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Pourquoi le Trumpisme devrait survivre bien au-delà de Donald Trump

Publié le 23 octobre 2018
A quelques semaines d'un scrutin décisif aux Etats-Unis, le président américain est toujours perçu comme un "accident" de la politique américaine. Le Trumpisme survivra-t-il à Donald Trump ?
Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis ...
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Jean-Eric Branaa
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Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis ...
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A quelques semaines d'un scrutin décisif aux Etats-Unis, le président américain est toujours perçu comme un "accident" de la politique américaine. Le Trumpisme survivra-t-il à Donald Trump ?

Atlantico : Alors que Donald Trump est encore perçu comme un "accident" de la politique américaine, dans quelle mesure le Trumpisme est-il en mesure de survivre à Donald Trump ? 

 
Jean-Eric Branaa : Même celles et ceux qui considèrent Donald Trump comme un « accident » électoral concèdent qu’il y aura en effet de grandes conséquences, dont les effets se feront sentir bien au-delà de cette présidence. 
 
La première raison est constitutionnelle. En effet, le président des Etats-Unis ne nomme pas seulement un grand nombre des cadres de cette république : c’est lui qui décide qui sera juge au niveau fédéral, lorsque les postes sont vacants. Or, traditionnellement, ce pouvoir est utilisé par les présidents pour nommer des hommes et des femmes qui prolongeront son action, à travers les décisions qu’ils rendront. Tous ces juges fédéraux sont donc scrutés à chaque fois et on comprend que chaque nomination est un événement. 
 
Lorsque Donald Trump est arrivé au pouvoir, il y avait 445 juges nommés par des présidents démocrates et 320 par des républicains, toutes cours confondues. Sur les 179 postes des Cours d’appel, Trump a déjà nommé 26 nouveaux juges et il a encore 13 nominations à choisir, alors qu’il détient déjà le record des nominations pour un seul président. Au niveau de la première instance –les Cours de Districts–, c’est une centaine de juges qui seront estampillés de sa présidence. Il va donc, non seulement rééquilibrer la balance entre les démocrates et les républicains, mais surtout marquer profondément les Cours fédérales. Et pour longtemps, puisque tous ces juges sont là à vie.
 
De plus, Trump va beaucoup plus loin que ses prédécesseurs : il existe normalement une tradition censée freiner les velléités d’un président qui voudrait trop marquer les Cours de son empreinte : cela s’appelle la courtoisie sénatoriale, qui veut que le président recueille (et suive) l’avis des sénateurs des états où sont nommés les juges. Le 45e président a décidé de passer outre, comme il vient de le faire la semaine dernière, lors de sa 18e nomination de juges… cette fois en Californie. Le rééquilibrage sera donc forcé par les républicains, et au pas de charge. Cela promet toutefois des combats très rudes lors des confirmations de ces nominations.
 
La deuxième raison pour laquelle cette présidence va longtemps survivre à ce président est à trouver dans la base de ses électeurs les plus fidèles. Il ne faut pas oublier que les électeurs ont choisi Donald Trump contre l’avis du parti républicain. Il y avait, pendant la campagne, un avis quasi-unanime des élus du parti, qui ont tout fait pour essayer de l’empêcher de réussir. Mais les électeurs en ont décidé autrement et, comme le soulignait Paul Ryan à la fin novembre 2016 « nous avons entendu les électeurs et nous nous conformerons à leur demande ». La stabilité de cette base, sa fidélité au président, qui se mesure dans des sondages incroyablement stables, entre 40 et 44%, a donné aux groupes les plus conservateurs, la possibilité de prospérer et de se structurer encore davantage. C’est donc évidemment de ce côté-là que se trouvera le moteur de cette action post-Trump, lorsque le jour sera venu.
 
Mais, plus étonnamment encore, il y a aussi les thèmes, voire les méthodes du trumpisme, qui commencent à séduire, y compris certains de ses opposants. Là aussi, on peut y voir les racines d’une certaine poursuite de ce que Trump a mis en place.
 
 

Que cela soit l'opposition démocrate ou le camp républicain, en quoi les thématiques développés lors de la campagne électorale de 2016 - aussi bien termes économiques que géopolitiques, ont imprégné la société américaine ? 

 
Les imprégnations les plus évidentes proviennent des thèmes qui ont tant fait réagir pendant la campagne : l’immigration est le premier de ces thèmes et il est indéniable que Donald Trump a réussi l’imposer come le thème central de la vie politique américaine : 75% des Américains considèrent que c’est une question primordiale, même s’ils ne sont pas d’accord avec les solutions qu’il faut apporter. Donald Trump a également compris qu’il pourrait réutiliser ce thème à l’envi : sa récente déclaration sur la possible fermeture totale de la frontière, qui ressemble encore à une provocation du point de vue des démocrates, et un formidable moyen de relancer les campagnes des républicains, en particulier dans les états le long de cette frontière. Toute la thématique de campagne qui est déclinée tourne principalement autour de cette question : faut-il démanteler la police des frontières, ou au contraire la renforcer ? Faut-il donner un statut aux clandestins ? Quid des familles ? Les immigrants peuvent-ils avoir accès aux aides sociales fédérales alors qu’ils viennent d’arriver? Etc…
 
La question de l’unité de la nation, mais aussi de sa composition et de ses valeurs est à nouveau mise en débat. Ne nous y trompons pas cependant : ce thème n’est pas nouveau et fait partie intégrante de la construction des Etats-Unis depuis toujours. La vision que nous en avons est, elle, très moderne puisqu’elle date de Kennedy et Johnson, avec la fin des quotas et la politique généreuse d’accueil de la part d’une nation qui s’est revendiquée dès lors comme telle principalement pour ces racines bâtie sur l’immigration.
 
Les thématiques de Donald Trump ne se limitent pas à l’immigration et on peut observer que plusieurs autres thèmes structurent aujourd’hui la pensée politique américaine. Etonnamment, il a été rejoint dans sa guerre commerciale par la frange la plus à gauche du parti démocrate : on a beaucoup entendu les leaders de la gauche, en particulier Elizabeth Warren ou Bernie Sanders expliquer qu’il était temps de réévaluer le partenariat avec la Chine. Ainsi, tout en dénonçant le « chaos » que la brutalité de Trump a engendré à leurs yeux, ces leaders du parti démocrate se sont peu à peu dissociés des voix les plus actives au sein de leur parti qui s’époumonaient à critiquer Donald Trump sur ce terrain. Peut-être est-ce aussi parce que les électeurs semblent commencer à considérer que la voie suivie par leur président actuel n’est peut-être pas si stupide que ça…
 

Cette situation d'un trumpisme qui survivrait à Donald Trump n'est-il pas la simple conséquence d'une erreur de jugement qui a considéré le président des Etats Unis comme une cause d'un bouleversement alors qu'il n'en est que le symptôme ? 

 
Il est indéniable que Donald Trump n’est pas le fruit d’une idéologie qu’il aurait entretenu, développée et porté dans le débat public. On est davantage en présence d’un intuitif qui a su écouter et entendre la véritable plainte du pays, et y répondre. La grande force de Donald Trump n’est donc pas d’avoir su construire une pensée, et d’avoir également su parler à ses électeurs : en réalité il a parlé COMME ses électeurs, avec le même langage et les mêmes arguments et, à mon avis, en se laissant porter par ses voix qui montaient d’un peu partout dans le pays.  C’est donc en effet très exagéré de prétendre qu’il a été un bouleversement, alors qu’il s’est positionné comme l’accompagnateur. C’est aussi cela qui nous fait penser, et préfigure, que le trumpisme se poursuivra au-delà du 45e président : parce que les difficultés sociales, les angoisses ou les blessures, n’ont pas disparu, même si la situation économique s’est améliorée. 
 
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