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Emmanuel Todd : "le seul pays à même de casser la zone euro et sa logique destructrice, c’est la France"

L'affaiblissement de la puissance américaine, le délitement de l'Union européenne et le retour de la Russie sur la scène internationale redessinent la géopolitique du monde. Un nouveau paradigme dans lequel la France peine à trouver sa place.

Grand entretien

Publié le - Mis à jour le 20 Juin 2014
Emmanuel Todd : "le seul pays à même de casser la zone euro et sa logique destructrice, c’est la France"

"Le seul pays à même de casser la zone euro et sa logique destructrice, c’est la France", selon Emmanuel Todd. Crédit Flick / dkshots

Atlantico : Après avoir un temps cru à l'émergence d'une démocratie modèle en Ukraine, les chancelleries européennes et américaines semblent avoir été prises de court par la diplomatie de Moscou et les mouvements dans l'Est du pays. En quoi l'engagement de l'Occident a-t-il pu reposer sur un malentendu ?

Emmanuel Todd : Lorsque je repense à cette crise, je m'étonne de voir qu'elle ne s'inscrit pas dans la logique qui était en train de se dessiner en Europe jusqu'ici. Le début du XXIe siècle avait été marqué par un rapprochement des "Européens" et des Russes, avec l'établissement de positions communes assez fortes dans des moments de crise. On se souvient de la conférence de Troyes en 2003, où Chirac, Poutine et Schroeder avaient manifesté ensemble leurs refus de l'intervention américaine en Irak. Cet événement laissait l'impression d'un Vieux Continent évoluant globalement vers la paix tandis que l'Amérique de Georges W.

Bush, fidèle à la ligne Brzezinski, restait dans un esprit de confrontation à l'égard de Moscou en s'appuyant sur d'anciens satellites soviétiques, avec les Pays baltes et la Pologne comme partenaires anti-russes privilégiés. 

L'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche a coïncidé avec un retournement de la posture américaine. Sa ligne, telle que je la percevais à l'époque, était d'apaiser les tensions avec l'Iran et la Russie pour mieux pouvoir engager le fameux "pivot" vers l'Asie où réside la menace de long-terme pour la puissance américaine. Ce retrait de Washington aurait dû renforcer la volonté des Européens, et particulièrement des Allemands, de se rapprocher de Poutine pour parachever un grand partenariat commercial, énergétique et industriel. Aurait ainsi pu se dessiner une Europe d'équilibres basée sur un moteur franco-germano-russe. Il est difficile de contester que l'Histoire a pris une toute autre direction : nous sommes en pleine confrontation entre la Russie et l'Union européenne, désormais sous leadership économique et diplomatique allemand.

Ce renversement s'explique  je crois par un changement rapide de la posture allemande. On me déclare souvent germanophobe mais je ne pense être ni insultant, ni très loin de la vérité, en diagnostiquant que les élites de ce pays souffrent d'une certaine "bipolarité"psychologique et historique dans leurs rapports avec la Russie, hésitant, oscillant sans cesse entre bienveillance et conflit. Cette dualité est manifeste dans le glissement de Bismarck à Guillaume II, le premier souhaitant devenir le partenaire de l'Empire des Tsars, le second rentrant brutalement dans l'engrenage menant à 1914. Dans une séquence encore plus courte, nous aurons le Pacte Molotov Ribbentrop d’août 1939 , rapidement annulé par l'invasion par Hitler de la Russie en 1941. Les historiens évoqueront-ils un jour un basculement de Schröder à Merkel?

C'est bien l'Allemagne qui désormais fait le jeu du côté occidental, mais un jeu hésitant entre phases agressives et moments de repli durant lesquels elle reprend sa posture conciliante, moments il est vrai de plus en plus brefs. C'est bien le voyage en Ukraine du ministre allemand des Affaires étrangères, Steinmeier, qui a marqué le début de la séquence actuelle. La présence de son homologue polonais Sikorski à Kiev était comme la garantie d'une posture agressive de la mission. On ne peut jamais soupçonner la Pologne de bipolarité vis-à-vis de la Russie : son hostilité est stable, atemporelle, une sorte de manie qui ne fait jamais place à la dépression. Laurent Fabius, fidèle à lui-même, ne savait sans doute pas ce qu'il faisait-là. Un Rainbow Warrior de plus à sa collection. Au-delà du blabla sur les valeurs libérales et démocratiques, rendu ridicule par le nouveau partenariat européen avec l'extrême-droite ukrainienne, le voyage de Kiev nous a révélé une nouvelle politique de puissance de l'Allemagne, dont l'objectif à moyen terme est dans doute de rattacher l'Ukraine (unie ou divisée, c'est secondaire) à sa zone d'influence économique en tant que source de main-d’œuvre bon-marché. C'est une opération que le Schroeder de 2003 n'aurait jamais mené. 

Selon vous, Vladimir Poutine jouerait l'apaisement et non l'escalade. L'Occident n'aurait-il donc rien compris ? 

J'ai commencé ma “carrière” avec un livre qui prédisait l'effondrement du système soviétique, qu'on ne m'accuse donc pas de soviétophilie régressive. Je suis pourtant effaré de constater que durant les vingt dernières années s'est développée à l'inverse une véritable russophobie des élites occidentales. Les médias français sont en pointe dans ce délire, avec Le Monde en pole position. Pour suivre les évènements d'Ukraine je dois consulter les sites du Guardian, du Daily Telegraph, du New York Times, du Washington Post, du Spiegel et même du journal israélien Haaretz pour les questions d'antisémitisme. Tous hostiles à la Russie, ces journaux contiennent néanmoins de l'information exacte. Le Monde ne relaie même pas correctement les informations les plus élémentaires.

J'ai eu, ces derniers mois, le sentiment angoissant de vivre dans un pays sous-développé, coupé du monde réel, totalitaire d'une façon subtilement libérale. Mais je dois lire aussi les sites russes Ria Novosti en français et Itar-Tass en anglais parce qu' aucun média occidental n'est capable de nous informer sur le point de vue russe. Exemple : au beau milieu d'une crise que nous devons d'abord analyser en termes de rapports de force géopolitiques, j'ai pu voir passer une foultitude d'articles, français comme anglo-saxons, s'acharnant sur l'"homophobie" du régime Poutine. Il est inquiétant pour l’anthropologue que je suis de voir les relations internationales sortir d’une logique rationnelle et réaliste pour rentrer dans des confrontations de moeurs dignes de sociétés primitives.

On surreprésente les différences culturelles, différences qui d'ailleurs ne sont en général  pas celles que l’on croit. La question du machisme et de l’antiféminisme du régime russe a été de nouveau soulevée suite aux récents propos de Poutine sur Madame Clinton mais sur la base d'une ignorance radicale du statut des femmes en Russie. On compte à l’université russe 130 femmes pour 100 hommes, contre 115 en France, 110 aux Etats-Unis et… 83 en Allemagne. Selon ces critères la Russie est l’un des pays les plus féministes du monde, tout juste derrière la Suède (140 femmes pour 100 hommes)…

Le point de vue diplomatique russe dans cette crise n'est pas culturaliste et il est très simple: le groupe dirigeant russe ne veut pas de bases de l'Otan en Ukraine, s'ajoutant à l'encerclement balte et polonais. Point. La Russie veut la paix et la sécurité. Elle en besoin pour achever son redressement et elle a désormais les moyens de l'obtenir ainsi qu'on vient de le voir en Crimée. Un conseil final d'anthropologue : les Occidentaux agressifs qui veulent imposer leur système de moeurs à la planète doivent savoir qu'ils y sont lourdement minoritaires et que les cultures patrilinéaires dominent quantitativement. Notre mode de vie me convient personnellement, je suis heureux du mariage pour tous. Mais en faire la référence principale en matière de civilisation et de diplomatie, c'est engager une guerre de mille ans, que nous ne gagnerons pas.

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 16/06/2014 - 09:09 - Signaler un abus Jungle

    Contrairement à Emmanuel Todd, je pense qu'il avait raison en 1995, en prédisant que l'Europe serait aujourd'hui une jungle !

  • Par MarcusVinicius - 16/06/2014 - 12:07 - Signaler un abus Eh bien, une fois n'est pas

    Eh bien, une fois n'est pas coutume, je suis plutôt d'accord avec le père Todd, notamment sur la déliquescence européenne, l'affaiblissement des USA, les délires russophobes occidentaux, et la sortie de l'euro.

  • Par sheldon - 16/06/2014 - 14:50 - Signaler un abus Todd le nouveau mentor du FN !?

    Mentor est impropre car le terme désigne quelqu'un d'expérimenté. Mais devant le vide culturel économique du FN, il en devient un !

  • Par assougoudrel - 16/06/2014 - 16:13 - Signaler un abus On nous bassine à longueur

    de temps que, grace à l'UE, la paix règne. On met tout ce bronx concernant l'Ukraine sur le dos de Poutine. Quand tous ces évenements ont débuté, ce dernier était préoccupé par le bon déroulement de ses J.O. Il n'est intervenu qu'après. Il défend ses billes. Hérodote raconte que les égyptiens de l'antiquité ont dit aux grecs, pourtant déja grande puissance, :"Vous, les grecs, vous n'êtes que des enfants"! Ces enfants, actuellement, sont les français.

  • Par Texas - 16/06/2014 - 16:41 - Signaler un abus " Le Grand Echiquier "

    Lecture un peu raccourcie de Todd sur l' excellent ouvrage de Zbig .Brzezinski qui prône une dorsale France-Allemagne-Pologne-Ukraine comme tête de pont vers l' Est ...Turquie , Georgie voire Azerbaidjan inclus . Est-cela la " politique étrangère innovatrice " de l' Administration Obama ? . On peut comprendre les réticences européennes engluées dans plus d' intégration .

  • Par winnie - 16/06/2014 - 18:54 - Signaler un abus Tout a fait

    M . Todd a tout bon ,sur toute la ligne et tout va ce vérifier

  • Par von straffenberg - 16/06/2014 - 22:49 - Signaler un abus Comment faire pour qu'ils comprennent (nos politiques)

    Je vous rejoint Mr Todd dans votre analyse Rapprochons nous de Poutine comme je l'ai déjà dit ......mais on ne m'écoute pas (sourires......) .Nos dirigeants sont idiots et incompétents ....ou plutôt non ils font de la politique politicienne pour laisser une trace dans l'almanach Vermot ....

  • Par cloette - 17/06/2014 - 11:58 - Signaler un abus Qui est le plus visionnaire des deux . Todd ou Hollande ?

    Tout porte à croire que c'est Todd !

  • Par cloette - 17/06/2014 - 12:11 - Signaler un abus la prédiction de Todd

    Il l'avait faite le 16 octobre 2012 dans Le Point : "Dans 5 ans Hollande sera un géant ou un nain " ....ça va se vérifier à coup sûr

  • Par Vet of Psychic Wars - 17/06/2014 - 21:58 - Signaler un abus N'ai pas payé mon abonnement à Atlantico pour un type pareil !!

    Emmanuel Todd a déjà droit à un tapis rouge dans la plupart des média du service public, de la presse de gauche ou de droite souverainiste. C'est le parfait exemple de l'intelligentsia française qui a toujours eu tout faux et qui continue de faire croire aux gens n'importe quoi en vilipendant un libéralisme qui n'existe pratiquement plus chez nous. Une légende bien française voudrait qu'Emmanuel Todd ait prévu la chute de l'URSS, ce qui a fait sa gloire. Or, sa thèse était que l'URSS éclaterait du fait de la démographie des républiques musulmanes d'Asie. Or, l'implosion du système s'est fait au contraire à Prague et à Budapest comme l'avait prévu la CIA !! Et c'est précisément dans ces républiques comme le Kazakstan, l'Ouzbekistan, le Turkmenistan ect... que le totalitarisme soviétique semble au mieux de sa forme. Sur l'Europe, c'est encore pire car cela nous concerne bien plus. Todd sème une propagande à peine plus supportable que celle de Marine Le Pen évoquant une "Europe ultralibérale", une commission tyrannique ect... Sauf que nos problèmes actuels, ce n'est pas de la faute de l'Europe mais précisément le ramassis d'incapables que M.Todd et Mme Le Pen ont fait élire !!

  • Par Ganesha - 19/06/2014 - 10:24 - Signaler un abus Emmanuel Todd

    Je suis depuis longtemps lecteur et commentateur régulier d'Atlantico... Ce qui m'a gêné, ce n'est pas la somme de cinq euros par mois, mais le fait que ce site possède désormais mon nom, une adresse et mes coordonnées bancaires ! Si je me suis décidé à prendre un abonnement, c'est pour pouvoir lire cet article d'un expert aussi renommé, lucide et intéressant qu'Emmanuel Todd. Je ne sais pas ce qu'Atlantico va devenir : quelques barbons qui répétaient tous les jours la même chanson ont disparu. Mais pour l'instant, c'est le désert !

  • Par winnie - 17/07/2014 - 08:39 - Signaler un abus Exellent M. Todd

    qui avait deja tout compris et je partage avec lui le constat sur le fait que les elites Francaise veulent imposer a la terre entiere leurs ideaux betement, et je ne comprend pas pourquoi nos "elites " ne veulent pas de rapprochement avec la russie alors qu elle serait la seule a nous preserver du terrorisme islamique qui va nous bouffer

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Emmanuel Todd

Emmanuel Todd est un historien, anthropologue, démographe, sociologue et essayiste. Ingénieur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (INED), il développe l'idée que les systèmes familiaux jouent un rôle déterminant dans l'histoire et la constitution des idéologies religieuses et politiques.

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