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Atlantico Litterati
Qui a peur de Patrick Besson ?
Publié le 04 juin 2018
PB est une bête littéraire qui peut mordre sans préavis.Une espèce en voie d’extinction. Explications.
Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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PB est une bête littéraire qui peut mordre sans préavis.Une espèce en voie d’extinction. Explications.

C’est la « journée de la sclérose en plaques », ai-je entendu hier à la radio, alors que je me rendais au centre culturel russe, quai Branly, à Paris, pour l’exposition consacrée au rôle des cosaques dans l’histoire de la Russie. J’ai pensé à Patrick Besson. Il a consacré une page du Point à la sclérose en plaques, et il est russe par son père. Sa chronique, je l’avais gardée. Il n’évoquait pas la maladie, mais la crise de la librairie. La lecture deviendra-t-elle un plaisir du passé ? Notre monde semble déserté par les lecteurs d'hier, aimantés que nous sommes par de nouveaux produits culturels, et l’intelligence révolutionnaire des applis, des écrans et du multimédia. Au point qu'un forum organisé voici quelques jours par "Livres- Hebdo", interrogeait des éditeurs sur l'avenir de la littérature. " Les mutations en cours vont faire des dégâts. Un petit nombre d’auteurs raflent la mise, quand les ventes s’effondrent pour la plupart des autres. Ces ouvrages ne vendent même pas le nombre d’exemplaires de leur service de presse (…) Tant qu’à ne pas vendre, essayons au moins de « ne pas vendre » les livres que nous aimons ! » (Olivier Nora, PDG de Grasset). En effet ceux qui fabriquent de mauvais livres dans l’espoir d’en faire des best-sellers, subissent autant de flops. C’est dans ce contexte que Patrick Besson donne sa vision –mordante-de la relation-auteur-éditeur :

« La sclérose en plaque, tu y tiens beaucoup ? Parce que moi, je voyais plutôt un gros rhume. Attention : un rhume carabiné. Le mec se mouche tout le temps. Un truc handicapant. Pas autant que la sclérose en plaques, mais ca lui pourrit la vie quand même. Parce que tu vois, la sclérose en plaque, les gens en ont marre, je crois. Ils n’ont pas la vie facile avec le Brexit et le terrorisme islamique, toi, en plus, tu leur colles la sclérose en plaques de ton personnage dans les dents. Ce n’est pas sympa, tu es bien d’accord ? Bon, tu m’arranges ça ? Il suffira de couper deux ou trois scènes, de modifier quelques dialogues. Autre chose : le titre. Je n’ai rien contre « Sclérose en plaques » mais dans la mesure où ton personnage a un rhume, ça ne se justifie plus. Je compte sur toi pour trouver un truc accrocheur. Trendy, mais fédérateur. (Patrick Besson, Le Point 16 octobre 2016) »

Patrick Besson est un adepte de la plaisanterie comme la définit Pouchkine : « sarcastique et amère ». C’est en lisant Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev, Tchekhov, et autres classiques de la littérature russe que Patrick Besson, fils d’un russe communiste exilé à Paris, décida de devenir écrivain ; de sa mère, réfugiée yougoslave qui détestait le communisme, l’enfant blond du 28, boulevard Aristide Briand(l'un de ses meilleurs textes), à Montreuil, tient son attirance -plus ou moins consciente- pour la bourgeoisie, les bonnes tables, les belles choses, le luxe. Un luxe discret, réservé, pudique, car la réserve et la pudeur caractérisent Patrick Besson, ce pourquoi il ne vous dira jamais rien à son sujet, car il a en horreur l’épanchement, les grands mots. Il a d’ailleurs écrit son premier roman: « Les petits maux d’amour » (1989), pour prouver qu’on pouvait tout dire sans parler trop. Ce coup de maître fut suivi de « Dara » (hommage à sa mère)-Grand Prix du Roman de l’Académie française 1985).Puis du roman « Les Braban » (1995, couronné par le jury Renaudot, où siège depuis lors Patrick Besson, créant parfois l’événement quant à ses choix pour l’un des deux plus grands prix de l’automne, donc des coups de théâtre, et (ce qu’il adore) un certain désordre). Fiodor Dostoïevski disait d’ailleurs « Il est effrayant de constater à quel point le Russe est un esprit libre ».Russe rouge tendance « Debout les damnés de la terre » par piété filiale (l’héritage paternel) et le lendemain, proserbe (la figure maternelle), Patrick Besson doit cette ambivalence à l’enfant de Montreuil tapi en lui, ce gosse observant le couple parental, jamais d’accord sur rien. Les mésalliances fabriquent des enfants ultra-lucides mais tristes. Ils ont tendance à voir tout trop bien. Et des deux côtés à la fois. Ils sont d’un parti et de l’autre. Riches chez les pauvres, et pauvres chez les riches. Gauche, droite ? Faute de réponse satisfaisante du couple fondateur, Patrick Besson lisait énormément, partout, tout le temps. Un gamin « solitaire et solidaire » à la Camus. Ce pourquoi, depuis, il préfère les livres à la vie.

En lisant son trente-sixième ouvrage, "Tout le pouvoir aux soviets" (formule de Lénine), publié cette année, on comprend pourquoi l’enfant terrible des lettres françaises, cachant sa tristesse ontologique sous le masque du cynisme, collabora en sa jeunesse folle à L’Humanité et, « en même temps » au Figaro. « Tout le pouvoir aux soviets » est un tombeau de mots en hommage au récit paternel. Profitant de sa passion pour la littérature russe, et de sa sentimentalité cachée (la Serbie maternelle : les figures du Père et de la Mère se mesurant sans cesse dans son imaginaire), Patrick Besson nous a offert le livre de la maturité, Les mirages politiques, la rapidité de nos vies, la mort des idéologies, l’échec du communisme tel que les grandes âmes soviétiques le rêvaient, l’échec encore plus triste de nos passions, c’est tout cela qu’observe Patrick Besson dans ce roman faussement détaché et vraiment tendre. Il s’agit d’un roman familial sur trois générations, de l’Histoire en train de se faire et de défaire le destin des protagonistes, l’amour et les idéologies dominantes comme autant d’« illusions comiques ».Besson cite Lénine pour mieux dresser le constat d’échec du communisme tel que le rêvaient les soviets, justement. "Quand nous avons pris le pouvoir, un Russe sur dix savait lire et un sur cent savait lire Dostoïevski. Avec Staline, tous les Russes savaient lire, mais aucun n'a lu Dostoïevski : pas le droit ! ».Trois époques: 1917, 1967 et 2017.Beaucoup de destins brisés. Russes et Français pris dans les filets d’un scenario qui les dépasse. Mirages politiques et amoureux, c’est tout cela que scrute Patrick Besson avec une tendresse Tchekhovienne pour chacun de ses personnages. Au faite de son art, l’auteur invente le roman -gigogne, et zappe la chronologie, pour mieux mettre en valeur les points communs de ses personnages. « A la Coupole, papa prend toujours un curry d’agneau »…dit l’auteur. Et le narrateur ajoute « Pour papa, le monde ne se divisait pas entre gens sympas ou pas, mais entre exploiteurs et exploités ».

Patrick Besson écrit pour son époque ; il sait dire tout en un minimum de mots. Ses dialogues sont autant de pépites patrickbessionniennes : faussement simples, limpides, ses notations tombent sous le sens. On a l’impression de les avoir écrites. Le bon coiffeur décoiffe avec minutie, l’écrivain cache son travail sur la phrase. Ce pourquoi Patrick Besson coupe, rabote, rature, recommence. Il atteint l’épure, pour fabriquer le « Plaisir du texte », dirait Roland Barthes, auquel nous devons cette question-clef : « Qui peut échapper à l’horreur d’un mot de trop ? ». Patrick Besson a un tel gout de la liberté qu’il s’enferme pour la vivre ; dans sa cachette, loin de sa femme Gisela Blanc (fille de diplomate, chef d’entreprise, intelligente et belle : elle a du mérite, lui, de la chance), et de leurs fils Patrick Besson tourne tel un lion en cage dans son repaire littéraire, rue de Bourgogne 75007, Paris. »Le cachot du plaisir », où personne n’entre. Rue de Bourgogne, Patrick Besson lit et réfléchit à la construction du prochain roman. Fait résonner une phrase, car le style c’est de la musique. Loin de tout, de tous, même de ceux qu’il chérit, il vit. Alors, à cet instant, l’ex enfant de Montreuil est plus libre que le vent, plus libre que la mer, il EST véritablement. J’ai toujours aimé la littérature de Patrick Besson.

« Jadis et naguère », pour paraphraser Pascal Quignard, le producteur Thierry Ardisson dirigea un magazine qui prenait l’eau, et pour lequel il m’avait appelée à l’aide. Patrick Besson y réalisait des portraits d’actrices. Thierry trouvait Besson trop cher. Il exigea que je m’en sépare. Je refusais et fus éjectée de mon fauteuil dans la semaine qui suivit. A l’époque, on s’amusait bien dans la presse magazine. Le « presse-papier », comme on dit aujourd’hui. Celle que fréquentait assidument Bernard Frank, le compagnon de route de Sagan, proche de Patrick Besson. Ecrivains et chroniqueurs tous les deux, Bernard Frank (« Le Matin de Paris, » « Le Monde », le « Nouvel Observateur » ) et Patrick Besson (« L’humanité» « le Figaro », mais aussi « l’Idiot International »de, Jean-Edern Hallier) ont donné chacun à leur façon ses lettres de noblesse au terme « chroniqueur ». Patrick Besson a démissionné du Prix Freustié (20 000 euros) après la mort des fondateurs, Jacques Brenner, Bernard Frank et Christiane Freustié. » Il ne supportait plus ces dîners, ces réunions sans eux. » Mes amis qui m’étiez fidèles, ou êtes- vous, ou êtes- vous ? », disait Verlaine.

Depuis lors, Patrick Besson vit sa vie d’ermite. Il travaille. C’est ainsi qu’il publie deux livres en 2018. « Tout le pouvoir aux soviets » donc. (Stock, janvier), Le second (Grasset, avril) intitulé « Abîmes, fredaines et soucis » (le titre est de Céline), regroupant des souvenirs de voyages, des critiques (une désopilante contestation du « Monde des Livres ») et « divers écrits intimes ».Les deux textes de 2018 se font écho (« Abîmes, fredaines et soucis » nous offre un voyage dans le Moscou d’aujourd’hui, dont je suppose qu’il fut à l’origine du roman « Tout le pouvoir aux soviets »). Le fils du Russe écrit sec. Pas de gras. De longues phrases. La litote, l’ellipse : oui. Le pathos, non.  Pour Patrick Besson (je répète son prénom car il est pas mal de Besson célèbres dans la France d’aujourd’hui), le ridicule tue. L’on peut ne jamais se relever d’en avoir trop dit. Mieux vaut le silence, refuge qu’avait choisi Sagan pour doucher les « insistants ». Plus j’écris ce papier pour Atlantico, mieux je perçois leurs ressemblances dans la vie. Mais qu’est ce qu’« un écrivain dans la vie » ?

Une femme ou un homme qui n’écrit pas, et s’ennuie donc un peu, car un homme comme Besson, ou une femme comme Sagan, ne pensent qu’à ça. Ne sont bons qu’à ça. Ecrire.Tout le reste pour eux est littérature. Les romanciers ont des psychés compliquées, des paysages mentaux différents du reste de l ‘humanité, autrement, ils écriraient des biographies, esquisseraient des théories. Les romanciers ont trop de mémoire, ils revivent encore et sans cesse leur enfance, car c’est de ce pays que vient leur imaginaire ; ils n’y peuvent rien, leur chemin d’enfants solitaires, un jour délivrés par les mots qu’ils inventent une fois devenus adultes, est tout tracé. Entré par surprise « En soixantaine » (comme disait Bernard Frank, que Patrick Besson place très haut dans son panthéon littéraire), l’ex- enfant de Montreuil, à force de fidélité à ses origines, est resté imprévisible, voire insupportable par moments. Jeune, en somme. La preuve : ses trente-sept livres et ces centaines de chroniques du Point, avec lesquelles l’on peut n’être pas toujours d’accord (c’est mon cas), mais qui, le plus souvent, sont pétillantes, bondissantes : des chroniques de jeune homme. Les jours ingrats de Montreuil vous forgent un caractère. Et plus que l’intelligence, accordée à pas mal d’enfants, écrivains ou pas, c’est le caractère qui fait les trajectoires.

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