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Voeux aux forces armées : pourquoi les militaires n’ont pas besoin qu’on leur souhaite une bonne année mais qu’on leur permette d’assurer dignement leurs missions

François Hollande se rend jeudi 14 janvier à Saint-Cyr Coëtquidan afin de prononcer ses vœux pour 2016 à l'armée. Depuis la mise en place de l'opération Sentinelle, l'armée de terre est non seulement trop sollicitée, mais elle doit faire avec des budgets qui minent ses conditions de vie.

La grande muette

Publié le - Mis à jour le 15 Janvier 2016
Voeux aux forces armées : pourquoi les militaires n’ont pas besoin qu’on leur souhaite une bonne année mais qu’on leur permette d’assurer dignement leurs missions

un dortoir improvisé

Un abri de fortune pour SDF par période de froid extrême ? Non, voici un des visages de la France en état d’urgence : un dortoir de la région parisienne où l’Armée de la République loge nos courageux soldats mobilisés dans le cadre de l’opération Sentinelle. Soit plus de 10 000 hommes en tout. Les membres des unités d’élite ne sont pas mieux lotis : sous-sols ou hangars insalubres, des murs qui s’effritent et suintent l’humidité, souris, rats et bestioles en tous genres, une prise électrique pour vingt, des sanitaires à l’avenant et naturellement pas de chauffage : l’appareil d’appoint que l’on voit sur l’image a été apporté par un des militaires.

On comprend que le moral ne soit pas au plus haut dans leurs rangs, les soldats, de surcroît mal équipés, enchaînant ainsi six semaines d’affilée. Des journées éreintantes à patrouiller avec un matériel de 23-25 kilos sur le dos. Des gilets pare-balles hors d’âge (les derniers modèles, plus performants et plus légers, étant réservés aux opérations extérieures), sans compter leurs antiques Famas, des fusils d’assaut conçus dans les années 70 et qui ne seront pas remplacés avant 2017. Une arme de poing, peut-être, seule vraiment efficace en milieu urbain pour neutraliser un terroriste ? Dans sa grande misère, l’état major ne peut en doter que les chefs de groupe. Et n’a toujours pas trouvé le temps de réviser un protocole de légitime défense aussi daté qu’inadapté à la guerre actuelle.

Résultat : au sein de la "grande muette", les arrêts maladie pleuvent comme jamais depuis la mi-novembre, les trop rares visites des hauts gradés sur le terrain ne contribuant pas à encourager la troupe. Ces jeunes gens exemplaires, qui portent haut les valeurs de la République — et dont beaucoup, on ne le rappellera jamais assez, viennent de nos quartiers dits "sensibles" —, n’en sont pas moins parfaitement conscients de l’importance de leur mission. Leurs compatriotes pourront compter sur eux quoi qu’il arrive. On s’attendrait toutefois à ce que l’actuel gouvernement se montre lui aussi à la hauteur. Et consente enfin à les doter de moyens et de conditions de travail un peu plus dignes d’un pays comme la France. En ce début janvier, on promet en haut lieu que les toutes nouvelles recrues de l’après 13 novembre permettront bientôt d’organiser des rotations plus souples. À un détail prêt : on ne forme pas un soldat opérationnel en quelques semaines. Un effort, Messieurs, pour 2016 ?

Un soldat de Première classe dans l’Armée de terre, 24 ans : "Dans les bureaux, nos chefs ne se rendent absolument plus compte de ce qu’ils nous demandent à force de se bureaucratiser. Nos conditions de travail en Vigipirate sont parfois pires qu’au Sahel. On a l’impression d’être de vulgaires pions et, au niveau administratif, l’organisation est catastrophique. Du coup, beaucoup de soldats se mettent en arrêt maladie — cela a commencé quelques mois après Charlie et depuis le 13 novembre, c’est l’explosion. Mais c’est la seule façon que nous ayons de protester. Et de tenir le coup. Imaginez-vous que jusqu’à la fin novembre, nous dormions environ deux ou trois heures maximum par nuit dans des lieux insalubres. Je me demande comment nous faisons pour ne pas avoir davantage d’évanouissements. Une chose est sûre : avec aussi peu de repos, notre vigilance baisse. Une anecdote : l’autre jour, deux de mes camarades, qui gardaient un lieu de culte, se sont réchauffés dans leur véhicule pour récupérer un peu et boire un café chaud. Protestation d’une dame qui prend un cliché et téléphone. Nos officiers déboulent : les deux garçons ont été sanctionnés et leur véhicule retiré."

Marc, brigadier, 25 ans, enchaîne : "Pour stopper l’hémorragie d’arrêts maladie, nos supérieurs ont inventé une nouvelle parade : ils les sanctionnent désormais en menaçant de baisser les notations générales. Même quand le soldat a réellement le dos en miettes. La conséquence de cette situation, c’est aussi que ceux qui sont en permission après avoir enchaîné plusieurs Vigipirates (de six semaines chacun) sont "en alerte" jour et nuit pour remplacer, le cas échéant, les malades. Ce fut notamment le cas pendant les Fêtes. Et le mien : je devais aller voir ma famille aux Antilles, j’ai dû tout annuler au dernier moment et rester en métropole".

Frédéric, 22 ans, parachutiste : "Le moral a tellement baissé ces derniers temps que les soldats les plus performants postulent pour intégrer les Forces spéciales, qui recrutent beaucoup ces temps-ci car il s’agit de petites unités d’élites hyper compétentes et beaucoup mieux adaptées au type de missions que nous avons aujourd’hui à accomplir à l’extérieur. C’est mon cas : soit je parviens à entrer dans les FS, soit je m’en vais. Mais là, intervient un autre problème : il arrive de plus en plus souvent que dans les régiments, les chefs de corps, qui commencent à s’inquiéter et ne veulent pas voir partir leurs meilleurs éléments, bloquent les dossiers. Ce n’est évident pas la solution, mais je connais des dizaines d’exemples récents de ce type."

Propos recueillis par Alexandra Laignel-Lavastine

Atlantico : François Hollande se rend aujourd'hui à Saint-Cyr Coëtquidan pour prononcer ses vœux à l'armée, quelques jours après le premier anniversaire de la mise en place de l'opération Sentinelle. En quoi consiste-t-elle concrètement, le dispositif a-t-il évolué depuis les attentats du 13 novembre 2015 ?

Romain Mielcarek : Sentinelle est une opération militaire intérieure, lancée après les attentats de Charlie Hebdo, sur le territoire national. Elle vise à protéger des sites sensibles contre la menace terroriste. Selon les périodes, ses effectifs varient entre 7000 et un peu plus de 10 000 hommes, soit un effectif considérable : c'est autant que ce qui est déployé en tout sur les opérations extérieures. Sentinelle se veut un complément à Vigipirate. En plus des 10 000 militaires, très majoritairement issus de l'armée de terre, un peu plus de 4000 policiers et gendarmes participent à diverses missions de sécurisation.

Si le dispositif s'était assoupli entre janvier et novembre, les attentats de Paris l'ont fait remonté à un niveau particulièrement élevé. Alors qu'il était redescendu à 7000 militaires déployés, il est remonté à 10 000 dans les trois jours suivant. Il est resté à ce niveau depuis.

A ces effectifs, il convient d'ajouter 2500 marins et aviateurs qui surveillent les espaces maritimes et aériens en permanence pour prévenir toute tentative d'attaque, notamment terroriste. Le ministère de la Défense les inclus dans son calcul des moyens mobilisés.

L'idée de Sentinelle est de bénéficier de moyens militaires à portée de tous les sites qui peuvent être pris pour cible par des terroristes, un peu comme dans le cadre du plan Vigipirate. Installations militaires, lieux de cultes, certains sites communautaires (écoles), zones touristiques, transports en commun... Tous ces militaires se veulent à la fois moyen de dissuasion (si un ennemi veut attaquer ces cibles, il doit prendre en compte la présence de soldats entraînés et armés en conséquence sur place) et moyen de réaction (en cas d'attaque, ce sont des moyens immédiatement disponibles comme renforts au profit des forces de sécurité que sont la police et la gendarmerie).

Le point faible de cette opération est la mobilisation de moyens considérables pour une efficacité difficile à évaluer. Je le répète, nous avons aujourd'hui autant de militaires déployés sur notre sol que dans des opérations extérieures. L'expérience montre que les terroristes d'inspiration islamiste sont capables d'innover en matière de cibles. Peut-on déployer des soldats pour protéger chaque église, supermarché, salle de cinéma, commissariat, salle de concert et autre école de France? D'autant plus que certains groupes, en Afrique du Nord, ont montré qu'il était possible de totalement déstabiliser le dispositif sécuritaire en attaquant des cibles improbables en pleine campagne. Pour semer le chaos et la terreur, pas besoin de viser la Tour Eiffel: il suffit d'attaquer en province, dans des petites villes et villages, où il sera plus long d'envoyer des moyens d'intervention. Dans le même ordre d'idée, en Israël, on voit la terreur semée par des attaques perpétrées avec de simples couteaux, n'importe où sur le territoire.

Sans oublier que, comme nous l'a montré le cas Mohammed Merah, ou les régulières manifestations d'hostilités depuis janvier 2015, les militaires peuvent être eux-mêmes des cibles.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 14/01/2016 - 09:45 - Signaler un abus Utilisation de nos forces armées et budget

    Un énorme scandale! Tout autre groupe descendrait dans la rue, mais ce sont des militaires: ils obéïssent. Je suis sûr cependant que leurs chefs font savoir au gouvernement et l'épuisement des hommes et leurs conditions de vie, indignes de notre pays, pires que celles de prisons. Pour quel résultats? RIEN, sourde oreille de notre brillant Ministre des Armées, inventeur dans sa superbe de la "réduction des Armées à leur coeur de métier", càd allez vous faire tuer et épuisez vos hommes, en silence! Et même silence assourdissant des Président te Premier Ministre. Samedi après midi, esplanade du centre Pompidou, une patrouille de 3 légionnaires parachutistes! Est-ce pour cela qu'ils ont été durement sélectionnés et entrainés? Un gâchis et un scandale!

  • Par zouk - 14/01/2016 - 09:53 - Signaler un abus Romain Mielarek

    Non Monsieur, les militaires ne sont pas des esclaves: ils doivent certes remplit les missions qui leur sont demandées, pas pour vivre en parias au coeur de la Nation qu'ils se sont engagés à défendre jusqu'au risque de leur vie, pas non plus pour tondre les pelouses comme vous le suggérez ni vivre dans des conditions indécentes de quasi SDF et je passe sous silence le manque de munitions qui commence à se manifester. Au fait, avez vous fait votre service militaire?

  • Par ocean5 - 14/01/2016 - 10:46 - Signaler un abus Au lieu de !!!

    Au lieu de vœux hypocrites, F H ferait mieux d'augmenter le budget de la Défense de 20 à 30 %, qu'on ne me dise pas que c'est impossible, on peut toujours trouver des financements quand on en a la volonté, bien évidemment c'est une qualité absente chez lui, sa seule qualité c'est la magouille politicienne pour se faire réélire à l'image de son mentor Mitterrand.

  • Par Anguerrand - 14/01/2016 - 10:57 - Signaler un abus La " grande muette" a besoin de notre soutien

    Ils prennent des risques insensés du fait de la vétusté de leur matériel. Certains engins ont 50 ans, sont usés jusqu'à la corde du fait de leur vétusté et des conditions difficiles ( sable, rochers ) d'utilisation. Fréquemment ces engins d'un autre âge tombent en panne en pleine action, donc au risque de la vie de nos " boys ". Heureusement la grande compétence de nos soldats leur permet le plus souvent de s'en sortir. La France joue avec la vie de ceux qui sont chargé de notre securité. Mais Hollande s'en moque du moment qu'il gagne des points de popularité. Je ne parle même pas de nos hélicos, avions ou du malheureux Charles De Gaulle qui doit régulièrement passer 18 mois à Toulon pour sav. Une armée sérieuse devrait en avoir au moins 3 de la capacité des américains ( 2 fois plus longs et 3 fois plus d'avions). Pour les anti américains n'oubliez jamais que nous avons TOUJOURS eu besoin des américains, voire des anglais dans nos conflits et ceci depuis un siècle.

  • Par pasdesp - 14/01/2016 - 14:15 - Signaler un abus Hollande se sert des soldats

    Hollande se sert des soldats comme autant d'affiche de propagande electorale. Ce gouvernement socialiste est d'un mépris vis à vis des petits !

  • Par jurgio - 14/01/2016 - 18:06 - Signaler un abus Hollande grand stratège militaire !

    Oui, pas de doute, l'adjudant-chef de Solférino veut apparaître comme le rempart de la paix. Mais après les événements et péripéties pour affirmer comme le grognard et sans honte : « J'y étais ! » Juste avec des apparitions bien calculées, au bon moment et au bon endroit. Comme ça, il pense pouvoir obtenir sa retraite de vieux soldat.

  • Par Deudeuche - 15/01/2016 - 20:11 - Signaler un abus Mépris de la caste soixante huitarde

    pour ceux qui portent un uniforme. Charlie Hebdo au pouvoir quoi! (avec des gens ayant aussi environ 68 ans)

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Alexandra Laignel-Lavastine

Alexandra Laignel-Lavastine est philosophe, essayiste et journaliste. Elle a reçu le prix de L’Essai européen en 2005 pour Esprits d’Europe : autour de Czeslaw Milosz, Jan Patocka, Istvan Bibo (Calmann-Lévy, 2005 ; Folio Gallimard, 2010) et a beaucoup publié sur le fascisme intellectuel des années 30. Elle est l'auteur de La pensée égarée - Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l'Europe aux éditions Grasset, paru en mai 2015.

 

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Romain Mielcarek

Romain Mielcarek est journaliste indépendant, spécialiste des questions de défense et de relations internationales. Il mène également une thèse en sociologie sur des problématiques d'influence, de communication et de récit médiatique dans la guerre. Il est chercheur associé à l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).

Il anime le site Guerres et Influences (http://www.guerres-influences.com).

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Vincent Desportes

Vincent Desportes est un général de division de l'armée de terre française. Il vient de publier "La Dernière bataille de la France" (Gallimard).

 

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