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Ce risque (maîtrisé?) qu’Alain Juppé prend à mener une campagne sans propositions choc

Il titre son nouvel ouvrage "pour un Etat fort", parole, parole, parole, diront certaines. Mais à première vue, Juppé semble se placer dans un discours plus à droite et davantage sécuritaire. Il tente de séduire l'électorat de droite, nécessaire dans le cadre des primaires de Les Républicains. Pourtant derrière les mots forts, les propositions "choc" restent en retrait. Et c'est peut-être son talon d’Achille dans cette quête d'investiture pour la présidentielle de 2017.

Un long fleuve trop tranquille

Publié le - Mis à jour le 8 Janvier 2016
Ce risque (maîtrisé?) qu’Alain Juppé prend à mener une campagne sans propositions choc

Atlantico : La campagne de Juppé fait le choix de ne pas miser sur les propositions choc. En quoi peut-on, à travers ses deux ouvrages, établir ce constat ? Quelles sont ses caractérisiques ?

Christelle Bertrand : En effet, les propositions qu'il fait ne sont pas renversantes. Si certaines peuvent étonner sous la plume du maire de Bordeaux, c'est le cas de la suppression des allocations familiales versées aux parents d'enfants trop souvent absents en cours, d'autres sont assez attendues comme lorsqu'il préconise le rétablissement des peines plancher, la suppression des réductions automatiques de peines et celle des peines de substitution quand la condamnation est de plus d'un an. Même lorsqu'il propose de négocier un nouveau traité pour remplacer Schengen afin de mieux défendre les frontières extérieures de l'Europe, il enfonce des portes ouvertes depuis longtemps par Nicolas Sarkozy.

Bref, rien de véritablement saillant dans son ouvrage. Ce fut aussi le cas de son livre sur l'Education Mes chemins pour l'école, Alain Juppé n'y a fait que peu de propositions marquantes.

On retient surtout une petite musique, une inclinaison: un discours plutôt favorable aux enseignants qu'il propose d'augmenter de 10%. Aujourd'hui, le candidat aux primaires souhaite montrer qu'il est bien de droite, pas laxiste, pas dans la culture de l'excuse, comme on le lui a souvent reproché. Mais, au-delà de cette petite musique, pas grand-chose quand Nicolas Sarkozy, lui, début novembre, créait la polémique en proposant un « recentrage » des policiers et des gendarmes sur « leur cœur de métier »  (ordre public, investigation, lutte contre la criminalité, renseignement) abandonnant une partie de leurs actuelles prérogatives à des services de sécurité privée comme ceux de la RATP ou de la SCNF. A la décharge de l'ancien ministre des Affaires Etrangères, il est un peu trop tôt pour que des propositions concrètes aient une chance de rester dans les mémoires, c'est d'ailleurs pour ça que les autres candidats n'en font pas non plus. Autant les garder pour la fin de campagne. D'autant que, comme on le reconnaît dans l'équipe d'un autre candidat : "on ne va pas sortir notre programme maintenant pour se le faire piller ou démonter".

Guillaume Tabard : Son livre sur l'école formulait des propositions assez fortes notamment en termes de gestion des établissements mais il était plus technique que son dernier ouvrage sur la sécurité. C'est pourquoi il a eu des difficultés à trouver un écho dans l'opinion. Il était assez complexe peut-être pour être entendu du grand public surtout qu'il est sorti en plein débat sur la réforme du collège et que ses propositions ne répondaient pas aux problématiques du moment. D'où le sentiment d'un certain contournement de la question qui était apparu à l'époque même s'il y faisait de réelles propositions en termes de budget des établissements scolaires et de gestion de carrière des enseignants qui marquaient des mini-révolution dans le système éducatif.

Par contre dans son livre sur la sécurité, là au contraire, il y a un point de vue très affirmé et assez clivant. De ce point de vue-là, Juppé qui a longtemps été victime de la part de Sarkozy d'un procès en centrisme voire en connivence avec la gauche, là pour le coup il se situe dans l'univers intellectuel de la droite sur les questions de sécurité. Sur le regroupement familial, qui est souvent agité comme un chiffon rouge pendant les campagnes électorales mais qui n'est jamais remis en cause lorsque la droite est au pouvoir, Juppé propose un réel changement. Il ne vise pas une suppression du dispositif mais avance qu'il ne soit plus possible pour un étranger qui n'a pas d'activité professionnel reconnu. Quelqu'un qui ne vivrait que de ses allocations n'aurait pas le droit au regroupement familial. Là c'est tout de même une prise de position assez clivante allant à l'encontre de la position établie de la droite au pouvoir. Cette position lui permet aussi de se démarquer de la gauche.

Quoiqu'il en soit, je ne dirai pas que ses livres soient consensuels. Chez Juppé il y a deux aspects. Tout d'abord, il s'agit d'une question de tempérament personnel qui se veut plus consensuel et rassembleur, ce qui fait dire aux sarkozyste qu'il serait plus centriste. Le fait qu'il refuse un certain nombre de débats sémantiques sur le voile à l'université ou sur l'assimilation participe de cette image et la renforce. Il refuse les grands débats idéologiques qui provoquent des débats très passionnés mais qui souvent ne débouchent sur rien de concret. Mais dans le détail des propositions, on constate avant tout une grande convergence de toutes les propositions des différents candidats à la primaire de Les Républicains que ce soit sur la question de la sécurité mais aussi de l'école. On est sur des propositions assez proches. Donc cette posture de consensus est davantage liée à un tempérament personnel qu'à une question de force de proposition. 

Comment expliquer cette volonté, ou stratégie, de consensus et de rassemblement ? En quoi sa personnalité ou ses conseillers peuvent être une aide à la compréhension de cette image assumée de sa part ? 

Christelle Bertrand : Il n'y a pas qu'une question de timing bien entendu, ce positionnement correspond aussi à la personnalité d'Alain Juppé qui se méfie des propositions choc car il veut justement apparaître comme l'anti-Sarkozy, il refuse de cliver, d'être dans l'effet d'annonce. Il pense, comme Hollande a pu le faire pendant la campagne de 2012, que les Français cherchent de l'apaisement, quelqu'un qui les rassure et non qui les bouscule. Il y va donc à tâtons.

Sa personnalité ne le porte pourtant par naturellement vers le consensus, en terme de propositions clivantes il faut garder en mémoire qu'il a dû quitter Matignon car il proposait un allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique. On lui a beaucoup reproché cette rigidité qui confine à la dureté, il en a souffert. Depuis, il a d'ailleurs beaucoup raconté que Bordeaux l'avait changé, que de devoir gérer une ville lui avait appris l'art de la négociation et du consensus et c'est cette image-là qu'il entend promouvoir aujourd'hui loin du Juppé droit dans ses bottes.

La question qui se pose désormais est: est-ce qu'à force de vouloir être consensuel il ne va pas finir par être transparent. Que retient-on de ses différentes propositions, vraiment pas grand-chose. Or les Français n'adhérent que rarement à une philosophie, ils ont besoin de concret pour réagir et soutenir.

Guillaume Tabard : Tout d'abord, Juppé a un nombre restreint de conseillers. Il a un réseau d'élus avec des proches tels que Benoit Apparu, Edouard Phillipe ou encore Hervé Guaymard. En tant que conseiller à proprement dit, je vois Gilles Boyer qui joue un rôle de conseil en communication et en politique. A ce niveau-là, Juppé est un peu plus personnel et individuel que d'autres responsables politiques. Si l'on se concentre sur son cercle proche d'élus, on peut parler de personnalités plus centristes par rapport aux autres élus de Les Républicains. Mais je n'irai pas jusqu'à dire que son entourage l'influence et exerce une pression sur lui.

Je pense qu'au-delà de ses proches, Juppé est lui-même sur cette ligne-là. Quoiqu'il en soit, la sensibilité des élus qui le soutiennent est globalement sur des positions plus centrales ou moins clivantes qu'un certain nombre de politiques sarkozystes. Ils sont par ailleurs moins présents sur des questions régaliennes.  C'est la différence avec l'entourage de Sarkozy qui rassemble des élus tels qu'Eric Ciotti ou Guillaume Larrivé, plus présents sur les thématiques de sécurité. C'est moins le cœur de sujet des élus juppéistes. Et c'est sur ce point que ce livre qu'il vient de sortir peut être une bonne surprise. On n'attendait pas Juppé aussi pointu sur ces questions régaliennes. 

 
Commentaires

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  • Par Archeboc - 05/01/2016 - 07:59 - Signaler un abus Renouvellement...

    Un homme nouveau, comme Fabius .... Ne manquera plus qu'Emmanuelli ! Qui a dit : "Les français sont des veaux" ?

  • Par cloette - 05/01/2016 - 08:13 - Signaler un abus Il fait des calculs

    élabore une stratégie pour être élu , pas un projet pour la France , ce qu'il veut c'est être " élu " , ce serait une bonne fin de " carrière " ! Donc un coup à gauche , un coup à droite ...... Un livre sur l'école sans intérêt , à côté de la plaque , et les Français voteraient pour lui ? On ne peut le croire !

  • Par essentimo - 05/01/2016 - 08:15 - Signaler un abus Vous dites consensuel ?

    comme Hollande et on voit où cela a mené la France !

  • Par Le gorille - 05/01/2016 - 08:21 - Signaler un abus A quand un Deus ex-machina ?

    Bref, à quand une nouvelle tête crédible ? Je suis comme sœur Anne, qui ne voit rien venir... sinon de la poudre aux yeux.

  • Par Le gorille - 05/01/2016 - 08:26 - Signaler un abus Exit la cuisine, je veux la France

    Non, ce n'est pas d'un technicien que je veux, mais d'une personnalité ; pas d'un programme, mais quelqu'un qui cible l'élan, le cap, l'objectif ; pas des "100 propositions", mais d'une seule : la France. La cuisine, c'est le Premier ministre, pas le Président.

  • Par MIMINE 95 - 05/01/2016 - 12:17 - Signaler un abus a archeboc, merci de me l'avoir rappelé

    J'avais oublié de présenter mes "meilleurs veaux" aux Français

  • Par A M A - 05/01/2016 - 16:56 - Signaler un abus Ce cher Alain a quand même un

    Ce cher Alain a quand même un gros problème, et du même coup moi aussi, son casier judiciaire. Même si la Loi l'autorisait à se présenter en 2017, je ne voterais certainement pas pour un ex-délinquant coupable de fraude, d'abus de bien sociaux etc... Avec son casier, serait-il admis dans la gendarmerie? En Macron nous aurons un cœur pur....

  • Par cloberval - 06/01/2016 - 03:15 - Signaler un abus Juppé le gars qui a des principes et ne réforme rien.

    Je crois comprendre que le bouquin ne contient pas d'idées autres que celles que tous ont à droite. Il est curieux que les français qui veulent de nouvelles têtes apprécient Juppé en dépit de son ancienneté et de son conformisme. Ce n'est sûrement pas par nostalgie pour son action passée puisqu'elle se résume en exagérant à un recul une dissolution en une condamnation. Je crois que ces français n'ont pas tellement envie de mots même forts mais qu'ils espèrent que quelqu'un de rassurant débarquera avec une idée « évidente » pour redresser le pays sans effort ni douleur pour chacun d'eux. Comme si la foudre réformiste nécessaire tombait enfin sur ceux qui profitent de l'état (en résumé les autres) et jamais sur eux (nous autres) qui en souffrent et payent. Le miracle est donc nécessaire et à défaut ce sera Juppé. Et justement il y a des abus massifs à faire cesser rudement chez certains qui ont toujours voté pour les acquis et contre vraie la réforme (2012 !) . Or des économies qui réduirait net la dépense pour alléger très vite l'impôt global porteraient l'auteur d'un miracle possible au pouvoir. Mais ce ne sera pas Juppé. Lui il rassure et ne réforme pas (c'est prouvé). 

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Guillaume Tabard

Guillaume Tabard est rédacteur en chef adjoint du journal Les Echos et propose chaque matin la chronique "Les coulisses du pouvoir" sur Radio Classique. 

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Christelle Bertrand

Christelle Bertrand, journaliste politique à Atlantico, elle suit la vie politique française depuis 1999 pour le quotidien "France-Soir" puis pour le magazine VSD, participant à de nombreux déplacements avec Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, François Bayrou ou encore Ségolène Royal.

Son dernier livre, "Chronique d'une revanche annoncée" raconte de quelle manière Nicolas Sarkozy prépare son retour depuis 2012 (Editions Du Moment, 2014).

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