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Les idées iconoclastes "d'Antifragile" le dernier livre de Nassim Taleb, l'homme qui avait prophétisé la crise

L'économiste Nassim Taleb poursuit son travail sur le risque des événements imprévus dans son nouveau livre.

A contre-courant

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1 - Il faut désirer le hasard et l'incertitude

Nassim Nicholas Taleb s'est fait connaître dans le monde entier avec son livre "Le Cygne noir" paru en 2007. Juste avant le déclenchement de la crise des subprimes, il expliquait la fragilité des modèles utilisés dans la finance et leur aveuglement face aux événements extrêmes, imprévisibles, mais qui se produisent toujours plus souvent qu'on ne le croit. Son livre a été l'essai le plus vendu dans le monde avec 3 millions d'exemplaires.

Il revient avec "Antifragile" (Les Belles Lettres, en librairie depuis le 23 août) qui veut apporter une réponse aux défis posés par son précédent ouvrage. Antifragile est un concept forgé par Taleb qui ne trouvait pas de terme adéquat pour exprimer son idée : "L'antifragile dépasse la résistance et la solidité.

Ce qui est résistant supporte les chocs et reste pareil ; ce qui est antifragile s'améliore. Cette qualité est propre à tout ce qui est modifié avec le temps" et Taleb de citer l'innovation technologique, les réussites culturelles et économiques, les recettes de cuisine, et notre propre existence en tant qu'espèce sur cette planète. Et "l'antifragile aime le hasard et l'incertitude", nous avons besoin d'une dose de stress et de volatilité pour nous améliorer.

Taleb prend l'exemple de deux frères, l'un travaille dans une grande banque, l'autre est chauffeur de taxi. Le premier bénéficie de revenus réguliers contrairement au second, mais en moyenne sur l'année ils sont équivalents. Avec la crise bancaire le premier perd son emploi et voit ses revenus tomber à zéro tandis que l'autre se débrouille et maintient son activité. Les artisans, les professions indépendantes ont des revenus instables mais cette volatilité les oblige à mieux "sentir" le marché et à s'adapter en permanence, ce qui n'est pas le cas d'un salarié d'une grosse société qui se croit à l'abri. Taleb conclut : "Telle est l'illusion principale de la vie : croire que le hasard est risqué et néfaste, et qu'on l'élimine en s'appliquant à l'éliminer."

Plus grave : "quand on supprime artificiellement la volatilité, ce n'est pas seulement que le système tend à devenir extrêmement fragile ; c'est qu'il ne présente en même temps aucun risque visible." Et Taleb de rappeler Alan Greenspan qui voulait éliminer les cycles économiques et faisait l'éloge d'une "grande modération" qui n'aura finalement servi qu'à masquer la crise qui explosa en 2008.

Mais ce mouvement est celui-là même de la modernité : "Ce que je nomme modernité est la domination qu'exerce l'homme sur l'environnement à grande échelle, le polissage systématique des irrégularités du monde et la répression de la volatilités et des pressions. La modernité c'est l'extraction systématique des êtres humains de leur milieu écologique et social, et même épistémologique." Et Taleb de dénoncer un "rationalisme naïf, l'idée que la société est intelligible et qu'elle doit donc être conçue par des êtres humains. "La modernité signifie trop souvent "un rétrécissement des êtres humains à l'échelle de ce qui est apparemment efficace et utile." Sachons entendre cet avertissement.

2 - N'écoutez pas les prévisionnistes !

Taleb le répète, "le hasard dans le domaine du Cygne Noir est insoluble. La limite est mathématique, voilà tout. Ce qui est non mesurable et non prévisible demeure non mesurable et non prévisible, si nombreux que soient les experts diplômés qui se consacrent à l'affaire."

Le problème des prévisions est leur dimension iatrogène. Ce terme vient de la médecine et désigne les effets indésirables d'un traitement médical, et qui peuvent nettement l'emporter sur les avantages, jusqu'à tuer le patient. Ainsi "ceux qui tablent sur les prévisions courent davantage de risques, s'attireront des ennuis et feront même peut être faillite. Pourquoi ? Quelqu'un qui fait des prévisions se fragilise face aux erreurs de prévision. Un pilote trop sûr de lui finira par s'écraser. Et les prévisions chiffrées incitent les gens à prendre davantage de risques."

Alors que faire ? Se laisser aller au gré du hasard ? Pas du tout. S'appuyant sur la sagesse des Anciens, notamment Sénèque et les stoïciens, Taleb explique que "la sagesse en matière de décision est infiniment plus importante que la connaissance". En somme, il faut se rendre antifragile. La fragilité implique que l'on a plus à perdre qu'à gagner en cas de volatilité importante, l'antifragilité que l'on a plus à gagner qu'à perdre dans la même situation. Et Taleb d'expliquer : "Selon moi, le stoïcien moderne est quelqu'un qui transforme la peur en prudence, la douleur en information, les erreurs en une initiation, et le désir en entreprise."

D'autre part, "ce qui simplifie la vie, c'est que la robustesse et l'antifragilité ne requièrent pas une compréhension aussi exacte du monde que la fragilité, et qu'elles peuvent se passer de prévisions". Si vous disposez de liquidités à la banque (et même de lingots d'or et de boites de conserve dans la cave), "vous n'avez pas besoin de savoir avec précision quel événement vous mettra potentiellement en difficulté". Alors que dans la situation inverse, sans réserve et endetté, vous êtes contraint de devoir prévoir l'avenir avec beaucoup plus de précision.

Dans le même esprit, Taleb, adepte des sagesses ancestrales, cite ce proverbe yiddish : "Prépare-toi au pire, le meilleur peut s'arranger de lui-même." En effet, explique-t-il, "cela ressemble à une lapalissade, mais ce n'en pas une : n'avez-vous pas remarqué que la plupart des gens se préparent au meilleur et espèrent que le pire s'arrangera de lui même ?" Le contraire de ce qu'il faut faire !

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 27/08/2013 - 11:58 - Signaler un abus Fraternité

    Atlantico a un livre à vendre, et il contient certainement des idées et des anecdotes amusantes qui le rendront agréable à lire... Mais la première page de cette article contient vraiment une énormité : la défense de la Précarité ! Les grecs ont découvert la Démocratie, mais un évènement capital est ensuite venu complèter cette notion : la Fraternité, en 1789... Alors, certes, la première mise en oeuvre du Communisme a été un échec cuisant, mais personnellement, j'espère que le futur qui attend l'Humanité, c'est tout de même une société plus solidaire et sécurisante, et non pas la Loi de la Jungle avec la Famine, le Chômage et la Pauvreté et quelques capos maffieux bling-bling dans leurs voitures de luxe ! (je reconnais que mon commentaire remue de très grandes idées, avec beaucoup de majuscules, mais c'est vrai que l'on aborde ici les fondamentaux !)

  • Par EOLE - 27/08/2013 - 19:16 - Signaler un abus Un peu de vocabulaire:

    1) Le hasard est juste notre manière de nommer les causes efficientes que nous n'appréhendons pas. 2) La nécessité est juste la manière de nommer les causes finales que nous n'appréhendons pas. 3) L'aléa désigne une occurrence probabilisable (tous les états possibles sont connus, toutes les probabilités pour chaque état sont connues). 4) L'incertitude n'est pas probabilisable, mais les états possibles sont généralement connus ou connaissables, ce qui la distingue du hasard. 5) La prévision est l'anticipation, éventuellement probabiliste, d'un état futur en fonction d'une théorie qui reste non certaine, généralement parce qu'elle n'inclue pas tous les paramètres. 6) Rationnel: ce qui peut s'appréhender par la raison (pensée ou sentiment chez C.G. Jung). 7) Non rationnel: ce qui est appréhendé autrement que par la raison mais peut-être ultérieurement raisonné (intuition ou sensation chez C.G. Jung). 8) Irrationnel: ce qui subjugue la raison mais peut être jugé par la raison a posteriori. 9) Arationnel: ce qui n'est pas accessible à la raison sans, pour autant, être irrationnel (ex: l'air).

  • Par soupir - 27/08/2013 - 21:46 - Signaler un abus @Ganesha

    Outre le fait que la révolution française s'est déroulée, comme vous semblez l'affirmer, dans un élan de "franche camaraderie" ou de "fraternité", Je peux vous affirmer, puisque partageant ma vie avec une "ex-exilée" qui a réussi à fuir l'univers tellement enviable (pour les idéologues français) des ex-républiques socialistes de l'est, que l'humanité dont vous semblez vous faire le porte parole ne faisait pas partie de leur cahier des charges. Je vous invite à passer vos prochaines vacances en Moldavie, en Roumanie ou en Bulgarie pour y découvrir des ravages dont ces nations ne sont pas prêtes de se remettre... Je dis donc ; vive la responsabilisation de l'individu, vive l'égalité des droits et non l'égalitarisme, vive la solidarité et non l'assistanat et vive la liberté de s'élever pour que ceux qui le désirent, puissent se réaliser enfin. Cet article est remarquable et je vais m'acheter cet ouvrage !

  • Par Ganesha - 27/08/2013 - 22:12 - Signaler un abus Révolutions

    Merci de me répondre sur un ton modéré, ce qui est très rare... Vouloir vous convaincre des bienfaits de la Révolution de 1789, si vous nous vivions en, disons, 1805, et que vous aviez connu personnellement la Terreur et vu fonctionner la guillotine aurait peu de chance de vous enthousiasmer ! L'argument que j'emploie dans ce genre discussion est de dire qu'après Napoléon et un retour du Roi, les français on ressayé la République en 1830, puis en 1848, puis après Napoléon III, encore une nouvelle fois en 1870 : il a donc fallu de nombreux essais et de nombreux échecs, mais, finalement la République et la Démocratie, après de nombreux ajustements, a fini par s'imposer comme préférable au pouvoir absolu d'un roi ou d'un empereur !

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Philippe Herlin

Philippe Herlin est chercheur en finance, chargé de cours au CNAM.

Il est l'auteur de L'or, un placement d'avenir (Eyrolles, 2012), de Repenser l'économie (Eyrolles, 2012) et de France, la faillite ? : Après la perte du AAA (Eyrolles 2012) et de La révolution du Bitcoin et des monnaies complémentaires : une solution pour échapper au système bancaire et à l'euro ? chez Atlantico Editions.

Il tient le site www.philippeherlin.com

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