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Ce qui nous attend en cas d’échec de Vladimir Poutine en Syrie

En Syrie, l'armée russe est confrontée à une situation plus compliquée qu'il n'y paraît. Face à celle-ci et au manque de troupes au sol, elle ne peut espérer l'emporter. Or, un échec russe ne serait pas une bonne nouvelle. Et pour cause : loin d'ouvrir la porte à de plus amples négociations, cette défaite risquerait de provoquer une attitude dangereuse de la part de Poutine.

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Ce qui nous attend en cas d’échec de Vladimir Poutine en Syrie

Atlantico : Dans un article publié sur The Atlantic (voir ici), le professeur de sciences politiques Dominic Tierney présente la théorie suivante : quelle que soit l’issue du combat en Syrie, la situation ne sera pas favorable. Fondamentalement, une défaite de Vladimir Poutine serait-elle une bonne nouvelle ?

Alain Rodier : Il est parfaitement exact qu'il n'y aura pas de "victoire" en Syrie au sens où aucun des acteurs n'a les moyens humains de conquérir puis de tenir l'ensemble du pays. Pour être réaliste, il convient d'admettre une fois pour toutes que la Syrie a cessé d'exister dans sa forme d'avant la révolte de 2011.

La stratégie des Russes consiste à aider le régime alaouite à se maintenir sur son pré-carré qui comporte la côte méditerranéenne avec Lattaquié comme place forte, Tartous, Alep, Hama, Homs, Damas et Deraa. Tous les stratèges ont compris que le régime syrien concentre depuis 2013 ses forces à la défense de la Syrie utile qui comporte plus de 70% de ce qui reste de la population. Je suis même persuadé que, si le besoin s'en fait sentir, le régime est prêt à abandonner deux places fortes excentrées et plus ou moins encerclées : Deir ez-Zor et peut-être même Alep (mais là, le symbole d'une défaite serait très important).

Certes, depuis l'intervention russe à la fin septembre 2015, les forces légalistes appuyées par les pasdaran iraniens et le Hezbollah libanais ont repris quelques territoires, particulièrement à l'est et au sud d'Alep et elles ne sont plus qu'à une portée de canon de Palmyre dont la prise serait aussi un symbole fort. Mais l'offensive nécessite des troupes fraîches que le régime n'a plus. Par contre, la défensive est moins gourmande en hommes. Toutefois, leurs adversaires n'ont pas le ratio nécessaire pour s'emparer de grandes étendues de terrain bien défendues (il faut au minimum trois attaquants pour un défenseur) même si ce qui s'est passé en Irak en est le parfait contre-exemple (l'exception qui "confirme la règle" mais la situation était différente, l'armée irakienne étant particulièrement démotivée et ses cadres incompétents).

Toutefois, selon Dominic Tierney, la Russie pourrait connaître une "défaite" en Syrie (ce que je ne crois personnellement pas). Mais si cette hypothèse se vérifiait, ce serait une véritable catastrophe car cela signifierait la fin du régime de Damas qui serait remplacé par les islamistes radicaux qui s'empareraient de l'ensemble du pays tout en se battant les uns contre les autres (Daesh contre Al-Nosra et affidés). Cela provoquerait un exode massif des populations qui ont soutenu Assad, des massacres de minorités et plongerait les pays voisins (Jordanie et Liban) dans le chaos généralisé. Personne ne serait plus capable de contrôler quoique-ce soit.

Pour résumer, l'armée russe ne peut pas "perdre" en Syrie, même si elle ne va pas non plus "gagner".  

Roland Lombardi : A la lecture de cet article, j’ai tout d’abord comme première impression de lire plus un tract « anti-Poutine » qu’une réelle analyse froide et sérieuse ! Ce papier me fait penser aux analyses de certains « spécialistes » français qui, au tout début du conflit syrien, nous certifiaient que Bachar el-Assad tomberait en quinze jours, que l’Iran et la Russie le « lâcheraient » ou que la Syrie se transformerait inévitablement, et en un claquement de doigt, en un paradis démocratique ! On connaît la suite… Il faut être très méfiant avec ce genre d’écrits plus « idéologique » qu’autre chose. Encore aujourd’hui, il est consternant que certains « savants » voient le monde comme ils aimeraient qu’il soit et non comme il est dans la réalité ! Je note en effet dans cet article un manque total d’objectivité, des références historiques inappropriées, une méconnaissance navrante de la région et de ses habitants et enfin, des affirmations éhontées et fausses.

Par exemple, comparer l’intervention russe actuelle en Syrie avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 est une pure aberration. Tout d’abord car le contexte local et international n’est absolument pas le même. L’auteur oublie d’ailleurs que depuis, la Russie est l’un des rares pays (avec l’Etat algérien dans les années 1990) à avoir « remporté » une guerre asymétrique (Tchétchénie dans les années 2000). De plus, l’état des forces des armées russes s’est sensiblement amélioré depuis 2008 et la guerre en Géorgie. L’armée russe bénéficie d’ailleurs d’un plan de modernisation extrêmement ambitieux (23 000 milliards de roubles jusqu’en 2020) et prévoit un renouvellement de 70% des matériels. Les premiers effets de ce programme ont été constatés lors de l’affaire de Crimée, où l’intervention russe fut un modèle de professionnalisme. En Syrie, tous les experts ont "découvert" que les Russes avaient désormais à leur disposition des armes de haute qualité et intelligentes comme les Sukhoï 34, des drones et les missiles de croisière Kalibr

Enfin, Les Russes n’agissent et ne prennent jamais de risques qu’avec un plan et une stratégie mûrement réfléchis. En décidant de frapper militairement les bastions d’Al-Qaïda et de Daesh en Syrie, Poutine n’a pas fait que donner un coup de fouet à la guerre internationale contre le terrorisme. Sur le terrain, la présence russe était déjà très importante mais depuis fin septembre et le début des frappes, la donne a changé. L’implication accrue russe et iranienne, et on le voit depuis avec les derniers succès de l’armée syrienne, remonte le moral et donne un second souffle aux forces du régime d’Assad (à l’inverse de ce qu’affirme l’article sur The Atlantic). Par ailleurs, notons que l’armée russe n’a pas encore utilisé sa tactique habituelle du rouleau compresseur… Mais c’est surtout sur le plan diplomatique que l’on doit aussi analyser le retour comme grande puissance de la Russie. Il est certain que l’intense ballet diplomatique du Kremlin et de ses diplomates entrera dans l’histoire des annales des relations internationales.  

Dans le cas d’une défaite russe, ou au moins d’une non-victoire, quel pourrait être la réaction de Vladimir Poutine ? Aurait-il tendance à soutenir encore Bachar al-Assad ? A quel prix ? Quel en serait l’impact géopolitique ?

Alain Rodier : Poutine n'est pas attaché à la "personne" de Bashar el-Assad qui n'est qu'un pion qu'il sera peut-être utile de sacrifier à un moment ou à un autre. Mais la contrepartie devra être importante et on ne la connait pas encore. Ce que Poutine ne veut pas, c'est que la Syrie soit gouvernée par des salafistes-djihadistes (Daesh, Al-Nosra, le bras armé d'Al-Qaida "canal historique" et autres mouvements plus ou moins ouvertement affiliés.) Il craint que le chaos provoqué ne s'étende alors à la Jordanie et au Liban voisins. A ce titre, il est l'un des principaux défenseurs d'Israël, même s'il appuie le Hezbollah libanais. D'ailleurs, à court ou moyen terme, ce mouvement est bien incapable de menacer l'intégrité de l'Etat hébreu embourbé comme il l'est en Syrie. Par contre, dans un avenir plus lointain, il reviendra auréolé d'une expérience de combat importante et peut-être avec des armements performants qui, alors, pourront constituer une nouvelle menace pour Israël.

En conséquence, Poutine veut maintenir un régime alaouite à Damas, même s'il n'est plus dirigé par Bashar el-Assad. On trouvera bien un remplaçant un peu plus présentable. Des noms circulent déjà dont celui du général Ali Mamlouk, le chef de la sécurité nationale syrienne. Il présente un avantage: il est sunnite et pourrait symboliser une "union nationale"; il a un très gros désavantage: il est sanctionné par l'Union Européenne et interdit aux États-Unis pour son rôle dans la répression.  

Roland Lombardi : Bien malin celui qui peut prédire l’issue d’une intervention militaire. Mais pour ma part, je pense qu’une défaite russe en Syrie n’est pas à l’ordre du jour. Là encore, l’auteur dans The Atlantic se trompe lorsqu’il déclare que Poutine et la Russie sont isolés diplomatiquement. Je me demande où il est allait chercher cela ! Les Russes bénéficient à l’ONU du soutien de nombreux pays importants comme l’Inde et surtout, au Conseil de sécurité, de la Chine. De plus, depuis les derniers attentats de Paris et les troubles que provoque la présence massive de réfugiés en Europe, les Etats Européens, la France en tête, en sont revenus de leur alignement sur la politique américaine hasardeuse au Proche-Orient… Dans la région, rappelons que Moscou a aussi le soutien de la Jordanie, de l’Irak, de l’Egypte, de l’Iran bien sûr et même d’Israël ! Même au Pentagone, certains généraux et stratèges, pour les plus éclairés d’entre eux, ne sont plus très chauds pour aider les opposants "modérés" en Syrie et prônent même une collaboration avec les Russes ! Alors oui, Poutine, pragmatique et réaliste, soutiendra encore Assad pour la bonne et simple raison qu’il n’y a pas d’autre alternative. 

 
Commentaires

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  • Par zouk - 12/01/2016 - 11:22 - Signaler un abus SYRIE

    Qui croire? L'issue selon Lombardi est plus souhaitable , qu'en savons nous?

  • Par Gré - 12/01/2016 - 15:48 - Signaler un abus En Russie "la lutte contre le

    En Russie "la lutte contre le terrorisme se poursuit toujours et de manière tout aussi méthodique que brutale". Contre le terrorisme méthodique et brutal, il nous sera difficile de lutter indéfiniment de manière sporadique et angélique. Plus tôt nos gouvernants l'auront admis, et plus vite nos populations seront protégées. Evidemment, quand on voit qu'à Cologne, les policiers ont utilisé des auto-pompes et des gaz lacrymogènes contre Pegida mais étaient aux abonnés absents lors des agressions du nouvel-an, on se dit que la solution au problème du terrorisme chez nous est encore loin, loin, loin. …

  • Par raslacoiffe - 12/01/2016 - 16:16 - Signaler un abus Et dans ce concert de difficultés,

    le Chef de guerre François Hollande par la voix de son très compétent ministre des affaires étrangères a encore viré casaque!!!

  • Par de20 - 12/01/2016 - 17:35 - Signaler un abus Pendant ce temps Taubira

    Pendant ce temps Taubira épaulée par Cazeneuve , qui sous leur minois gaillards instillent la veulerie pour les masse en appelant de leurs vœux intimes a la sedition tous ceux qui n ont rien a faire sur notre sol. La Russie est non seulement cohérente mais vertueuse.

  • Par Liberte5 - 12/01/2016 - 19:48 - Signaler un abus Dans un tel panier de crabes......

    difficile d'y voir clair. Que la Russie puisse faire émerger une solution, est le mieux qui puisse arriver.

  • Par Borgowrio - 12/01/2016 - 19:58 - Signaler un abus Spaciba Vladimir

    A la guerre comme à la guerre . On y va ou pas ?si on y va, la méthode Poutine n'est elle pas la seule véritablement efficace ?

  • Par A M A - 12/01/2016 - 20:04 - Signaler un abus Bien difficile de dire

    Bien difficile de dire comment va évoluer la situation en Syrie, quel profit en tirera la Russie et ce que l'Europe peut en attendre. en bien ou en mal. Ce qui est sûr, c'est que là comme partout ailleurs et depuis plus de deux siècles s'affrontent deux géants , la Russie et les Etats-Unis pour les mêmes objectifs géopolitiques permanents auxquels sont venus s'ajouter les hydrocarbures. Pour la France, la question est de savoir à qui ne pas déplaire dans le conflit actuel entre le camp russo-syriaque et le camp américano-arabe(Arabie,Qatar,EAU), choix difficile. Daesch, qui excite le jeu à l'envie, est un boutefeu dont le rôle n'est pas très clair vis à vis des deux antagonistes majeurs.Alors, faire des pronostics est bien difficile.

  • Par winnie - 13/01/2016 - 06:45 - Signaler un abus Heureusement ,

    Qu'il y a la Russie pour réagir, mais biensur nos démocraties ramolies du cerveau et du reste par l'idéologie bisounours, continuent le Poutine bashing a outrance. Mais quand Vladimir aura fait le ménage, les Fabius et autres lavettes du quai d'Orsai viendrons lui lécher les pieds.

  • Par Gordion - 13/01/2016 - 10:28 - Signaler un abus Très intéressante analyse!

    Cette guerre étant le théâtre d'affrontement des puissances régionales, et des grandes puissances, j'aimerais avoir les analyses des 2 auteurs sur l'accord signé entre le Qatar et la Turquie mi-décembre. Outre le renforcement de la présence turque dans le Golfe, l'influence du MIT (Renseignement) turc sur la région, et la perspective d'un accord financier pour pallier au manque à gagner du tourisme russe en Turquie et aux menaces de fermeture du gaz russe - la Turquie n'est pas alliée avec l'Iran et son énergie - peut-on considérer que cet accord accroît le rôle des Frères Musulmans dans ce conflit? L'établissement d'une base militaire turque à Doha pose tout de même question! La Turquie se sent pousser de grandes ambitions néo-ottomanes de "califat d'obédience Frères Musulmans" pour contrer avec le Qatar le leadership sunnite des Saoudiens?

  • Par Gordion - 13/01/2016 - 10:30 - Signaler un abus suite

    ...ou bien cet accord turco-qatari a-t-il l'aval de Riyadh? Alliés de circonstance pour combattre le chiisme?

  • Par RODIER - 13/01/2016 - 11:51 - Signaler un abus Réponse (courte) à Gordion

    L'accord turco-qatari a reçu l'aval de l'Arabie saoudite. Par souci tactique, cette dernière se rapproche des Frères musulmans jusque là bannis du royaume (ils avaient été un temps accueillis dans le Royaume). La base militaire turque à Doha est couplée avec un accord de défense: si le Qatar est attaqué, la Turquie s'engage à défendre l'émirat. Doha finance entièrement la présence turque et s'engage à fournir du gaz si la Russie faisait défaut. On assiste à une coopération de la Turquie et du Qatar dans tous les domaines, en particulier en Libye où ces deux pays soutiennent le gouvernement (non reconnu internationalement) de Tripoli. Bien sûr, les Frères musulmans sont derrière ces manoeuvres. En conclusion, vous avez parfaitement raison: nous assistons à une alliance de circonstance Arabie saoudite - Qatar - Turquie destinée à faire face à la "menace" représentée par l'Iran (je n'aime pas parler d'opposition sunnites/chiites, le religieux n'est là qu'un prétexte pour justifier le "grand jeu" politico-économico-militaire qui se joue au Proche-Orient).

  • Par Gordion - 13/01/2016 - 12:23 - Signaler un abus Réponse @Rodier

    Merci pour cette réponse rapide!

  • Par vangog - 14/01/2016 - 20:31 - Signaler un abus Une "alliance de circonstance Arabie saoudite - Qatar - Turquie"

    La faible UE est dans la tourmente, face à une telle alliance. Faudra-t-il qu'elle s'allie avec les Iraniens pour contrer cette coalition sunnite-Wahabites?

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant indépendant et analyste chez JFC-Conseil. Il est par ailleurs docteur en histoire et chercheur associé à l'IREMAM, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-Marseille Université, également membre actif de l’association Euromed-IHEDN.

Il est spécialiste des relations internationales, particulièrement de la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Sur Twitter @rlombardi2014

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