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La Grande-Bretagne a la main dans la négociation du Brexit mais ne le voit pas
Publié le 13 septembre 2018
Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraëli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.
Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de...
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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de...
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Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraëli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXe siècle.
Shanghai, 
Le 12 septembre 
 

Mon cher ami, 

Me voici à Shanghai pour trois jours. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour m’informer des tous derniers développements londoniens. Laissez-moi tout de même vous donner quelques jalons, pour autant que les nouvelles arrivent à percer la censure d’internet, qui est une réalité toujours plus forte sous le régime du président Xi. 
 
Mes amis Brexiteers commencent à publier, un peu en ordre dispersé, des éléments destinés à détruire définitivement le crédit du plan de Chequers. Je vous avouerai que je pense que leur façon de faire n’est pas appropriée au moment que nous traversons. Il faut employer actuellement des formules simples. Jamais le chômage britannique n’a été aussi bas depuis trois décennies; les exportations augmentent ainsi que les salaires et les investissements étrangers. Non seulement, il n’y a aucune fébrilité mais les marchés parient sur la capacité de rebond de la Grande-Bretagne après le Brexit. Voilà ce qu’il faudrait répéter, calmement et clairement - sans les outrances de Boris; et puis, lorsque tout est définitivement élaboré, présenter avec pédagogie soit des scénarios entre lesquels choisir, soit le plan qui a recueilli la répréférence de la majorité des Brexiteers. La séance à laquelle se sont livrés hier Jacob Rees-Mogg, Boris Johnson, Steve Baker et David Davies relevait plus de la conversation dans un club que d’une communication politique efficace en démocratie. Et la publication, aujourd’hui, d’un texte dédié à la question de la frontière irlandaise par le European Research Group n’est pas suffisamment partie prenante d’un plan de bataille. 
 
Je ne crois pas qu’il faille prendre trop au sérieux tous les appels à un deuxième référendum de la part des Remainers. Malgré tout, je trouve que mes amis brûlent inutilement des cartouches. Surtout en ayant l’air de fomenter un renversement de Theresa May sans que l’on puisse envisager véritablement qu’ils réussissent. Je l’ai dit à David. 
 
L’atmosphère gentiment désordonnée qui règne dans le camp du Brexit est d’autant moins appropriée qu’en face, un inavouable vent de petite panique se répand parmi les négociateurs de l’Union Européenne, même s’ils le montrent rarement. La Grande-Bretagne s’est engagée à régler 40 milliards pour solde de tout compte à l’UE. Si la Grande-Bretagne partait sans accord au mois de mars prochain, aucun pays n’est prêt à les verser au budget européen. Il faut donc, du point de vue de l’UE, signer à tout prix un accord avec Londres. Après avoir affirmé et réaffirmé qu’on allait voir ce qu’on allait voir, l’Union Européenne se rend compte qu’elle risque de tuer la poule aux oeufs d’or: la Grande-Bretagne a 120 milliards de déficit commercial avec l’UE, dont la moitié avec la seule Allemagne! Va-t-elle prendre le risque d’arrêter des relations commerciales qui lui sont si favorables. Contrairement à ce que vous croyez, l’intransigeance de Bruxelles sur la question de la frontière douanière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord camoufle en fait la crainte que l’Irlande, mise au pied du mur choisisse une Grande-Bretagne en position de force plutôt que son maintien dans l’UE. Je ne mentionne même pas les inquiétudes liées à la fragilité d’Angela Merkel ou à la possible irruption d’une crise de la dette italienne. Ni les mauvais résultats de l’économie française: Emmanuel Macron est victime de la malédiction de l’euro, comme ses prédécesseurs; tous les efforts déployés pour réformer le pays sont anéantis par la diminution du Quantitative Easing de Mario Draghi. 
 
Tout est en place, donc, pour que Londres, en position de force, conclue haut la main, à ses conditions, la négociation. Mais Theresa May est prisonnière du plan de Chequers et de son option personnelle inavouée, pro-Remain. A Bruxelles comme à Westminster, on critique allègrement la proposition formulée par le Premier ministre avant l’été. Mais comment peut-elle se débarrasser de Chequers sans mettre en jeu définitivement sa crédibilité et risquer d’être renversée à l’occasion du congrès du Parti conservateur dans quelques semaines ? 
 
Les jours et les semaines qui viennent vont, de mon point de vue, relever d’une bonne dose de comédie. Je continue à penser qu’on aura finalement une solution « à la canadienne », c’est-à-dire un accord de libre-échange très poussé mais où chacune des deux parties élabore ses propres règles et normes  et choisit librement de reconnaître les standards de l’autre; c’est très différent du plan de Chequers qui confie, finalement, à la seule Cour Européenne un rôle d’arbitre en dernier ressort. Tel un prestidigitateur, Theresa va plonger la main dans son chapeau en tenant le lapin Chequers par la peau du cou, avant de faire constater aux spectateurs que le chapeau est vide ou bien en sortir une magnifique étoffe multicolore. 
 
Depuis la Chine, deux autres remarques me viennent à l’esprit. Tout d’abord, le fait que l’UE et le Royaume-Uni sont engagés dans des disputes absurdes, inutilement longues, qui les empêchent de regarder à quelle vitesse le monde évolue véritablement. Ensuite, qu’il suffit de constater l’inquiétude des autorités chinoises devant la détermination de Donald Trump à rééquilibrer les relations commerciales de son pays avec le reste du monde pour se convaincre que, décidément, Londres ne négocie pas comme il faut. 
 
Je vous écrirai dimanche depuis Xi’an. 
 
Bien fidèlement à vous 
 
Benjamin Disraëli
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