Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Dimanche 28 Août 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Wahhabite connection : comment l’Arabie saoudite a déstabilisé le monde en exportant son islam radical depuis 40 ans

L'Arabie saoudite a beau être l'allié traditionnel des puissances occidentales au Moyen-Orient, et notamment dans la lutte actuelle contre l'Etat islamique, le royaume est le principal soutien des mouvements fondamentalistes qui s'étendent dans le monde entier.

Schizophrénie

Publié le - Mis à jour le 4 Novembre 2014
Wahhabite connection : comment l’Arabie saoudite a déstabilisé le monde en exportant son islam radical depuis 40 ans

Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud, roi de l’Arabie saoudite.

Atlantico : L'Arabie saoudite est un allié de longue date des puissances occidentales, et joue en principe un rôle de "pivot" au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Pourtant, le pays est aussi le berceau du wahhabisme, l'islam influençant la plupart des mouvements djihadistes. Quelle est la nature du lien que le Royaume des Saoud entretient avec ces différents mouvements ?

David Rigoulet-Roze : L’Arabie saoudite apparaît en effet comme un allié de longue date des Occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier. L’expression de cette alliance tient d’ailleurs dans ce qui est passé à la postérité comme le de « Pacte du Quincy »[1].

Le deal sous-tendant cette alliance pouvait se résumer de la manière suivante : le monopole américain sur le pétrole saoudien en contrepartie de la sécurité militaire assurée par les Etats-Unis. Il faut comprendre que se profile alors la Guerre froide et qu’il n’est pas question de permettre à l’Union soviétique de prendre pied dans la région qui contient les plus grandes réserves pétrolières avérées de la planète. A cet égard, les déclarations des responsables américains sont instructives dans la constante qu’elles révèlent par-delà les Administrations américaines. Comme le déclara en juin 1948, le secrétaire américain à la Défense de l’époque, John Forrestall : « L’Arabie doit désormais être considérée comme incluse dans la zone de défense de l’hémisphère occidental ». Avec le début de la Guerre froide, le nouveau président démocrate Harry Truman (1945-1952) se voulut plus explicite encore dans une lettre adressée à Ibn Saoud en date du 31 octobre 1950 : « Aucune menace contre votre royaume ne pourra survenir sans constituer un sujet de préoccupation immédiate pour les Etats-Unis ». Le changement d’Administration américaine avec le président républicain Dwight David Eishenhower (1952-1961) ne fit que confirmer ce grand deal. La « doctrine Ike » reposait plus que jamais sur l’idée cardinale selon laquelle on ne met pas en difficulté les alliés pétroliers du « Monde libre », ce qui revenait à leur assurer une sorte de garantie d’immunité, sinon d’impunité. C’est selon. Ces assurances américaines seront par la suite renouvelées par le président démocrate John Fitzgerald Kennedy (1961-1963) dans une lettre adressée à son successeur le roi Faysal, en date du 25 octobre 1963 : « Les Etats-Unis apportent leur soutien inconditionnel au maintien de l’intégrité territoriale de l’Arabie saoudite ». La base de cette alliance stratégique était encore résumée en ces termes à la fin des années 70 par Marshall Wylie, un diplomate américain : « Nous avons besoin de leur pétrole et eux de notre protection ». Cette alliance stratégique fut formalisée en ces termes par le président démocrate Jimmy Carter (1977-1981) dans son discours sur l’Etat de l’Union du 23 janvier 1980 : «Toute tentative, de la part de n'importe quelle puissance étrangère, de prendre le contrôle de la région du golfe Persique sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux des Etats-Unis d'Amérique. Et cette attaque sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire ». On ne pouvait être plus clair. Le fait est qu’à l’époque, les Américains ne se préoccupaient pas véritablement du fait que le royaume saoudien n’était pas précisément un modèle de régime démocratique. Et ce, d’autant moins que les Etats-Unis allaient largement utiliser à leur profit les deux qualités essentielles faisant de ce royaume un partenaire stratégique indispensable, deux qualités qui se combinaient alors opportunément : la première résidait dans le fait que ce régime ultra-conservateur sur le plan politique et religieux était apparu en mesure de faire obstacle à la vague montante, dans les années 50-60, du « nationalisme arabe » à caractère républicain. Lequel s’exprima sous une forme résolument anti-colonialiste d’abord - notamment avec le panarabisme « socialisant » de Gamal Abdel Nasser en Egypte -, puis anti-impérialiste ensuite, ce qui ouvrait une « fenêtre d’opportunité » inespérée au développement de l’influence soviétique dans la région[2] ; la seconde résidait dans le fait que le royaume d’Arabie saoudite - ce « royaume des sables » transformé par les grâces de la géologie en caricature de « Pays de l’Or noir », faisant de lui la « banque du pétrole », puisqu’il était, et est toujours quoiqu’on en dise parfois, doté des plus grandes « réserves prouvées » aisément accessibles de la planète[3] ce qui lui confère le statu de swing-producer (« producteur-pivot ») de l’OPEP -, disposait des moyens financiers idoines pour ce faire, les fameux « pétro-dollars ». Ces derniers allaient lui permettre de financer sa politique « réactionnaire » au premier sens du terme, en favorisant hors du royaume - lequel se trouve être historiquement le « berceau » du wahhabisme[4] - le développement d’une idéologie islamiste rétrograde dont le salafisme[5] constitue en quelque sorte le produit d’exportation.

De fait, il s’agit pour Riyad d’étendre l’influence saoudienne au-delà même du monde arabe selon le principe du daawa wal irchad (« prosélytisme et propagation de la foi », d’obédience exclusivement wahhabite, cela va sans dire). Cette forme d’islamo-salafisme peut prendre une expression particulièrement virulente lorsque les circonstances historico-politique lui offrent l’opportunité de se projeter à l'extérieur du Dar al islam (« Monde de l'islam ») dans le Dar al Harb (« Monde de la guerre ») à travers une logique spécifiquement djihadiste. A cet égard, le djihad anti-soviétique en Afghanistan au début des années 80 est emblématique d’une dynamique qui, en pleine Guerre froide, converge alors avec les intérêts américains. Le président américain Ronald Reagan qualifiera d’ailleurs les moudjahidines (« combattants de la foi ») de « combattants de la liberté » ceux qui allaient mener le djihad en Afghanistan largement financé par les « pétro-dollars » saoudiens. Au début des années 80, les recettes saoudiennes passèrent de quelque 65 milliards de dollars à près de 135 milliards en 1981[6]. Riyad offrait quasi-gratuitement des billets d’avion à ceux qui - comme un certain Oussama Ben Laden - manifestaient la velléité d’aller combattre l’Armée rouge en Afghanistan, cette dernière s’épuisant durant près d’une décennie avant d’entamer un piteux retrait en 1988. On retrouve encore l’Arabie saoudite lorsqu’elle convient avec les Etats-Unis de faire délibérément plonger, en août 1986, les cours du brut en ouvrant les vannes pour affaiblir l’Union soviétique, certes gros producteur d’hydrocarbures, mais simultanément gros consommateur, ce qui signifie que ses ressources étaient fortement dépendantes de ses ventes de produits énergétiques. Or, en l’espace de six mois, le prix du brut passa de 28 dollars le baril à seulement 9 dollars pour stagner ensuite autour de 15 dollars[7]. Les prix de vente baissant brutalement, Moscou avait comme alternative soit de diminuer les achats effectués à l’étranger (notamment en termes d’équipement industriel) afin de rétablir une balance fortement déficitaire, soit de prélever sur la consommation interne de pétrole pour accroître les ventes en volume afin de préserver ses parts de marché. Dans les deux cas, l’économie soviétique ne pouvait être que pénalisée. Ce qu’elle fut effectivement. Cela contribua largement à accélérer l’effondrement du système soviétique en tant que tel, tout simplement parce que Moscou n’avait plus les moyens de ses ambitions[8]. Ce contexte géopolitique favorable permettait dans le même temps à l’Arabie saoudite de poursuivre la diffusion d’une forme de sunnisme radical - l’islamo-salafisme - au niveau de la Oummah (« Communauté musulmane ») au sein de laquelle il constituait plutôt l’exception que la règle. Le problème posé par les attendus spécifiques de la politique saoudienne n’apparaîtra que par la suite, en différé si l’on peut dire. C’est ce que les Anglo-saxons appellent le blowback (« effet retour »). D’une certaine manière, le solde d’une certaine « naïveté », sinon d’une certaine « indulgence » américaine interviendra avec les attentats du 11 septembre 2001, perpétrés par l’organisation d’Al-Qaïda fondée par Oussama Ben Laden : cette organisation islamo-terroriste apparaît en quelque sorte comme le sous-produit « monstrueux » de cette forme de sunnisme extrémiste promu par l’Arabie saoudite dès la fondation du royaume en 1932 grâce à la corne d’abondance des « pétro-dollars ».

A quelle hauteur l'Arabie saoudite a-t-elle contribué à financer le développement du wahhabisme ? Quels moyens ont été employés et quel était alors le but recherché ? Sa créature lui a-t-elle échappé ou faut-il y voir une certaine forme de duplicité ?

La promotion de l’obédience wahhabite par le régime saoudien est consubstantielle à l’identité du royaume. L’Arabie saoudite a, de fait, toujours préféré plutôt mettre l’accent sur l’unité de la Oummah musulmane subsumée par al-Hakamiyya, une « souveraineté » fondée directement par le Coran, et promouvoir une forme inédite de « panislamisme » induite par la garde saoudienne des « lieux saints » que sont La Mecque (Makkah Al-Mukkaramah, littéralement la « ville sainte » en arabe), et Médine (Al-Madinah Al-Munawarah, littéralement en arabe la « ville illuminée »), également connue sous l’appellation de Al-Madinah al-Nabi (« la ville du Prophète »), même si ce monopole n’est pas toujours du goût de tous les croyants qu’ils soient sunnites ou chiites d’ailleurs. Dès 1956, le prince et futur roi Fayçal déclarait que « l’islam [dans sa variable wahhabite exclusive évidemment, NDA] devait être au centre de la politique étrangère du royaume ». Cette stratégie recoupait également des intérêts plus triviaux. N’entendant pas vraiment partager avec les autres pays arabes le pactole pétrolier fourni par les plus grands gisements du Moyen-Orient, la dynastie saoudienne a ainsi récusé l’idéologie de l’unité arabe défendue par Gamal Abdel Nasser, et proclamé en revanche de manière ostensible le projet islamique d’unité de tous les musulmans, une entreprise démesurée qui, comme le souligne Yves Lacoste, a l’avantage procrastinant de ne pouvoir se réaliser dans l’immédiat.     Le fait est qu’à l’origine, c’est bien directement pour contrer les tendances vues de Riyad comme dangereusement « révolutionnaires » de la Ligue Arabe pétrie de cet « arabisme unitaire » qui effrayait tant les Saoudiens, que le prince Fayçal avait organisé, en mai 1962, un « sommet islamique » à La Mecque. Lequel se présentait comme une réponse au « nationalisme arabe » et, pour ce faire, cherchait à étendre l’influence saoudienne au-delà précisément du « monde arabe », selon le principe susmentionné du daawa wal irchad (« prosélytisme et propagation de la foi »).

Dans le prolongement direct de cette conférence, Fayçal allait patronner fin 1962 - soit au plus fort de la rivalité qui l’opposait alors au « nationaliste » égyptien, le président Gamal Badel Nasser (1956-1970), lequel appelait ouvertement au renversement de la monarchie saoudienne en déclarant que « Les Arabes devraient commencer par libérer Riyad avant de libérer Jérusalem » - la fondation d’une « Ligue du monde islamique » ou « Ligue islamique mondiale » (Al Rabita al-Islamiya al-‘Alamiya). Elle est plus connue aujourd’hui sous l’acronyme LIM, dont la Charte se trouva adoptée le 15 décembre 1962 et le siège établi à La Mecque. Sur fond de danger « nassériste », considéré dans sa double modalité socialiste et laïque, la LIM avait vocation à lutter contre toute forme de velléité à caractère « révolutionnaire ». Elle trouva son complément dans l’« Organisation de la Conférence islamique », instance politique composée des chefs d’Etats et de leurs représentants, créée à Rabat en septembre 1969 et dont le siège se trouve également à Djeddah, en Arabie Saoudite. Par-delà les apparences, la plus importante des deux n’est pas forcément celle que l’on croit. La LIM a statut d’ONG, mais elle est bien plus que cela. Financée dès l’origine par l’ARAMCO (Arabian-American Oil Company) - la compagnie pétrolière initialement américano-saoudienne - ou des institutions financières islamiques comme la Faysal Finances ou la banque al-Baraka[9], elle s’est d’emblée officiellement voulue une organisation religieuse chargée de propager le message de l’islam via une assistance matérielle et culturelle aux autres pays musulmans. Mais, en raison de la très forte implication saoudienne, l’islam qu’elle promeut est naturellement un islam très largement d’obédience wahhabite, ce qui en a fait un instrument discret mais très efficace, sinon redoutable, de la diplomatie « religieuse » saoudienne. Tout en apportant une aide matérielle importante - grâce à la manne des « pétro-dollars »[10] - la LIM affiche sa vocation, sinon son ambition, « spirituelle » face aux minorités musulmanes établies hors du monde islamique, laquelle se traduit notamment par la formation des imams, le financement des mosquées, ou l’édition de milliers d’exemplaires du Coran. Mais l’activité de la LIM a également une dimension plus spécifiquement « théologico-politique », voire « politique » tout court : ainsi de la demande faite dans les années 70 à la France d’accorder l’indépendance à Djibouti, indépendance devenue effective en 1977 ; ou de la dénonciation virulente de l’invasion soviétique en Afghanistan suivi de l’appui circonstancié aux moudjahidines afghans ; ou encore du soutien aux Musulmans bosniaques contre les Serbes et les Croates en ex-Yougloslavie entre 1993 et 1995 ; voire du soutien à la résistance des moudjahidines tchétchènes stigmatisés par Moscou comme « wahhabites » - est-ce un hasard - depuis le lancement en 1994 de la première guerre de Tchétchénie par le pouvoir russe post-soviétique jusqu’à ses prolongements caucasiens actuels. Cet activisme prosélyte a, depuis longtemps, fait l’objet d’accusations récurrentes, de la part de nombreux pays, de soutien financier à des groupes islamistes liés à des organisations terroristes[11]. La LIM s’en est évidemment toujours vigoureusement défendu allant jusqu’à condamner catégoriquement le terrorisme en juin 1993, mais sans véritablement convaincre[12]. En effet, l’argument traditionnel des Saoudiens, consistant à expliquer qu’ils n’ont aucun contrôle sur les « financements privés » des fidèles, apparaît difficilement recevable du fait de la symbiose existante entre le pouvoir saoudien et les instances de la Ligue dont tous les principaux dirigeants sont saoudiens. Les statuts de la LIM stipulent d’ailleurs que son secrétaire général doit être de « nationalité saoudienne ».

Longtemps, les dirigeants saoudiens ont fait la sourde oreille aux requêtes émanant des pays occidentaux mais également arabes de cesser de financer nombre de mouvements islamistes bénéficiant de la manne de la LIM. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, mais peut-être surtout après la vague d’attentats terroristes qui ont touché le royaume saoudien dans les années 2003-2004, Riyad a un temps adopté une attitude moins complaisante, à défaut d’accepter de revoir totalement sa « politique islamique » qu’elle estime être consubstantielle de son identité étatique. Et c’est probablement là une grande partie du problème. On en prend la mesure avec l’activisme de l’« Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane » également connue sous l'acronyme WAMY (World Assembly of Muslim Youth), créée à Djeddah en 1972 avec l'objectif explicite d'éduquer la jeunesse selon les préceptes de l'« islam  authentique », c'est-à-dire du rigorisme wahhabite, cela va sans dire pour le régime saoudien. Outre le fait qu’elle doit être objectivement considérée comme un organe de propagande wahhabite, la WAMY est soupçonnée, tout comme d'autres ONG saoudiennes dépendant de l'association des organisations caritatives musulmanes, de favoriser le transit de fonds destinés à la lutte armée ou au terrorisme sous couvert d’aide humanitaire. Sa littérature prosélyte a été accusée de comprendre des documents incitant à l’impérialisme islamique, à la haine au voire au djihad armé[13].

Quels mouvements ont pu se développer dans ce sillage ? L'Arabie saoudite n'est-elle finalement pas la principale coupable, ou du moins la principale complice, du terrorisme islamique ?

Il y a une sorte de schizophrénie de la part de l’Arabie saoudite quant à la question de l’islamisme radical, qui tient pour partie au dualisme intrinsèque du salafisme qu’il promeut idéologiquement, comme a pu le souligner Gilles Kepel[14]. Il existe en effet une forme de « salafisme cheikhiste » et une forme de « salafisme djihadiste » qui constituent en quelque sorte les deux faces d’un même janus salafiste. Le « salafisme cheikhiste » impliquant le respect de l’autorité traditionnelle du cheikh ne pose a priori pas de problème en interne. Le fait est que les salafistes qui sont par principe « légitimistes » sur le plan politique, ont toujours manifesté la plus grande réticence à développer un « parler politique », quand ils ne sont pas résolument opposés à s'inscrire dans une logique « électorale » en ce qu'elle est susceptible de favoriser la fitna (« division », « conflit », « sédition »), une caractéristique qui les distingue précisément de l’islamisme plus spécifiquement politique de la confrérie des Frères musulmans (Jamiat al-Ikhwan al-muslimin, littéralement Association des Frères musulmans). Les salafistes sont néanmoins volontiers disposés à s’engager pour mener le djihad dans le Dar el Harb (« Monde la guerre »), en contrepoint de leur refus « légitimiste » de contester les pouvoirs en place au sein du Dar el islam (« Monde de l’islam »), ce qui ne peut que convenir à des régimes ultra-conservateurs comme les pétro-monarchies du CCG en général, et l’Arabie saoudite en particulier. Le problème pour ces régimes surgit lorsque ce « salafisme djihadiste » d’exportation mute sous la forme interne d’un djihado-terrorisme, comme ce fut le cas avec le retour des « Arabes afghans » dans leur pays d’origine, dont un certain Oussama Ben Laden. Après le retrait de l’Armée rouge en 1989, Oussama Ben Laden était rentré en Arabie saoudite où il avait vécu en direct le traumatisme de l’arrivée des troupes américaines sur le horm[15] et avait commencé à critiquer sévèrement la « maison royale » qu’il accusa ouvertement de « décadence occidentale », du fait de son alliance taghout (« impie ») avec les Etats-Unis. A l’occasion d’un long entretien accordé en 2001 au grand reporter Robert Fisk, Oussama Ben Laden s’était fait plus précis encore à propos de la dynastie Al Saoud : « Le régime a démarré sous la bannière de l’application de la charia [la loi islamique], et, sous cette bannière, tout le peuple d’Arabie saoudite est venu aider la famille saoudienne à prendre le pouvoir. Mais Abdelaziz [Ibn Saoud] n’a pas appliqué la charia ; le pays a été créé pour sa famille. Puis, après la découverte du pétrole, le régime saoudien a trouvé un nouvel appui - l’argent - pour enrichir le peuple, lui offrir les services et la vie qu’il voulait et le contenter ».

Pour Ben Laden, l’année 1990 fut, sans mauvais jeu de mots, à marquer d’une « pierre noire » : « Quand les troupes américaines ont pénétré dans le pays des deux lieux saints, les Oulémas [« docteurs de la foi » musulmane] et les étudiants de la charia ont protesté vigoureusement dans tout le pays contre l’intervention des soldats américains. Le régime saoudien, en commettant la grave erreur d’inviter les troupes américaines, a révélé sa duperie. Il a apporté son soutien à des nations qui combattent les musulmans. Ils [les Saoudiens] ont aidé les communistes yéménites contre les Yéménites musulmans du sud - la famille Bin Laden est originaire du Yémen - et ils aident le régime d’Arafat à combattre le Hamas. Après avoir insulté et emprisonné les Oulémas, le régime saoudien a perdu sa légitimité ». Ben Laden estimait qu’une grande trahison s’était produite : « Le peuple saoudien se souvient maintenant de ce que lui ont dit les Oulémas, et il s’aperçoit que l’Amérique est la principale cause de ses problèmes. L’homme de la rue sait que son pays est le plus gros producteur de pétrole au monde, et pourtant il subit des impôts et ne bénéficie que de mauvais services. Le peuple comprend maintenant les discours des Oulémas dans les mosquées - selon lesquels notre pays est devenu une colonie américaine. Il agit avec détermination pour chasser les Américains d’Arabie saoudite […] Les Saoudiens savent maintenant que leur véritable ennemi est l’Amérique »[16]. Le vers était dans le fruit.

C’est ce qui aurait poussé Riyad à passer un deal avec Oussama Ben Laden, à la faveur d’une rencontre organisée en 1991 entre le chef d’Al-Qaïda et le prince Turki Al-Fayçal[17] lorsque ce dernier était encore l’omnipotent chef du GID (services secrets saoudiens) : en contrepartie d’une somme de quelque 200 millions de dollars destinée à financer le djihad, il aurait été demandé et obtenu de Ben Laden, alors autorisé à quitter l’Arabie saoudite, de ne pas importer ce même djihad au sein du royaume saoudien, laissant en revanche une entière liberté d’action au fils prodigue pour aller semer la tempête aux quatre coins du monde[18]. Ce deal a toujours fait l’objet des plus vifs démentis de la part du principal intéressé saoudien mais il poursuit encore la réputation sulfureuse du Prince Turki al-Fayçal. Si pacte il y eut il devint bel et bien caduque avec la vague d’attentats des années 2003-2004 imputés à Al-Qaïda.

La menace sur le royaume n’a pas disparu depuis et elle connaît un regain de vigueur inédit avec l’apparition de l’« Etat islamique » officiellement établi le 29 juin 2014[19], lequel a largement pris le relais d’une Al-Qaïda pour partie supplantée par sa redoutable concurrente djihadiste. On retrouve la même schizophrénie que précédemment si l’on considère que, dans un premier temps, l’EILL (« Etat islamique en Irak et au Levant ») devenu depuis l’« Etat islamique », a probablement bénéficié d’une certaine complaisance de la part des pétro-monarchies en général, voire de l’Arabie saoudite en particulier via la politique planifiée par le prince Bandar devenu chef d'Al Mukhabarat Al A'amah ou General Intelligence Directorate (GID) selon l’acronyme anglo-saxon, c’est-à-dire les services de renseignements du royaume, le 19 juillet 2012 jusqu'à son retrait sur décision royale le 15 avril 2014. L’EIIL, en effet, représentait un potentiel de déstabilisation avéré contre le régime alaouite - une secte dérivée du chiisme - du président Bachar al-Assad en Syrie et du gouvernement chiite pro-iranien de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki en Irak. C’est certainement ce qui fait que cette organisation djihado-terroriste ait pu faire l’objet de financements de la part de certains « généreux donateurs privés » du Golfe ainsi que l’on qualifie souvent les initiateurs de ces fonds, afin éviter d’avoir à mettre éventuellement en cause les Etats en tant que tels. Mais cette complaisance fautive initiale risque d'avoir un coût, car aujourd’hui l’« Etat islamique » est devenu une sorte de créature de Frankenstein qui proclame ouvertement son ambition d’expansion territoriale sur une large échelle du Proche et du Moyen-Orient arabo-musulman et de renverser les régimes stigmatisés comme « corrompus » de ces pétro-monarchies. La pression se fait d’ores et déjà sentir sur les frontières régionales. La menace n’épargne plus le royaume d’Arabie saoudite, pourtant siège des « deux lieux saints » que sont La Mecque et Médine, puisque l’« Etat islamique » par la voix d’un responsable de l’organisation, un certain Abou Tourab Al Mugaddasi, est allé rien moins que jusqu’à prôner la destruction de la Kaaba (« la Pierre noire »)[20] de la Mecque et de « tuer ceux qui adorent la pierre ». Et ce au motif que la vénération de cette « Pierre noire » qui faisait l’objet d’un culte pré-islamique renverrait au péché du Shirk (« associationnisme »), c’est-à-dire à une séquelle du polythéisme : « Si Allah le veut, nous allons tuer ceux qui adorent des pierres à la Mecque et détruire la Kaaba. Les gens vont à la Mecque pour toucher les pierres, pas pour Allah »[21].

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Texas - 03/11/2014 - 09:33 - Signaler un abus Excellent article

    Vraiment excellent , même s' il minimise un peu , les profits occidentaux du Wahhabisme pour ses intérêts pétroliers dans le Caucase des années 2000 .A conserver .

  • Par valencia77 - 03/11/2014 - 16:16 - Signaler un abus valencia77

    5 megatons on Mecca and Rhiad would solve this problem in a few seconds

  • Par hmrmon - 03/11/2014 - 21:11 - Signaler un abus Islam radical et autres.

    L'athéisme, signe de maturité s'il en est, se développerait de plus en plus parmi les gens instruits des pays occidentaux les plus développés. De la façon dont les Musulmans formatent et conditionnent leurs enfants, en leur bourrant systématiquement le crâne et ce, dès le plus jeune âge, élimine tout risque pour cette religion à caractère fascisant! Faut dire que le sort promis à tout musulman qui serait le moindrement tenté par l'apostasie, suite à un questionnement personnel sur l'archaïsme de sa religion, n'y incite pas non plus.

  • Par Texas - 03/11/2014 - 22:01 - Signaler un abus @valencia77

    Stopping fossil fuels consumption would be enough !

  • Par Ganesha - 04/11/2014 - 08:22 - Signaler un abus September 11

    Seule erreur dans cet article ; nous présenter la version officielle du 11 Septembre. Je passerai pas mon temps à polémiquer : trouvez-vous sur internet une photo de la façade du Pentagone, juste après l'attaque, il s'est effondré une heure plus tard. Le petit orifice, de la largeur de deux fenêtres, ce n'est pas la trace d'un avion qui a ''replié ses ailes'' comme un oiseau qui atterrit, mais la marque d'un drone ! Après tout Arte vient de nous monter un film sur Hoover, qui nous explique en détails que les deux frères Kennedy ont été assassinés par la Mafia !

  • Par Texas - 04/11/2014 - 10:58 - Signaler un abus Mieux que les photos...

    La Highway 66 ( je crois , si si , la mythique ) avec des milliers de voitures qui longent le Pentagone , et le 11 Septembre , les autorités ont tirés un grand rideau du cimetière d' Arlington jusqu' a Pentagon City ....

  • Par MEPHISTO - 04/11/2014 - 15:21 - Signaler un abus La soumission de l 'occident à la monarchie du pétrô-dollar

    GEORGES W. BUSH , le précédent président des ETATS-UNIS d ' AMERIQUE, s 'est trompé de cible en envoyant son armée combattre en IRAK ( bien que la chute de SADDAM HUSSEIN a été le seul point positif de cette opération militaire de grande envergure , qui se révèle aujourd'hui être un fiasco ) il aurait attaquer le "mal par la racine" en envahissant , puis en occupant , le royaume d ' ARABIE SAOUDITE qui est le grand argentier du terrorisme islamique . et on en aurait profiter pour mettre la main, légitimement , sur les réserves souterraines de pétrôle ( ce qui n'aurait été que justice vis à vis de nos démocraties , plusieurs fois victimes d' attentats au cours de ces 50 dernières années )

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

David Rigoulet-Roze

David Rigoulet-Roze est chercheur rattaché à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (L'Harmattan).

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€