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Conseil européen : euro-ambitieux ou euro-sceptiques, y-a-t-il encore quelqu’un capable de tenir un discours qui colle avec les rapports de force réels au sein de l’Union ?

Un Conseil européen se tiendra les 14 et 15 décembre à Bruxelles, où devraient être notamment débattues des propositions de réformes de la zone euro. Mais étant donné les situations complexes au niveau national, quels sont les pays qui tiennent encore des discours "réalistes" ?

Allez, courage

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Conseil européen : euro-ambitieux ou euro-sceptiques, y-a-t-il encore quelqu’un capable de tenir un discours qui colle avec les rapports de force réels au sein de l’Union ?

Atlantico : Les dirigeants de l'Union européenne se réuniront ces 14 et 15 décembre à Bruxelles dans le cadre du Conseil européen dans un climat marqué notamment par les propositions de réforme de la zone euro faites par la Commission européenne le 6 décembre dernier, considérées comme "décalées" en comparaison de celles formulées par Emmanuel Macron. Au regard de ce qui apparaît comme une possibilité de blocage, et en considérant les structures de pouvoir actuelles de l'Union et de la zone euro, qui sont ceux, parmi les membres, qui produisent encore un discours réaliste en Europe ?

Yves Bertoncini : Ce Conseil européen va d’abord acter le passage à la 2ème phase des négociations du « Brexit », à l’issue d’une période pendant laquelle les 27 ont affiché leur unité vis-à-vis de Londres. La volonté d’appartenance réaffirmée à l’UE, portée par les 27 chefs d’Etat et de gouvernement, constitue par ailleurs une réalité politique marquante, qui peut servir de base à une consolidation et à une relance de la construction européenne. Cela suppose cependant que les 27 sortent de leurs crises de copropriétaires successives, sur l’organisation de la zone euro, la gestion des flux de réfugiés et de migrants, le respect de l’état de droit et bientôt la révision de leur budget commun…

Dans ce contexte, les propositions de la Commission Juncker pour la réforme de la zone euro peuvent être appréhendées comme le produit d’un équilibre entre le volontarisme affiché par Emmanuel Macron et les réticences de l’Allemagne et d’autres pays. La création d’un « Fonds Monétaire européen » est le principal projet de court terme, tandis que la mise en place d’un « budget pour la zone euro » ou d’un « Ministre des finances européen » est envisagée à l’horizon des élections européennes du printemps 2019. Il est d’autant plus difficile d’avancer vite pour la zone euro que beaucoup de changements ont été apportés ces cinq dernières années sous la pression de la crise (sauvetage des pays en difficulté, Banque centrale européenne hyperactive, union bancaire,…), changements qui doivent encore être « digérés » politiquement.

Plus fondamentalement, le déficit de confiance entre pays de la zone euro n’a pas été suffisamment réduit : le scepticisme quant à la capacité de la France à respecter son engagement de 3% maximum de déficit public en est une parfaite illustration. C’est aussi sur cette réalité politique-là qu’il faut agir – sans quoi des pays aussi divers que l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande ou la Slovaquie seront réticents envers les propositions d’amélioration de l’union économique et monétaire.

Rémi Bourgeot : La Commission a veillé, dans ses propositions, à ne pas trancher le fond des débats sur la zone euro. Là où elle est minutieuse néanmoins, c’est dans sa volonté d'inscrire toute avancée institutionnelle dans son giron, au détriment des constructions et débats inter-étatiques. Jean-Claude Juncker suggère par-ci par-là de supprimer le poste de Président du Conseil, alors que Donald Tusk cherche justement à développer une ligne plus réaliste et à répondre au besoin de légitimité démocratique et de réaffirmation des Etats. Jean-Claude Juncker a, par ailleurs, été violemment remis en cause en Allemagne au cours des dernières années, avant d’annoncer qu’il ne briguerait pas un second mandat. De plus, la sortie d’un contributeur de la taille du Royaume-Uni ébranle forcément l’administration bruxelloise. Pour une myriade de raisons, la Commission cherche ainsi à prendre position non pas tant sur le fond, étant données les divergences majeures entre Etats, notamment entre la France et l’Allemagne, mais à se positionner dans la machinerie institutionnelle.

Sur la question de la création d’un budget de la zone euro, les positions d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel ne semblent pas compatibles en ce qui concerne le montant, que cette dernière veut très faible pour répondre à la levée de bouclier de l’électorat allemand. La Commission ne tranche pas cette question mais propose qu’il s’agisse en tout cas d’une ligne spécifique dans le budget de la Commission. De la même façon, le Mécanisme européen de stabilité ne serait plus une construction inter-étatique mais s’inscrirait pleinement dans le cadre institutionnel de l’UE en prenant au passage le nom de « Fonds monétaire européen ». Sur la création d’un poste de ministre des Finances et de l’Economie de la zone euro, là encore, celui-ci devra avant tout être un Commissaire européen qui prendrait de plus aux gouvernements la présidence de l’Eurogroupe.

Alors qu’on ne peut que prendre conscience du caractère généralisée de la crise politique qui touche l’Europe, au-delà des « accidents électoraux » qui se succèdent les uns après les autres, on assiste à une stratégie de déni. Le retour à une forme de réalisme ne peut que passer par un débat direct et franc entre gouvernements européens en mettant leurs divergences fondamentales sur la table. Les projets d’Emmanuel Macron sont rejetés en Allemagne parce qu’ils touchent aux tabous financiers de l’électorat allemand. Il ne s’agit pas d’une simple question de préférences lexicales. Alors que le débat institutionnel fait l’objet d’une focalisation absolue, les questions relatives au rééquilibrage économique entre pays européens sont reléguées alors qu’elles sont plus importantes en réalité et plus concrètes en ce qui concerne les conséquences sur les peuples européens. Les débats seraient certes difficiles mais utiles et donneraient des résultats, en visant une sortie de la stratégie économique de nivellement par le bas généralisé qui repose sur une vision fiscale du monde.

Christophe Bouillaud : Cela dépend de ce qu’on entend par réalisme ! Le réalisme, cela peut être la prise en compte la plus vigilante des contraintes de tous ordres qui pèsent sur l’intégration européenne. De ce fait, ceux qui sont les plus réalistes sont peut-être alors ceux qui n’ont pas beaucoup de projets à faire valoir, ou qui savent qu’en dehors de crises aiguës, l’Union européenne n’avance que de manière incrémentale. Comme nous sommes sur une sorte de palier de la longue crise européenne commencée en 2010 ? 2007 ? 2005 ?, il n’y pas grand-chose à attendre, d’autant plus qu’à très court terme trois grands pays de l’ouest européen, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne sont chacun dans une grande incertitude sur leur politique intérieure. Bref, de ce point de vue, les réalistes sont peut-être les Européens qui se taisent le plus.

D’un autre point de vue, le réalisme se serait de sortir enfin de cette longue crise européenne, et de proposer des solutions pérennes aux problèmes rencontrés. Emmanuel Macron a fait ses propositions, la Commission européenne a fait les siennes. Ces dernières pêchent tout de même par leur négligence sur l’aspect démocratique. Surtout, on peut interpréter ces propositions comme allant plutôt dans le sens de renforcer le dispositif actuel de cadrage des finances publiques dans une optique essentiellement ordo-libérale. On tend à raffiner et approfondir un ensemble de dispositifs qui restent dans le fond les mêmes depuis le Traité de Maastricht pour concilier une politique monétaire commune et des politiques budgétaires séparées. Dans le fond, tout cela ne serait pas si grave s’il y avait par ailleurs une nouvelle idée générale de la politique économique à mener en Europe. Or on peut tout de même avoir l’impression de se voir proposer par la Commission un peu plus ou un peu mieux en tout cas de la même chose. 

Par ailleurs, le véritable réalisme serait aussi de réfléchir sérieusement à certains échecs de long terme, comme par exemple le non-développement de l’Italie du sud. Depuis les années 1970, la Communauté économique européenne, puis l’Union européenne, interviennent au côté de l’Etat italien pour remédier au retard de développement du « Mezzogiorno ». Force est de constater que le résultat de toutes ces actions constitue un échec presque complet. L’écart nord/sud en Italie est revenu à son état de 1861. Plus généralement, il faudrait réfléchir, si j’ose dire, sur la force de la géographie et de l’histoire : comment compenser les effets centripètes sur l’activité économique de l’intégration européenne, bien visible sur les cartes européennes du PIB par régions ? Comment lutter contre la création d’un centre et de périphéries ? Que fait-on alors des périphéries ? Cela va bien au-delà de la seule gestion de la zone Euro, et cela va aussi au-delà du périmètre officiel de l’Union actuelle en ce que cela concerne aussi tous les pays des Balkans. Il faudrait avoir une stratégie globale pour organiser au mieux l’espace européen, or, pour l’instant, si l’UE possède une stratégie, c’est surtout celle qui avantage ses régions déjà riches, gagnantes de l’échange international.

 
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  • Par Atlante13 - 14/12/2017 - 09:15 - Signaler un abus Bon, en résumé,

    L'UE est le nouveau Titanic hollandais; le porte-serviettes français a été remercié, la capitaine a été destituée, et l'équipage dérouté ne sait plus quel bouton appuyer. Mais à part ça, madame la marquise... En passant on apprend que l'UE déverse des milliards à la mafia calabraise depuis des lustres.

  • Par vangog - 14/12/2017 - 23:59 - Signaler un abus Politiques de coopération réelles?...

    C’est la proposition des partis patriotes! Rémi Bourgeot semble se ranger à leur constat: abandon des délires fédéralistes, et le bavardage inepte sur les grandes avancées, ça, on l’avait deja dit. Mais quant aux solutions, il est à la masse Bourgeot, lobotomisé par les post-marxistes... »politiques concrètes de coordination des investissements, des politiques salariales et technologiques entre pays ». Il est sur la planète bisounours... Non, non, et non! Si les patriotes ont eu raison sur le constat, ayez, au moins, l’honnêteté de jeter un coup d’oeil à leurs solutions: élaboration d’une défense commune et d’une stratégie industrielle, patriotisme économique européen, arrêt des conneries immigrationnistes...ça a quand même plus de gueule que cette daube bobo, non?

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Yves Bertoncini

Yves Bertoncini est Président du Mouvement Européen – France et consultant en Affaires européennes.

 

 

 

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Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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