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25 ans après "la fin de l’histoire" Francis Fukuyama maintient… c’est bien la fin

Le théoricien de "la fin de l'histoire", qui pensait au moment de la chute du bloc soviétique que le monde se rallierait pacifiquement sous la bannière de la démocratie libérale, a de nouveau confirmé son postulat de départ.

C'est la fin des haricots

Publié le - Mis à jour le 13 Juin 2014
25 ans après "la fin de l’histoire" Francis Fukuyama maintient… c’est bien la fin

Atlantico : Francis Fukuyuama, l’auteur de "La Fin de l'Histoire et le dernier homme" (1992), livre dans lequel il défend l'idée selon laquelle la progression de l'histoire humaine, envisagée comme un combat entre des idéologies, touche à sa fin avec le consensus sur la démocratie libérale, a récemment publié un article dans le Wall Street Journal (voir ici) pour faire le point sur cette théorie. Alexandre Del Valle, dans votre ouvrage "Le complexe occidental", vous ne semblez pas en accord avec lui. La chute du bloc soviétique a-t-elle effectivement permis de se rapprocher de cet idéal ?

Alexandre Del Valle : La chute de l’Union soviétique a libéré un espace qui était sous le joug totalitaire, et a marqué le passage d’un monde bipolaire, caractérisé par l’affrontement idéologique entre deux blocs, à un monde unipolaire, avec à sa tête l’hyperpuissance américaine.

Je porte le même constat que Fukuyama sur l’apparition d’un ordre nouveau à la fin de l’ère soviétique, mais la ressemblance s’arrête là. Il pense que cela correspond à l’avènement d’une démocratie généralisée, alors que le phénomène de la démocratisation a commencé dès les années 70, notamment en Espagne et au Portugal avec la fin des dictatures, comme le montrait Samuel Huntington lorsqu’il parlait de la « troisième vague » démocratique.

Je ne considère pas que l’on puisse dire qu’à partir de la fin des années 80 la fin de l’histoire se soit imposée au travers de la démocratie libérale ; en réalité on a observé une hyper domination de l’Amérique qui se comportait de manière de plus en plus impériale et contreproductive, sans contrepoids. Ce monde unipolaire, qui a duré une dizaine d’années, a permis aux Américains de faire ce qu’ils voulaient, y compris contre l’Occident lui-même. Cela a déclenché une vague de rejet de ce dernier sans précédent, encore pire que par le passé, et cela a amoindri l’image des Etats-Unis qui jusque-là bénéficiaient d’une image relativement positive dans le tiers monde. Par ricochet, l’Europe a pâti de la dégradation de cette image.

De cette perte totale de légitimité de l’Occident sont nées des réactions radicales, non seulement dans les pays islamistes et en Amérique Latine (portées par le mouvement indigéniste de Rafael Correa, Hugo Chavez ou encore Evo Morales), mais également en Russie. Car n’oublions pas qu’après que les Russes se sont eux-mêmes libérés du communisme, Boris Eltsine comme Poutine étaient pro-occidentaux. Ce sont les dérives de l’impérialisme et du militarisme américain qui ont accentué dans le pays les réactions anti occidentales et pro-chinoises, pro-iraniennes, etc. Nous aurions pu étendre notre modèle à la Russie, mais cet unilatéralisme américain n’a pas abouti à ce que prédisait Fukuyama, et a discrédité l’idée même de démocratie libérale. Ce concept, ainsi que celui des Droits de l’homme, utilisés pour justifier des guerres, ont été considéré comme une hypocrisie et le "cache-sexe" d’une nouvelle forme d’impérialisme. Fukuyama prend ses désirs pour des réalités, on constate que dans le tiers monde c’est la démocratie autoritaire qui progresse, de type populiste et nationaliste.

Eric Deschavanne : Le livre de Fukuyama était le prolongement d'un article écrit dans l'euphorie qui accompagna la chute du mur de Berlin. Chacun avait alors conscience d'assister à un évènement "historico-mondial" : par-delà la réunification de l'Allemagne, le dégel de l'Europe de l'Est et la décomposition de l'empire soviétique, il signait la mort de l'idéologie communiste et la victoire définitive du libéralisme politique sur les totalitarismes qui avaient menacé de détruire la démocratie au cours du XXe siècle.

Fukuyama ne s'en tenait cependant pas à ce constat : il élargissait la perspective historique afin de montrer que l'histoire des deux derniers siècles a un sens, celui d'une "révolution libérale mondiale"  à la fois irrésitible et irréversible. Avant l'avènement de la démocratie américaine, à la fin du 18e siècle, le monde n'avait pas connu de démocratie au sens moderne, c'est-à-dire une démocratie consacrant et protégeant la liberté individuelle. En 1790, on peut considérer qu'il existait trois démocraties libérales : les Etats-Unis, la Suisse et la France (de manière certes éphémère). Il faudrait ajouter l'Angleterre, terre libérale qui n'était pas encore, stricto sensu, une démocratie. Les deux guerres mondiales ont accéléré la démocratisation : il y avait une vingtaine de démocratie après la première, une trentaine après la seconde. Outre l'effondrement du bloc soviétique, ce qu'on a appelé "la troisième vague de démocratisation" (Samuel Huntington) incluait la démocratisation de l'Europe du Sud (Portugal, Grèce et Espagne) et celle de l'Amérique latine. Le nombre des démocraties dans le monde est passé de 35 en 1974 (30% des pays du monde) à environ 120 en 2013 (60% du total), celles-ci, étant bien entendu loin d'être toutes parfaites. 

Il faut ajouter à ce tableau la conversion de la Chine au capitalisme. Indépendamment de ses immenses répercussions sur l'économie mondiale, l'évènement revêt également une signification politique considérable : il actait l'incapacité du communisme à assurer la prospérité des peuples, contribuant à souligner ce qui constitue  sans doute le facteur le plus déterminant dans le rayonnement mondial du libéralisme occidental, à savoir le libéralisme économique. C'est en effet le modèle économique fondé sur l'économie de marché qui a permis aux européens et aux américains de sortir de la misère, d'accroître leur espérance de vie et d'acquérir une supérionité économique et militaire par rapport au reste du monde.

Ces faits historiques ne signale aucun déterminisme sinon celui d'une nature humaine encline à préférer la liberté à l'oppression et le bien-être à la misère. Après la fin de l'illusion communiste, il apparaît impossible, selon Fukuyama, d'imaginer un monde essentiellement différent du monde présent. Faute d'idéologie alternative crédible, l'avenir semble écrit, la démocratie libérale et l'économie de marché ont vocation à s'imposer partout à plus ou moins brève échéance. Certes, il existe encore des poches de résitance : le monde musulman, par exemple, a sécrété une idéologie politique nouvelle, l'islamisme, qui s'oppose frontalement au libéralisme; mais qui ne voit qu'il s'agit-là d'une réaction anti-occidentale sans avenir, et sans le rayonnement universel que connut il y a peu l'idéologie communiste ? 

C'est ce diagnostic qui caractérise la thèse de "la fin de l'Histoire" : non pas l'idée absurde selon laquelle il ne se passera plus rien (plus de guerres, plus de révolutions, etc.), mais la conviction selon laquelle les peuples du monde n'ont désormais plus d'autre horizon crédible que l'entrée dans la voie du libéralisme économique et politique. La thèse se fonde sur un constat : le libéralisme, sur le plan philosophique, a triomphé de tous ses ennemis; la conversion définitive des Etats résistant à son empire n'est plus qu'une question de temps.

 
 
Commentaires

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  • Par vangog - 09/06/2014 - 12:52 - Signaler un abus Que dit Fukuyama à propos des derniers pays qui

    subissent encore le joug socialo-communiste, Cuba, le Vénezuela, La Corée du nord, la France? Pour eux, la fin de l'histoire, c'est pour quand?...

  • Par cloette - 09/06/2014 - 13:56 - Signaler un abus On ne peut pas

    Mettre sur le même plan Cuba ou le Venezuela et la Corée du Nord, il y a une hiérarchie ! Ou alors on minimise , de même qu'on ne peut comparer le régime hitlerien avec d'autres dictatures militaires

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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