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Comment le référendum de 1969 a scellé le destin politique du général de Gaulle
Publié le 28 avril 2019
Arnaud Teyssier publie "De Gaulle, 1969 : l’autre révolution" (Perrin). En avril 1969, Charles de Gaulle perd le référendum qu'il avait organisé. Il annonce sa démission, se retire définitivement à Colombey. De Gaulle avait pleinement pris conscience qu'il faisait face à un personnage nouveau, la société moderne traversée de besoins et de désirs, et pour qui la puissante organisation de gouvernement était devenue trop lourde. Extrait 2/2.
Arnaud Teyssier, normalien et énarque, auteur d’une biographie remarquée de Richelieu chez Perrin, donne toute sa portée, dans une présentation substantielle et inspirée , à ce texte magistral.
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Arnaud Teyssier publie "De Gaulle, 1969 : l’autre révolution" (Perrin). En avril 1969, Charles de Gaulle perd le référendum qu'il avait organisé. Il annonce sa démission, se retire définitivement à Colombey. De Gaulle avait pleinement pris conscience qu'il faisait face à un personnage nouveau, la société moderne traversée de besoins et de désirs, et pour qui la puissante organisation de gouvernement était devenue trop lourde. Extrait 2/2.

En dépit de ce contexte tendu qui domine les cent derniers jours de la présidence du Général, la vie à l’Elysée se poursuit au même rythme, selon un rite immuable : solennité et dignité vis-à-vis de l’extérieur, simplicité dans la vie plus intime. Les journées du général de Gaulle iront ainsi jusqu’aux dernières échéances, et même, nous allons le voir, jusqu’aux tout derniers instants. 

D’une certaine manière, c’est bien là, pour beaucoup de Français qui ne perçoivent pas toutes les finesses ni tous les ressorts du calcul gaullien, l’enjeu du référendum qui s’annonce : les choses doivent-elles, peuvent-elles continuer comme avant ? Cette dimension hors normes du Général le servira-t-elle encore, ou désormais le desservira-t-elle ? Les Français, malgré le respect ou l’affection que nombre d’entre eux lui portent, commes les sondages l’attestent, voudront-ils se libérer du complexe du Père ? Ce héros vieillissant n’a-t-il pas fait son temps ? La grande époque des drames et des tragédies ne doit-elle pas laisser place à la quiétude et au bien-être ? Rentrant des Etats-Unis après les funérailles d’Eisenhower, Pierre-Louis Blanc trouve à Paris une tout autre ambiance qu’à Washington : infiniment plus tendue. Le malaise est visible, palpable même. A l’étranger, de Gaulle reste une figure historique indépassable. En France, ce poids de l’Histoire semble désormais peser trop lourd. Comme Pompidou l’a compris d’instinct, les Français ont soif d’ordinaire. Et il se sent prêt à assumer cet ordinaire, qui, pour lui, peut être le moyen de pérenniser sans drame l’œuvre gaullienne. 

C’est, de surcroît, dans un contexte social difficile – un mouvement d’« arrêt national du travail » très suivi dans les secteurs public et nationalisé – que le Général ouvre la campagne du référendum, le 11 mars 1969. Ce climat tendu, d’une certaine manière le sert et l’aide à dramatiser la consultation. Son allocution radiotélévisée vise surtout à simplifier les termes de la question posée : « Il est clair que cette création des régions et cette transformation du Sénat forment un tout. » Il s’agit, dit-il, d’un changement très important dans le fonctionnement des institutions, et il doit donc faire appel une fois de plus au peuple, directement, s’adressant à sa raison « par-dessus tous les fiefs, les calculs et les partis pris ». Pour le reste, il reprend les arguments inlassablement ressassés depuis des mois sur la régionalisation et la participation, mais le propos s’essouffle vite, car il paraît de plus en plus théorique, décalé. Cet excès de technicité accentue l’impression d’un certain épuisement physique et politique. En outre, comment dramatiser, dès lors qu’aucun chaos ne semble se profiler, et que chacun sait le, ou les successeurs très estimables qui peuvent se présenter. De Gaulle est piégé par ses « régents » qui ont laissé trop libre cours à leur créativité – peut-être parce que les orientations données étaient trop mystérieuses, trop conceptuelles… 

Mais pour les opposants au référendum, du coup, les choses sont claires : il s’agit bien d’un nouveau plébiscite. La grande agitation qui s’empare des partis n’est pas sans effet. Georges Pompidou, annonçant qu’il compte soutenir activement la campagne pour le « oui », fait sa rentrée à l’UDR, le mouvement gaulliste, et c’est tout à son avantage. Devenu « premier de cordée », il sait que, quel que soit le résultat, il s’en tirera avec les honneurs… ou avec le pouvoir. Le centre, très éclaté, tend de son côté à fédérer ses positions. Le « nouveau parti socialiste » voit le jour, mais il ne prendra sa véritable ampleur et sa personnalité nouvelle qu’au Congrès d’Epinay en 1971, sous l’égide de François Mitterrand. La perspective d’un départ du général de Gaulle est un stimulant puissant : prendraient fin ainsi onze années de pouvoir « exceptionnel », et pourrait s’engager la normalisation politique et parlementaire du régime de 1958. Mais il est encore trop tôt pour envisager sérieusement de s’emparer du pouvoir, avec, de surcroît, l’inconnue du PCF. 

Le référendum a été fixé au 27 avril. Pour trancher définitivement la question que tout le monde se pose, de Gaulle choisit d’annoncer clairement ses intentions le 10 avril, au cours d’un entretien télévisé avec le journaliste Michel Droit, gaulliste inconditionnel. Le dialogue est long (50 minutes), souvent statique, le pouvoir de l’image dessert ici le Général, qui disserte abondamment et paraît vieilli, plus mal fagoté que jamais dans son costume improbable. Son propos est clair, pourtant, et par moments incisif  : croire, selon lui, que l’épisode de Mai 1968 étant passé on peut se limiter à quelques mesures techniques en oubliant la question de fond, est un leurre. « Certains, oubliant déjà ce que fut l’éruption de mai-juin, trouvent qu’on peut en rester là sans remédier aux causes profondes du danger et que des mesures techniques de circonstance doivent suffire à tout remettre en ordre. Je pense qu’ils ont tort. Bien sûr, il faut prendre ces mesures-là, et on les prend… Mais de quel aveuglement seraient coupables les responsables et, d’abord, s’il vous plaît, le président de la République, s’ils voulaient se borner à cela et voir petit dans cette grande affaire. » 

Il revient donc sur la signification profonde des « événements », trop longuement peut-être. Il est toujours plus percutant dans les conférences de presse ou les brèves allocutions télévisées que dans cette scénographie, pesante et décalée, de l’entretien avec un vis-à-vis déférent. Même sur ce terrain, il avait été meilleur entre les deux tours de la présidentielle, en 1965, ou au lendemain de Mai 1968. Il reprend pour la énième fois son propos sur les provinces, sur la région, cadre approprié pour répandre le progrès économique et social, mais avec un discours et une tonalité qui en disent long sur son peu d’enthousiasme pour la démocratie « d’en bas » : 

« Il est évident que, depuis la Constituante de 1789, l’évolution a façonné dans la société française une certaine organisation des tendances et des intérêts économiques et sociaux. Syndicats, fédérations, associations, unions, etc., représentent maintenant, au moins dans quelque mesure, les besoins et les désirs. » 

« Les besoins et les désirs » : nous y sommes. Ce que de Gaulle n’aime pas dans la modernité, c’est cette idée-là. Un peuple a des aspirations. Une nation a une vocation. L’individu, lui, doit se mettre au service de la collectivité. La démocratie n’a de sens que si elle organise l’utilité sociale de chacun. Ce n’est pas une conception « doloriste » de la société, mais une vision qui est dans le fond très chrétienne et répond à la conception sacerdotale de la politique qui est celle de De Gaulle comme elle était celle de Richelieu. Elle est aussi à certains égards révolutionnaire. Mais elle n’est pas si aisée à accepter en cette année 1969, à la fois si proche et si loin de la guerre, des guerres. 

Mais l’important tient à un propos très attendu : « De la réponse que fera le pays à ce que je lui demande va dépendre évidemment, soit la continuation de mon mandat, soit aussitôt mon départ. » Cette fois, la campagne prend une tournure très claire et très directe, qui s’éloigne définitivement de la question posée, si complexe. Veut-on garder de Gaulle jusqu’en 1972, tel est le seul vrai sujet. Il aurait fallu, encore une fois, que le Général fasse véritablement comprendre que l’avenir même de la Ve République et d’une certaine conception de la démocratie étaient en jeu. Pour certains électeurs de droite, ne serait-il pas souhaitable de brusquer les choses puisqu’ils disposent d’un dauphin désigné, dont l’image est bonne et inspire confiance ? D’autres s’inquiètent : qu’arrivera-t-il si le Général quitte le pouvoir immédiatement ? Le pays ne risque-t-il pas de sombrer dans le chaos, comme il a été près de le faire dans le passé récent – ce que de Gaulle ne s’est pas privé de rappeler ? Le 14 avril, Valéry Giscard d’Estaing, sans prêcher ouvertement le « non », fait savoir publiquement à Chamalières qu’il n’approuve pas le projet de référendum – confirmant ainsi, au reste, une position qu’il avait exprimée dès l’origine, mais qui prend désormais une très lourde signification politique. Comme le souligne Eric Roussel dans sa récente biographie de l’ancien président de la République, il avait fait connaître de vive voix au Général sa conviction que la liquidation politique du Sénat était une erreur – et ce dernier aurait même reconnu qu’il avait « peut-être raison ». Pour de Gaulle, en tout état de cause, il est trop tard, et c’est de surcroît le signe que le scrutin est en passe d’être perdu.

Extrait du livre d'Arnaud Teyssier, "De Gaulle, 1969 : l’autre révolution", publié chez Perrin.  

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