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L’Europe face à une “Colognisation" ? : pourquoi la misère sexuelle ne suffit pas à expliquer la montée de l’extrémisme

L'écrivain algérien Kamel Daoud a publié vendredi une tribune intitulée "Le piège de la "Colognisation"" sur le site du Point évoquant, entre autres, "la grande misère sexuelle" comme l'un des facteurs explicatifs des événements de Cologne au Nouvel An. Une piste de réponse qui pose la question de la compatibilité entre les civilisations arabo-musulmane et occidentale.

Pas si vite

Publié le - Mis à jour le 31 Janvier 2016
L’Europe face à une “Colognisation" ? : pourquoi la misère sexuelle ne suffit pas à expliquer la montée de l’extrémisme

Des centaines de femmes ont été agressées en Allemagne par des migrants le 31 décembre. Crédit Pixabay

Atlantico : Dans une tribune publiée sur le site du Point ce vendredi, l'écrivain algérien Kamel Daoud revient sur les événements de Cologne et évoque notamment "la grande misère sexuelle" dans le monde arabo-musulman pour expliquer en partie "la fuite ou l'attentat, l'exil et les radicalismes". Selon vous, cette explication est-elle plausible ? Jusqu'à quel point ?

Vincent Geisser : Kamel Daoud est un intellectuel qui connait bien sa société et ses analyses sont souvent remarquables. Pourtant, il me paraît risqué de tomber dans des interprétations trop globalisantes qui conduiraient à expliquer la violence sexiste et le terrorisme djihadiste des "migrants arabo-musulmans" par un phénomène de nature psychosociologique, qu’il qualifie de "misère sexuelle".

D’abord, parce que si la misère sexuelle du déraciné (l’immigré, l’exilé, etc.) est un fait social qui a été étudié depuis longtemps par de nombreux spécialistes du fait migratoire (anthropologue, sociologue, psychologue, etc.), l’histoire de l’immigration en France et en Allemagne n’a jamais connu de manifestations de harcèlements sexuels et de viols collectifs "en public" comme ceux qui se sont déroulés récemment à Cologne. Il ne s’agit pas de verser dans une vision angélique mais de comparer par rapport à des situations historiques similaires : malgré l’ancienneté de l’immigration turque, maghrébine et africaine dans les deux pays, de telles agressions collectives visant des femmes ne se sont jamais produites à ma connaissance. Les harcèlements, les viols, les injures de nature sexuelle sont le plus souvent le fait d’individus isolés ou de groupes restreints sur le plan numérique. Ils relèvent d’actes de délinquance et doivent être traités comme tels. En ce sens, les migrants sont parfois impliqués dans des affaires de délinquance sexuelle, mais cela n’en fait pas pour autant un trait psychosociologique dominant de leur situation précaire d’immigré et encore moins de leur culture ou de leur religion d’origine.

Ensuite, il me paraît hasardeux de rapprocher les crimes sexuels – aussi abjectes soient-ils – du terrorisme djihadiste. Ce sont deux phénomènes totalement différents. Ce serait d’ailleurs presque excuser les terroristes que d’expliquer leur violence mortifère par leur misère sexuelle. Les trajectoires de radicalisation et de passage à l’acte terroriste renvoient à des facteurs et à des motivations multiples, combinant des registres sociaux, religieux, politiques et parfois psychologiques. Tous les terroristes ne sont pas des "frustrés sexuels", loin s’en faut, et à l’inverse, tous les miséreux sur le plan de la sexualité ne versent pas nécessairement dans le terrorisme djihadiste. La preuve, c’est que dans des pays comme le Maroc, la Tunisie ou l’Algérie, où il existe une forme de répression sexuelle qui contribuent à produire des tabous et des frustrations, l’immense majorité des jeunes hommes échappent à l’embrigadement terroriste, voire le condamnent avec virulence car ils en sont aussi victimes.

Enfin, il convient de replacer ces agressions collectives à l’égard des femmes dans le processus plus général de banalisation des attitudes et des comportements sexistes qui caractérisent l’ensemble de nos sociétés. De ce point de vue, les immigrés, quels que soient l’ancienneté de leur présence sur le territoire européen, n’échappent pas au phénomène de violence sexiste et machiste. Contrairement à Kamel Daoud, je ne pense pas que la violence faite aux femmes constitue un produit d’importation via l’immigration et l’exil mais elle représente une tendance partagée par l’ensemble de nos sociétés modernes. C’est le paradoxe des sociétés actuelles dans lesquelles l’égalité hommes/femmes est une revendication de plus en plus légitime (y compris dans le monde arabe) mais où, simultanément, les agressions à l’égard des femmes sont en nette augmentation dans l’espace public (transports, commerces, places, lieux de loisirs, etc.) ou dans les espaces domestiques (la famille, le couple, les groupes de pairs). En ce sens, les immigrés anciennement implantés ou de fraîche date en Europe sont le produit de cette ambivalence masculine du rapport aux femmes. Leurs attitudes et leurs comportements sexistes constituent autant des héritages de leur socialisation primaire dans les pays d’origine que de leur existence présente dans les pays d’immigration (la France, l’Allemagne, la Belgique…). En deux mots : la "grande misère sexuelle", pour reprendre la formule de Kamel Daoud, ne saurait expliquer le passage à l’acte, à moins de considérer que nous vivons dans des sociétés de "violeurs potentiels" aussi bien sur la rive Nord de la Méditerranée que sur la rive Sud. Mais c’est là un débat qui nous concerne tous à des degrés variables et qui mobilise d’ailleurs des féministes des deux rives.

Kamel Daoud indique qu'en arrivant en "terres libres", les migrants du monde arabo-musulman se retrouvent propulsés "au-delà des codes et interdits habituels". Pourtant, les évènements ayant eu lieu place Tahrir au Caire en 2011 montrent que ce type de débordements n'arrive pas seulement en Europe...

Je trouve assez caricatural d’homogénéiser le destin social des migrants. Ces derniers proviennent de milieux socioculturels très différents à l’échelle d’un même pays d’origine : certains de milieux ruraux, d’autres de milieux urbains, certains des classes moyennes, d’autres des classes populaires, avec des niveaux d’éducation très disparates. De ce fait, il me parait difficile d’extraire un type unique de rapport  des migrants à la sexualité. Y compris chez les migrants d’origine arabe, les formes d’éducation et de socialisation sexuelles sont très différentes selon les milieux sociaux d’origine. L’hypothèse d’une "immaturité sexuelle" des migrants, qui expliquerait qu’ils plongent facilement dans le viol ou le djihadisme, outre qu’elle est très réductrice, tend à gommer la disparité des milieux sociaux d’origine et des rapports différenciés à la sexualité. Par ailleurs, il convient de tout de même de rappeler que de nombreux migrants ont une sexualité parfaitement équilibrée avant, pendant et après leur migration en Europe et qu’ils ne forment pas nécessairement des "hordes de frustrés" prêtes à sauter à la moindre occasion sur les femmes européennes. Cela ne signifie pas que l’on doive occulter des problèmes spécifiques dans les relations hommes/femmes induits par le changement brutal de contexte socioculturel et des incompréhensions graves provenant de leur socialisation dans le pays d’origine, considérant par exemple, que sortir seule la nuit constituerait pour une femme un acte immoral ou répréhensible. Toutefois, il convient de ne pas tomber dans le cliché, selon lequel chaque migrant frustré sur le plan sexuel serait un violeur ou un terroriste potentiel, comme si le destin social des nouveaux immigrés était réduit à commettre des viols ou des attentats.

Quant aux viols et aux agressions sexuelles commis sur la place Tahrir du Caire durant les événements révolutionnaires, ils constituent un véritable révélateur des rapports de domination masculine dans la société égyptienne d’aujourd’hui, qui s’inscrivent aussi dans un contexte plus globale de violence sociale. En dépit des images exotiques et touristiques, l’Egypte est devenue une société extrêmement violente à tous les niveaux. Je vous invite à voir ou à revoir le film égyptien intitulé "Les femmes du bus 678" qui pose de manière lucide le problème du harcèlement des femmes dans les espaces publics et l’impunité dont bénéficient trop souvent les hommes. Ce film très réaliste prouve aussi qu’il existe un débat public en Egypte sur cette question du harcèlement, et plus généralement, sur les relations hommes/femmes. Nous assistons à des mobilisations similaires dans d’autres pays arabes, comme la Tunisie ou le Maroc, où le machisme, le sexisme et même l’homophobie, y compris dans les institutions d’Etat, sont de plus en plus dénoncés par des groupes d’activistes. Même dans les pays d’origine, les débats sur le harcèlement sexuel, la violence conjugale et le viol ne sont plus aussi tabous que dans les décennies précédentes.

Le monde arabo-musulman et l'Occident n'ont pas les mêmes façons d'aborder la question de la sexualité. Comment mettre en place des politiques permettant d’affronter efficacement ce type de chocs culturels ?

Sans tomber dans le relativisme culturel et l’angélisme béat qui consisterait à nier la récurrence des phénomènes de violence masculine à l’égard des femmes dans les pays arabes – ils sont bien réels –, il convient de réfléchir sur les problèmes communs à nos sociétés postmodernes, qui s’expriment certes de manière différente et selon une intensité variable mais renvoient aussi à des problématiques convergentes : la banalisation de la violence masculine à l’égard des minorités sexuelles (femmes, homosexuels, etc.) est justement un champ de réflexion et d’action commun à nos sociétés au nord et au sud de la Méditerranée. C’est bien à travers ces synergies des politiques publiques que nous parviendrons à mettre des mots sur ces violences et à faire reculer les maux frappant nos sociétés arabes et européennes, afin de combattre les phénomènes de violence individuelles et collectives, comme le viol et le terrorisme.

 
Commentaires

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  • Par beg meil - 30/01/2016 - 11:51 - Signaler un abus @vangog

    " . . .Et si ces viols collectifs étaient le premier signe d'un regroupement communautaire autour des mêmes valeurs . " Totalement d'accord !

  • Par lasenorita - 30/01/2016 - 13:30 - Signaler un abus Les immigrés musulmans.

    Vincent Guisser a bien étudié le problème arabo-musulman...J'ajoute que ce n'est qu'avec les immigrés musulmans que nous avons, en Europe, des actes de délinquance sexuelle...les immigrés, du siècle dernier(Espagnols, Portugais, Italiens, Polonais,..),qui sont venus en France, pour des raisons économiques, se sont bien intégrés, eux, parce qu'ils étaient chrétiens....si on les croisait dans la rue, on ne savait pas qu'ils n'étaient pas ''Français'', rien ne les faisait remarquer, ni leurs habits, ni leur langage, ils essayaient d'apprendre la langue de Molière le plus tôt possible...Dans les rues de ma ville, je croise de nombreuses ''femmes voilées'', qui parlent (très fort) en langue arabe, j'entends arriver, de loin, une voiture conduite par un musulman parce qu'il m'impose ''sa'' musique qu'il fait marcher ''plein tube''...les musulmans veulent nous imposer leurs mœurs au lieu de chercher à s'adapter à nos coutumes!...

  • Par lasenorita - 30/01/2016 - 14:30 - Signaler un abus Beaucoup de musulmans sont illettrés.

    En Algérie ''française'' : une femme ne pouvait sortir seule le soir ou se rendre sur une plage sans être agressée par des musulmans (nous n'étions pas en Europe)....La plupart des musulmans sont mal éduqués et illettrés parce que leurs parents les laissent traîner dans les rues au lieu de les envoyer à l'école...Maintenant qu'ils sont ''indépendants'', les musulmans ''illettrés'' sont plus nombreux qu'au temps de ''la colonisation'', ceux qui arrivent chez nous sont tout justes bons à faire des manutentionnaires .. ..une famille non-musulmane,pauvre et avec beaucoup d'enfants,éduquera mieux ses enfants qu'une famille musulmane... ainsi mon grand-père était pêcheur mais il tenait à ce que ses 7 enfants aient de l'instruction!...

  • Par superliberal - 30/01/2016 - 15:44 - Signaler un abus Le problème majeur des Musulmans: l'éducation

    Si je compare aux juifs, qui pour la plupart ont profité d'une éducation de bon niveau il n'y a pas photo. Ils n'ont aucun sens du "groupe", aucun respect des règles de vie en société, ils sont des individualistes forcenés. Bien souvent "leur liberté" empiète allègrement sur celle des autres...c'est la misère dans tous les domaines, pas que sexuelle. Si on juge un arbre à ses fruits le bilan est terrible.

  • Par Neurohr Alain - 30/01/2016 - 16:54 - Signaler un abus Grand prix

    Ce monsieur Geisser devrait être récompensé par le Nobel des noyeurs de poisson.

  • Par bergé - 30/01/2016 - 19:42 - Signaler un abus tout a fait d'accord

    tout a fait d'accord

  • Par Gré - 30/01/2016 - 20:46 - Signaler un abus Si, comme le dit l'auteur, la

    Si, comme le dit l'auteur, la violence faite aux femmes ne constitue un produit d’importation via l’immigration - je me réfère aux événements de Cologne et similaires -, comment expliquer que ce phénomène de "jeux de harcèlement" apparaisse concomitamment avec le flux migratoire le plus envahissant depuis des décennies ?

  • Par FR - 31/01/2016 - 01:30 - Signaler un abus l'art de ne rien dire

    Ce monsieur est le champion du "oui... mais en revanche... il ne faudrait pas... " et au bout du compte on ne sait rien, et surtout on est sermonné sur une éventuelle tentation d'amalgame. Bref, on prend les gens pour des cons, comme d'habitude. Même les plus hostiles d'entre nous à l'immigration savent que tous les immigrants ne sont pas les mêmes, et qu'une partie d'entre eux n'a rien à voir avec ces événements de viols et harcèlement collectif. Cela n'empêche pas qu'il y a un vrai problème - et que selon moi il faudra un jour s'y attaquer avec une violence comparable en intensité. Le harcèlement, l'impunité sont des réalités quotidiennes dans les pays du Sud de la Méditerranée. Toutes les femmes, les filles et les petites filles qui ont grandi là-bas le savent. Oui, il y a des violeurs en Europe. Mais le degré d'insécurité pour une fillette, une fille, une jeune femme n'est en rien comparable en Europe à ce qu'il est en Afrique du nord - on ne parle même pas des trous perdus en Turquie, ou de la vie quotidienne mirifique en Afghanistan, n'est ce pas ? Bref cette interview est un monument de phrases creuses et de fausse compétence . Il est gêné, il noie en effet le poisson.

  • Par Outre-Vosges - 31/01/2016 - 07:34 - Signaler un abus Un article politiquement correct et donc idiot

    Félicitations à monsieur Geisser qui a réussi à pondre un long article complètement vide, c’est-à-dire on l’on ne trouve rien qu’on ne sût déjà, sans écrire une seule fois les mots islam» ou «Coran». Il est évident que la misère sexuelle des musulmans vient de leur religion : dans un monde où le nombre des hommes et celui des femmes s’équilibrent à peu près, si un petit nombre de polygames riches et puissants s’accaparent le plus grand nombre de partenaires féminines possibles (à l’imitation de Mahomet, considéré comme un «beau modèle»), il est évident que les célibataires forcés seront conduits à la révolte, d’autant que leur livre saint agite dans leurs esprits l’image de femmes soumises à leur caprice et dont chaque croyant pourra avoir une multitude. Quand ils se trouvent en pays civilisé ces pauvres gens croient voir dans toutes ces femmes vêtues de façon qu’ils trouvent indécente un avant-gout des houris qui au nombre de soixante-dix attendent chacun d’eux au paradis et on a vu le résultat à Cologne. Demandons donc à toutes les enragées qui les soutiennent d’aller jouer les prostituées auprès de ces opprimés pour les soulager de leur frustration.

  • Par Monteynard - 31/01/2016 - 14:35 - Signaler un abus Geisser ?

    @ ATLANTICO: Savez vous à qui vous avez à affaire avec V Geisser ?!

  • Par Monteynard - 31/01/2016 - 14:38 - Signaler un abus Lire plutot :

    http://www.monde-diplomatique.fr/2014/08/DAUM/50713

  • Par vangog - 31/01/2016 - 19:15 - Signaler un abus @outre-Vosges c'est, à peu de choses près,

    ce que j'avais écrit, mais j'ai été censuré...et, sans vouloir me vanter, j'avais trouvé deux ou trois bonnes idées. Mais il vous reste le sociologue-politologue biberonné à la pensée unique...en général, lorsque ces deux qualificatifs sont accolés, on obtient du très lourd en matière de pensée unique: double-effet kiss-cool...

  • Par Outre-Vosges - 31/01/2016 - 20:26 - Signaler un abus Un monde invivable mais que les Algériens ont voulu

    La page à laquelle vous nous renvoyez, @ Monteynard est des plus instructives. Nous devons nous dire que c’est pour avoir cette société-là que les Algériens se sont révoltés contre la France.

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Vincent Geisser

Vincent Geissert est un sociologue et politologue français. Il occupe le poste de chercheur au CNRS, pour l’Institut du français du Proche-Orient de Damas.

Il a longtemps vécu en Tunisie, où il travaillait à l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, de 1995 à 1999.

Il est l'auteur de Dictateurs en sursis. La revanche des peuples arabes, entretien avecMoncef Marzouki. (Editions de l'Atelier, 2011)

Et de Renaissances arabes. (Editions de l'Atelier, octobre 2011)

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