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Colère des retraités
Mobilisation des retraités : voilà à quoi pourrait ressembler une solution à la fois financière ET humaine pour sauver le système
Publié le 09 octobre 2018
Plusieurs organisations syndicales ont appelé à une mobilisation nationale des retraités pour ce 9 octobre. Alors que le gouvernement envisagerait l'idée d'introduire un âge "pivot" à 63 ans, certains syndicats ont déjà fait connaître leur opposition à un tel projet.
Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.
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Jacques Bichot est Professeur émérite d’économie de l’Université Jean Moulin (Lyon 3), et membre honoraire du Conseil économique et social.Ses derniers ouvrages parus sont : Le Labyrinthe aux éditions des Belles Lettres en 2015, Retraites : le...
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Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www...
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Plusieurs organisations syndicales ont appelé à une mobilisation nationale des retraités pour ce 9 octobre. Alors que le gouvernement envisagerait l'idée d'introduire un âge "pivot" à 63 ans, certains syndicats ont déjà fait connaître leur opposition à un tel projet.

Atlantico : Comment trouver un point d'équilibre permettant de concilier nécessités financières et impératifs sociaux, quelle serait une solution socialement et politiquement acceptable ? 

 
Philippe Crevel : Le Président de la République s’est engagé en 2017 tout à la fois à réformer de manière systémique notre système d’assurance vieillesse et de ne pas modifier l’âge légal de départ à la retraite. La réforme systémique vise à faire converger nos 42 régimes de retraite vers un régime universel par points. Cette mutation ne résout en rien le défi financier auquel est confronté notre système de retraite. Comme l’a souligné le Conseil d’Orientation des Retraites qui, par nature, n’est pas porté au pessimisme, les régimes de retraite seront à nouveau en déficit à partir de 2022. Avec une population retraitée qui passera de 16 à 25 millions de personnes d’ici le milieu du siècle, avec une espérance de vie à la retraite qui a gagné 10 ans en 70 ans, sauf retour d’une croissance de plus de 2 % combinée avec le plein emploi, l’équation budgétaire est complexe.
 
Face au défi démographique, nos partenaires ont tous joué sur l’âge de départ qui est en moyenne de 65 ans et qui est pour certains pays programmé pour atteindre d’ici quelques années 67 ans. La France avait, en 1982, décidé d’abaisser à 60 ans m’âge de la retraite. C’était une des 110 propositions de François Mitterrand. A l’époque, le coût de cette promesse était faible car c’était les générations creuses de l’entre deux guerres qui partaient à la retraite. Cela permettait en outre de transférer le coût de la restructuration des charbonnages et de la sidérurgie sur le dos des caisses de retraite
 
En 2010, Nicolas Sarkozy a décidé de porter de 60 à 62 ans l’âge légal de départ à la retraite. Son Premier Ministre de l’époque était partisan d’aller jusqu’à 65 ans. Le Président a craint les réactions des syndicats et a donc préféré 62 ans. François Hollande a refusé d’augmenter cet âge mais a décidé de porter de 41 à 43 ans la durée de cotisations, 43 ans qui s’appliqueront de manière progressive et qui seront effectives à partir de la génération de 1973. Cette durée de cotisation a commencé à être relever sous Edouard Balladur en 1993. La gauche préfère jouer sur cette variable censée ne pas pénaliser ceux qui ont commencé tôt à travailler.
 
Emmanuel Macron, en instituant un système par points, voulait s’affranchir de cette durée de cotisation. Le risque c’était de favoriser des départs précoces à partir de 62 ans quand l’objectif des pouvoirs publics est d’améliorer le taux d’emploi des seniors. C’est pour cette raison qui Jean Paul Delevoye a avancé l’idée d’un âge pivot à partir duquel la retraite serait donnée de manière pleine et entière. Cela revient à réinstituer le système de la décote, applicable pour le régime général actuellement. IL faut souligner que les partenaires sociaux ont adopté en 2015 un système d’âge pivot à géométrie variable pour les régimes complémentaires AGIRC / ARRCO. En vertu de cet accord, les assurés qui prendront leur retraite à partir du 1er janvier 2019, amputée de 10 % s’ils ne décalent par sa liquidation d’un an par rapport au moment où ils remplissent les conditions pour la liquidation. La réduction de 10 % court sur trois ans sans pour autant pouvoir s’appliquer au-delà de 67 ans.
 
En proposant un système d’âge pivot pour la retraite, les pouvoirs publics agitent un chiffon rouge devant les syndicats. Il est possible que cette idée soit abandonnée au profit d’un retour d’une durée minimale de cotisation ou de l’instauration d’un système en compte notionnel avec une prise en compte des espérances de vie pour le calcul des pensions.
 
Jacques Bichot : La réforme en cours de préparation suscite des craintes du fait que l’économie la plus substantielle décidée par le gouvernement est une revalorisation des pensions très inférieure à l’inflation. Donner des gifles n’est pas vraiment le moyen de se faire applaudir ! Cette erreur tactique incompréhensible conduit au rejet de la première réforme structurelle envisagée depuis la désastreuse réforme de 1982, qui a lourdement plombé l’évolution de nos retraites par répartition. Trop de générosité en 1982, trop de ladrerie aujourd’hui, décidément nos gouvernants ne trouvent pas le juste milieu.
 
La pollution de la réforme systémique en cours par des mesures de simple gestion aurait été bien moindre si la faible revalorisation des pensions était décidée par les gestionnaires des régimes, et non par le niveau politique. Malheureusement, le projet concocté par le Haut-Commissariat à la réforme des retraites ne s’attaque pas, en tous cas pour l’instant, à ce problème névralgique : confier la gestion aux gestionnaires et non aux politiques. 
 
C’est la direction générale de la CNAV qui devrait décider du taux de revalorisation compatible avec les rentrées de cotisations et l’évolution du nombre des retraités, pas le gouvernement, ni a fortiori le législateur. Est-ce que le prix d’un modèle d’automobile est fixé par l’Assemblée générale des actionnaires ou par le conseil d’administration du constructeur ? Ces instances se prononcent sur les grandes lignes, sur la gouvernance, pas sur les mesures de gestion courante.
 
Les pouvoirs publics sont donc en train de payer l’erreur commise depuis des décennies en se chargeant de tout gérer, de tout décider, au lieu de construire un cadre institutionnel clair dans lequel une vraie direction du système de retraites par répartition dirigerait de manière vraiment responsable. La réforme en cours devrait mettre en place une telle structure, au sein de laquelle les décisions de simple gestion ne seraient plus politisées. Autrement dit, il faut sortir de l’Etat providence, dans lequel tout est politique, pour entrer dans un système d’assurances sociales défini par le législateur, mais géré par des professionnels. 
 
Eric Verhaeghe : On peut prendre la réticence syndicale! 63 ans dégrade l'âge actuel de départ. Quel est l'intérêt d'entamer une réforme systémique permettant d'individualiser le calcul des droits à la retraite, si c'est pour maintenir un âge pivot-collectif, et pour qu'il soit moins favorable que le système actuel? Rappelons que l'argumentation, la justification de base de la retraite par points, c'est la suppression de l'âge unique de départ à la retraite, selon une logique simple à comprendre: je dispose d'un volume de points dont je peux faire ce que je veux. Soit le liquider très tôt et disposer d'une toute petite retraite. Soit partir tard mais percevoir un revenu de remplacement élevé. En reculant l'âge actuel de départ dans le futur système, le gouvernement annonce aussi son intention de ne pas attribuer aux salariés la liberté de choix qu'ils attendaient. Cela revient à n'imposer que des contraintes nouvelles, sans contrepartie, notamment en termes de temps libre ou choisi. Politiquement, on verra là un beau suicide de la réforme, et la possibilité de celle-ci s'éloigner. D'ailleurs le gouvernement annonce son report. Voilà qui en dit long sur le manque d'enthousiasme de l'exécutif à l'idée de passer à l'acte. Au train où vont les choses, on voit mal ce qui justifie encore que cette réforme se fasse, puisqu'elle ne devrait changer ni les paramètres ni les règles du jeu actuel si ce n'est en moins bien. Socialement et politiquement, ce qui serait acceptable serait d'échanger la dégradation probable du niveau des retraites (qui a commencé avec les désindexations de fait organisées depuis Marisol Touraine) contre un temps mieux choisi. Certains salariés, qui ont amassé suffisamment de capital à leurs propres yeux, préfèrent partir à la retraite vers 55 ans et se contenter d'une maigre retraite, parce qu'ils sont par ailleurs propriétaires ou héritiers, plutôt que de garder une vie active profondément ennuyeuse. Manifestement, le gouvernement ne leur fera pas ce cadeau, bien au contraire...
 
 
 

Quelles sont les contraintes financières et démographiques auxquelles nous sommes confrontées et dont nous ne pourrons pas nous affranchir ? 

 
Philippe Crevel : Le nombre de personnes arrivant à l’âge de 60 ans est amené à s’accroître dans les prochaines années. Si pour les générations de 1930 à 1945, 600 000 personnes au plus arrivaient à l’âge de 60 ans, ce nombre est de 800 000 à 900 000 pour les générations de 1960 à 1970. Il devrait baisser de 120 000 pour les générations de 1970 à 1980. La baisse des décès anticipés compenserait en partie la baisse de la natalité durant ces années. À partir de 2060, avec l’arrivée des générations nées en 2000, le nombre de personnes âgées à 60 ans repartira à la hausse.
 
L’espérance de vie aurait atteint un palier depuis quelques années. Depuis 2015, elle marque le pas certes avant tout pour des raisons épidémiologiques et météorologiques. Néanmoins, l’espérance de vie des femmes à 60 ans est de 27,5 ans tandis que celle des hommes est de 23,2 ans. Selon les études du COR, cette espérance de vie atteindrait pour les femmes 30,1 ans en 2040 et 33,6 ans en 2070 quand elle s’élèverait respectivement à 26,7 et 31,6 ans pour les hommes.
 
Dans ces conditions le rapport démographique des 20-59 ans sur les 60 ans et plus continue de se dégrader. Il est passé de 2,5 en 2006 à 1,95 en 2017. Il continuera à se contracter rapidement jusqu’en 2030. Il ne se stabilisera qu’en 2070 à hauteur de 1,25. Le ratio des 20/64 ans sur les plus de 65 ans est passé de 3,5 en 2011 à 2,9 en 2017. Il s’élèvera à 1,7 en 2070.
 
Au niveau des recettes, tout dépend de la masse salariale sur laquelle sont assises la grande partie des recettes sous forme de cotisations. Or, en la matière entre les prévisions et la réalité, c’est souvent le grand écart. Si l’évolution n’est pas conforme aux espoirs du COR et des pouvoirs publics, les déficits pourraient se creuser. Le COR reste, en effet, en la matière assez optimiste en retenant quatre hypothèses de gains de productivité, facteur conduisant à la hausse des rémunérations, s’étageant de 1 à 1,8 %. Le taux central de 1,5 % correspond au taux moyen enregistré de 1990 à 2007. Le taux de croissance des gains de productivité s’est abaissé depuis à 0,7 %. En neutralisant les années de crise, il atteint 1 %.
 
En matière de chômage, le COR a réalisé ses simulations à partir de trois taux, 4,5 %, 7 % et 10 %. Le taux de 7 % est celui constaté avant la crise de 2008 quand le premier correspond au plein-emploi et le dernier à la situation post-crise. Aujourd’hui, nous sommes à 9,1 %. Le COR parie sur une légère augmentation des taux d’activité avec la poursuite de la réduction de l’écart entre les hommes et les femmes. De 1975 à 2015, le taux d’activité des hommes a baissé de 4,2 points quand il a augmenté de 24 points pour les femmes. Celui des 50/64 ans devrait également augmenter jusqu’à la fin des années 2030. Il atteindrait 77 % contre 65 % actuellement (74 % pour les femmes et 79,5 % pour les hommes). Le COR s’attend à une amélioration de ce taux tout particulièrement pour les plus de 55 ans et surtout les plus de 60 ans. Pour les hommes de plus de 60 à 64 ans, il s’élèverait ainsi à 71 % en 2040 contre 33 % en 2016. Pour les 65/69 ans, le COR s’attend à une légère progression avec un taux qui passerait de 2016 à 2070 de 5 à 13 % pour les femmes et de 8 à 20 % pour les hommes. Ces projections sont assez optimistes. Elles supposent, par ailleurs, une amélioration sensible du taux d’emploi.
 
Pour le PIB, le COR parie sur un taux de croissance évoluant en moyenne entre 1,3 et 1,6 % pour la période 2020 / 2030, ce qui est, une nouvelle fois optimiste au regard des années passées.
 
SI après 10 ans de déficit, le système de retraite est revenu à l’équilibre en 2017, cette amélioration est donc loin d’être pérenne. Cette amélioration est liée au report de l’âge de la retraite, aux augmentations de cotisations mises en œuvre ces cinq dernières années et au retour de la croissance. Les mesures prises, par ailleurs, par les partenaires sociaux, en particulier pour l’AGIRC et l’ARRCO, ont contribué également à l’amélioration financière des régimes.
 
Au mieux, en croyant les prévisions du COR, le déficit atteindra 0,2 % du PIB. Dans le scénario à 1,8 % de croissance de la productivité, le besoin de financement serait de 0,4 % entre 2026 et 2030. Le retour à l’équilibre interviendrait au mieux alors en 2036. Le système de retraite dégagerait des excédents qui atteindraient 1,1 % en 2070. Dans le scénario à 1,5 % de croissance de la productivité, le déficit serait de 0,4 à 0,5 % entre 2025 et 2035, l’équilibre étant de retour en 2040. Dans le scénario à 1 % de croissance, le déficit augmenterait jusqu’en 2070 pour s’élever à 1,5 % du PIB.
 
Toujours, selon le Conseil d’Orientation des Retraites, la pension moyenne par rapport au revenu d’activité diminuera de manière progressive de 2020 à 2070. Elle représenterait, en 2070, de 35 à 40 % du revenu d’activité en fonction des scénarii contre 51,2 % en 2017. La réduction des pensions varierait de 21 à 36 %. Cette évolution est parallèle à la dégradation du ratio nombre de cotisants/nombre de retraités qui passera sur la même période de 1,7 à 1,3. La diminution relative des pensions est avant tout occasionnée par le changement des règles d’indexation des revenus professionnels de référence pour calculer les pensions et celui de la valeur des points des régimes complémentaires.
 
En 2015, le niveau de vie moyen des retraités est de 105,6 % (103 % pour les femmes et 108,2 % pour les hommes) de celui de l’ensemble de la population. Cet indicateur ne tient pas compte du fait que les retraités sont dans une très grande majorité (75 %) propriétaires de leur résidence principale. En incluant les loyers imputés dans le revenu disponible brut, le niveau de vie moyen des retraités serait non pas de 105,6 mais de 109,6 %. La situation des retraités diffère en fonction de leur âge, les jeunes générations ayant des revenus supérieurs par rapport aux anciennes. Ainsi, le niveau de vie des plus de 80 ans est de 100,1 % par rapport à celui de l’ensemble de la population quand celui des 60/69 ans est de 114,9 %. Le niveau de vie des retraités est relativement stable ces dernières années. Après la crise de 2008, il avait augmenté en valeur relative en raison de la montée du chômage et des problèmes d’insertion des jeunes générations. Selon les scénarii du COR, le niveau de vie relatif des retraités s’élèverait entre 89 et 95 % en 2070 soit une baisse de 10 à 15 points.
 
Jacques Bichot : Actuellement, les contraintes financières sont mal définies, parce que les finances de la sécurité sociale et celles de l’Etat ont été mélangées à plaisir, d’une façon qui ne permet à personne, pas même à la Cour des comptes, de connaître le véritable état des finances sociales. Le jeu des vases communicants, avec des subventions, des impôts affectés, des taxes dédiées, des transferts entre branches de la sécurité sociale, change chaque année : ceux qui tirent ces ficelles répartissent le déficit public (Etat plus collectivités territoriales plus sécurité sociale au sens large, y compris notamment l’assurance chômage) comme bon leur semble, au hasard de luttes d’influence et d’arbitrages politiciens. 
 
Cela est grave car les contraintes sont lourdes. La contrainte démographique, bien entendu, qui pèse non seulement sur les retraites mais aussi sur l’assurance maladie, dont les dépenses, si on y incorpore la dépendance, sont destinées pour moitié aux personnes âgées. La faible natalité des années 1990 jointe à l’augmentation formidable de l’espérance de vie n’est pas suffisamment prise en compte. Quand les Français ont peu d’enfants, 30 ans plus tard ils n’ont pas de bonnes retraites, sauf à écraser ces malheureux enfants devenus adultes sous les cotisations et les impôts. On touche ici l’absurdité des règles d’attribution des droits à pension : tant que le droit positif fera comme si c’étaient les cotisations vieillesse qui préparent les pensions de ceux qui les paient, les gens seront plongés dans un monde magique, totalement imaginaire, et ils sont bien sûr désagréablement surpris quand la réalité bouscule les illusions instillées par des législateurs irresponsables.
 
A ce propos une erreur très symptomatique est commise couramment, y compris par des personnes et des institutions qui devraient savoir comment fonctionne réellement la retraite par répartition. On nous dit en effet : le problème des retraites vient du baby-boom 1945-1972, qui nous vaut des générations de « vieux » exceptionnellement nombreuses. Un tel propos est parfaitement stupide : si, au lieu du baby-boom, nous avions eu moins de 2 enfants par femme durant les trente glorieuses, et ensuite le taux de fécondité observé historiquement, nous serions tout autant dans la panade, car ce qui compte n’est ni le nombre de retraités en soi, ni le nombre d’actifs en soi, mais le rapport entre les deux. Nos problèmes de retraite ne viennent pas de de la forte fécondité des parents de baby-boomers, mais de la faible fécondité des baby-boomers eux-mêmes.
 
On voit sur cet exemple à quel déni de réalité conduit le manque de bon sens en matière de fonctionnement des retraites par répartition. Il faudrait que Jean-Paul Delevoye, Emmanuel Macron, Edouard Philippe, chaque ministre, chaque député et chaque sénateur, prononce chaque matin en se réveillant la courte phrase qui mérite d’être appelée le théorème de Sauvy : « nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants ». Tant que cette vérité élémentaire sera dissimulée par des illusions et par un droit positif digne, en matière de retraites, d’avoir été écrit par le Père Ubu, on pourra seulement rafistoler notre sécurité sociale, pas la rendre cohérente, équitable et solide.
 
Eric Verhaeghe : Les contraintes sont en réalité simples à comprendre. La retraite est un revenu de remplacement payé par les actifs et versé tout au long de la retraite. Lorsque la CNAV et la répartition furent créées, en 1941, l'âge de départ fut porté à 65 ans (contre 60 ans selon les lois de 1928 et 1932), et l'espérance de vie à 65 ans était de 7 ans en moyenne. Autrement dit, on ne percevait la retraite que durant 7 ans en moyenne. Cette espérance de vie a triplé depuis cette époque. Statistiquement, cela signifie que le coût des retraites pour la richesse nationale a au moins triplé en 70 ans. C'est en partie dû aux progrès de la médecine. Il n'y a rien de négatif là-dedans, c'est même plutôt réjouissant. Simplement, cet effort nouveau a un prix, qui est relativement injuste. Beaucoup des retraités actuels ont cotisé comme leurs aînés, pour un revenu de remplacement au moins trois fois supérieur à ceux-ci. Cette inflation peu soutenable est payée par les actifs qui subissent une pression socio-fiscale bien plus importante qu'il y a cinquante ans. On explique souvent les difficultés des systèmes de retraite par la dégradation du ratio cotisants/retraités. C'est assez juste, mais insuffisant. Notre problème n'est pas seulement qu'il y a de moins en moins de cotisants par retraité, c'est aussi, et peut-être surtout que la retraite est versée de plus en plus longtemps. Le gouvernement, redisons-le, pourrait s'abstraire de cette difficulté en autorisant les retraités à partir tôt avec de toutes petites retraites. Ce serait le résultat d'une individualisation des droits. S'il renonce à cette mesure, c'est d'abord parce qu'il veut un système solidaire où ceux qui auront beaucoup de points accumulés cotiseront pour ceux qui n'en ont pas assez. 
 
 
 
 
 

Quels sont les enjeux sociaux à respecter, allant de la nécessité de sous catégoriser les retraités, ceux-ci n'étant pas un groupe homogène, à cette situation paradoxale qui tend à relever l'âge de la retraite alors que les séniors éprouvent de plus en plus de difficultés à être en emploi passé un certain âge ?

Philippe Crevel : Le taux d’emploi des seniors s’est amélioré ces dernières années. Le taux de chômage des plus de 50 ans est meilleur que celui des jeunes. Mais, il est exact que ce taux tend à s’accroître quand celui des jeunes diminue. Par ailleurs, les seniors éprouvent les pires difficultés à retrouver un emploi quand ils sont au chômage. Les pouvoirs publics croient à l’effet horizon. En reportant l’âge légal de la retraite, cela aurait mécaniquement un effet sur l’âge de départ réel qui est par nature inférieur au premier. La réforme de Nicolas Sarkozy a contribué à relever l’âge réel de départ à la retraite de plus d’un an. Un recul de l’âge de la retraite pose néanmoins le problème de l’employabilité des seniors. Les entreprises doivent adapter l’outil de travail pour prendre en compte les capacités, les attentes de salariés plus âgés. Par ailleurs, cela pose également un problème de prévoyance. Les risques d’arrêt de travail sont plus importants pour les plus de 60 ans et sont plus longs et coûteux.
 
En jouant sur l’âge de la retraite, le gouvernement souhaite diminuer les dépenses de retraite tout en augmentant les rentrées. C’est un pari car les Français restent très attachés à un départ précoce à la retraite. Ils sont néanmoins conscients qu’il sera de plus en plus difficile de maintenir le seuil des 62 ans qui est de toute façon fictif. En effet, avec des durées de cotisations de 42 ou 43 ans, il faut avoir commencer à travailler à 19 ou 20 ans. Or, actuellement, l’âge moyen d’entrée sur le marché du travail est de 22 ans. Selon une étude de 2018 du Cercle de l’Epargne, 72 % des Français pensent ne pas pouvoir partir à la retraite avant 65 ans.
 
Jacques Bichot : Certes, les retraités ne constituent pas un groupe homogène, pas plus que les moins de 25 ans ou les 25-60 ans. Mais cela n’empêche pas la société de fonctionner : bien au contraire, une certaine diversité est excellente, car nous nous enrichissons mutuellement de nos différences, tant qu’elles ne dégénèrent pas en antagonismes. Cette diversité est précisément l’une des raisons pour lesquelles il serait bon d’avoir un système de retraites offrant des possibilités multiples, que ce soit pour l’âge de départ, pour la transition entre l’activité à plein temps et la retraite à plein temps, pour les arrangements matrimoniaux en matière de droits à pension, et ainsi de suite. 
 
Les difficultés d’emploi des seniors ne sont pas globalement insurmontables. Au Japon, où la situation démographique est catastrophique, beaucoup de septuagénaires sont en activité – pas forcément la même que dix ou vingt ans plus tôt. Les pays nordiques et les Etats-Unis sont également bien mieux placés que la France en ce qui concerne le travail des seniors. Il faut arrêter de désirer un retrait massif de la vie active à 62 ans, alors qu’à cet âge les Français sont majoritairement en pleine forme physique et intellectuelle. 
 
Justement, le passage à une retraite par points, organisée en un régime unique, peut offrir une formidable possibilité d’évoluer dans le sens d’une retraite plutôt choisie que subie. Fort heureusement, la population française est composée de personnes très différentes les unes des autres : pourquoi vouloir les soumettre à une retraite uniforme ? Chacun doit pouvoir, en fonction de ses desiderata, de sa vie de famille et des opportunités qui se présentent, organiser son troisième âge de manière spécifique. Si le Haut-Commissariat fait convenablement son travail, la retraite par points permettra de liquider une fraction seulement de ses points, de cumuler perception d’une pension et activité professionnelle, de revenir totalement ou partiellement sur une liquidation le jour où l’on a l’occasion et l’envie de reprendre une activité professionnelle. Elle permettra aussi des arrangements matrimoniaux sur mesure, en remplacement des règles rigides mais différentes selon les régimes qui régentent actuellement les pensions de réversion. 
 
La réforme des retraites peut donc constituer un progrès fantastique. Encore faudrait-il que la sottise, hélas si répandue dans la sphère politique, laisse la place à une imagination réaliste. Entre ceux qui promettent que demain on rasera gratis, et les conservateurs pur sucre aux yeux desquels les réformes de grande envergure sont irréalisables, il existe un chemin qui peut nous mener à de très grandes améliorations de notre système de retraites par répartition, épaulé par un recours raisonnable à la capitalisation. 
 
Emprunter ce chemin requiert une véritable révolution intellectuelle, le passage d’un droit positif mensonger à une législation respectueuse des réalités économiques : ce ne sera pas facile, et il y faudra très probablement une seconde étape (axée sur le théorème de Sauvy) après la première étape (unification du système grâce au passage aux points), mais ce sera passionnant – et ce qui est passionnant se réalise rarement sans difficultés.
 
Eric Verhaeghe : Le système français ne peut vivre à l'écart des contraintes européennes. Il faut comprendre qu'un système de retraite publique n'est pas structurellement différent d'un système privé. Dans l'un et l'autre cas, la caisse de retraite doit constituer d'énormes provisions pour garantir le paiement des rentes. Dans le cas du système privé, ces provisions doivent être matérialisées sur un compte. Dans le cas des retraites payées par la sécurité sociale, ces provisions s'appellent la garantie de l'Etat qui a pris un engagement hors bilan équivalent aux coûts des retraites à liquider. Laisser partir un retraité à 60 ans plutôt qu'à 63 ans, c'est lui offrir 36 mois de rente supplémentaire. L'Europe empêche ses États membres de prendre de tels engagements de long terme sans précaution. Songeons qu'un salarié qui prend sa retraite à 60 ans peut vivre encore 40 ans, parfois plus. Pour les retraités qui partent en 2018, l'État contracte des engagements jusqu'en 2058 et même au-delà. Pour éviter une déroute collective des retraites en Europe, l'Union a imposé le relèvement progressif de la durée effective de carrière dans l'Union. On ne peut à la fois vouloir l'équilibre des finances publiques et prendre de tels engagements pour les générations futures, qui seront les financeuses (peut-être insolvables) des retraites. Songez qu'un jeune qui entre dans la vie active en 2018 n'aura pas forcément assez de sa carrière professionnelle pour financer la retraite de ceux qui partent la même année. D'où l'idée de maintenir le plus longtemps possible les "seniors" en emploi pour qu'ils ne passent pas du côté des "dépenseurs". Un chômeur cotise pour les retraites et rapporte au système. Mieux vaut un sexagénaire chômeur qu'un sexagénaire retraité. Le coût de la solidarité n'est pas le même. C'est dans le cadre de ces engagements européens que nous faisons le maximum (plutôt avec succès d'ailleurs) pour retarder le plus possible le moment du départ à la retraite. 
 
 
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