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Haut-Karabagh : 26 ans après, le silence étourdissant autour du massacre de Khojaly
Publié le 14 février 2018
Cela fait désormais vingt-six ans que la ville de Khojaly - occupé et totalement détruite par les forces armées de l’Arménie et qui impliquait également le 366ème Régiment de l’armée soviétique de l’époque - honore les 613 Azerbaïdjanais, dont 63 enfants et 107 femmes qui ont été tués, dans la nuit du 25 au 26 février 1992.
Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en...
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Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en...
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Cela fait désormais vingt-six ans que la ville de Khojaly - occupé et totalement détruite par les forces armées de l’Arménie et qui impliquait également le 366ème Régiment de l’armée soviétique de l’époque - honore les 613 Azerbaïdjanais, dont 63 enfants et 107 femmes qui ont été tués, dans la nuit du 25 au 26 février 1992.

Cela fait désormais vingt-six ans que la ville de Khojaly - occupé et totalement détruite par les forces armées de l’Arménie et qui impliquait également le 366ème Régiment de l’armée soviétique de l’époque - honore les 613 Azerbaïdjanais, dont 63 enfants et 107 femmes qui ont été tués, dans la nuit du 25 au 26 février 1992. Malgré le temps qui passe, personne, en particulier, les responsables politiques français, européens et mondiaux ne se sont exprimés clairement et concrètement sur ce tragique épisode, qui demeure le plus sanglant du conflit du Haut Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Heureusement, face à ce silence, il reste encore des hommes de culture et de lettre - journaliste-photographe, compositeur et peintre qui parlent du massacre de Khojaly à travers leurs œuvres. Ils sont tous les trois français qui n’ont pas pu rester indifférents à ce sujet douloureux. Nous leur avons posé deux questions simples.

  • Pourquoi avez-vous choisi le thème de Khojaly comme vecteur de vos œuvres ?
  • Quel message voulez-vous faire passer au monde, à travers vos œuvres ?
     

Voici leurs réponses :

Reza Deghati – Photographe-journaliste

En tant que photographe-journaliste, je travaillais pour les grandes publications internationales. En ce temps-là, je collaborais pour le magazine « New York Times » ainsi que pour d’autres publications européennes, notamment pour le compte de l’agence de photographie Gamma. Parmi les différents sujets dans la région que j’ai suivi depuis la révolution en Iran (évènements au Moyen Orient et en Afrique, guerre en Afghanistan), l’Union Soviétique faisait également parti des grands projets sur lesquels je travaillais avant la chute de l’URSS. J’ai fait, en 1987 mon premier voyage à Moscou et en Azerbaïdjan. J’ai ainsi suivi l’évolution de ces évènements en Union Soviétique, surtout en Azerbaïdjan quand ont eu lieu, à Bakou, les évènements qu’on appelle le Janvier Noir.

Après l’indépendance de l’Azerbaïdjan, une guerre s’est éclatée dans le Haut-Karabagh avec l’aide de l’Arménie et de l’armée russe. En fin février 1992 j’ai eu une nouvelle qu’il a eu lieu un massacre dans une ville azerbaidjanaise et je suis tout de suite parti de Paris vers Bakou. A Bakou, j’ai joint un groupe d’humanitaires français, de Médecins du monde et Pharmaciens sans frontières qui voulaient aussi partir en direction du Karabagh et c’est avec ce groupe que je suis parti dans la ville d’Agdam en traversant une partie de l’Azerbaïdjan et le front de bataille. Arrivés dans la ville, nous sommes accueillis par une population en détresse qui nous racontait le déroulement tragique des jours précédents commis par les forces arméniennes dans le Haut-Karabagh. Pour mieux comprendre, nous nous sommes dirigés vers la place centrale d’Agdam, où il y avait une centaine de personnes, surtout des femmes et des vieillards qui cherchaient des informations sur leurs proches, pour beaucoup disparus. Ils ne savaient pas où ils étaient. Ces gens étaient pour la plupart habitants de Khojaly. Ils nous ont ainsi raconté l’horreur de la nuit de 25 au 26 février.

Selon leurs récits, les forces arméniennes avait encerclé les maisons, les villages, et avaient brulés les maisons, et tiré sur les gens qui fuyaient. Après les avoir écoutés, il nous est devenu évident que leurs récits étaient corroborés par l’ensemble des propos recueillis. Chacun avait vécu la même histoire. Il y avait sur place l’équipe de la Croix Rouge Internationale qui partait pour emmener les cadavres des zones occupés par les Arméniens. Beaucoup d’entre eux avaient été tués par balles et beaucoup d’entre eux avaient été mutilés.  Il y avait certains cadavres dont une partie du corps était coupé et les yeux arrachés. Pendant plusieurs jours sur cette place de Agdam, j’ai pu recueillir des témoignages, et photographier les familles qui attendaient toujours des nouvelles de leurs proches. Quand l’équipe de la Croix Rouge emmenait les cadavres ils cherchaient leurs proches et c’était une scène particulièrement sensible à photographier. Mais comme journaliste-photographe, je voulais avoir plus d’informations. C’est ainsi que j’ai pu assisté aux négociations d’échange de prisonniers entre les Azerbaidjanais et Arméniens. J’ai aussi photographié ces scènes de négociation. Pour mieux comprendre la situation, j’ai fait le tour du Haut-Karabagh, j’ai visité la ville de Choucha où j’ai pu prendre des photos juste avant l’envahissement par les Arméniens, de la partie du territoire azerbaïdjanais  qui reste jusqu’aujourd’hui sous occupation.   

En tant que photographe-journaliste j’essaye de montrer aux gens, la réalité telle que je la vois. Avec ces séries de photos que je fais dans les zone de conflits, je veux montrer que les guerres peuvent être évitées et que les peuples doivent vivre en humanité et fraternité partagées. Je veux continuer à montrer que l’amour et la passion de l’humanité sont beaucoup plus forts que la souffrance humaine et la guerre.

La photographie crée, du reste, toujours le lien entre les individus, les peuples et les cultures pour qu’on puisse vivre dans un monde de paix et de sérénité. J’ai vu beaucoup de guerres, conflits, massacres, mais malgré cela, je reste très optimiste envers l’avenir de notre humanité. Nous avons tous la responsabilité, presque la mission « divine », d’aider l’humanité, toute en créant l’empathie.

Pierre Thilloy - Compositeur

Depuis près de vingt ans, je voyage beaucoup en Azerbaïdjan, pays que j'ai eu le bonheur de découvrir grâce à une Résidence de compositeur auprès de l'Ambassade de France qui m'a fait venir, en 2001 pour la 1ère fois. Puis, j'y suis revenu de très nombreuses fois. Si le 1er de mes voyages avait ​donc pour but la musique et la culture de ce pays, j’y retourne maintenant de nombreuses fois, toujours pour la musique et sa culture qui m’émerveille chaque fois plus, mais aussi pour les amitiés ​très fortes que j’y ai noué.

​On peut dire que l’Azerbaïdjan est entré dans mon cœur. Lors de mon premier séjour, je me souviens avoir vu une exposition de photos sur Mstislav Rostropovich, je ne savais même pas qu'il était originaire de Bakou. Mais ces photos me firent découvrir brusquement que ce pays était en guerre, qu'il avait près d'un million de réfugiés, que 20% de son territoire était occupé... et que personne n'avait visiblement envie que ça change.

Et puis j'ai découvert la tragédie de Khojaly... totalement méconnu ou passé sous silence en Occident.​ Quand on aime une personne ou un peuple, ​on s'approprie ses joies ​mais aussi ses blessures. ​Alors j'ai cherché comment je pouvais aider à ma manière, comment on pouvait en parler... car la parole oblige à discuter... dans l'espoir de régler les conflits... sans toucher aux armes.​ C’est là, une forme de diplomatie culturelle efficace et pérenne !J'ai alors composé mon oeuvre « Khojaly 613 » pour donner la mémoire et rendre hommage aux victimes de cette tragédie, pour attirer l'attention de l'opinion publique sur celle-ci, et ce, pour qu'un jour, la paix puisse revenir, et avec elle, les rires et les projets...​

La musique ​a ce pouvoir, en effet, notamment par sa puissance évocatrice, de ne pas prononcer de mots inutiles, de ne livrer qu’un message à destination du seul cœur des hommes et des femmes, et bien sûr, de résonner dans les âmes, comme une corde sensible que rien ne saurait dévier, ou pire, salir. Nietzche ne disait-il pas que « sans la musique, la vie serait une erreur ».

​​Il avait ​parfaitement raison. L’histoire de l’humanité est horrible, quand il s’agit de la considérer dans sa manipulation politique et économique. Des personnes qui étaient frères ou amis deviennent, du jour au lendemain, les pires ennemis, sans espoir de se réconcilier un jour.

La musique est donc pour moi un langage sacré de paix…  Il n’y a que la musique qui puisse à la fois dire la douleur, la rage et, en même, exprimer l’espoir, et de facto, évoquer le pardon, comme condition sine quae non de la réconciliation.

J’ai écrit cette œuvre car j’ai été profondément choqué par cet acte et par le silence qui règne autour, encore… c’est ce genre de silence assourdissant qui ne peut exister aujourd’hui.

Alors la musique parle d’elle-même… elle rend hommage aux victimes, elle témoigne d’une blessure terrible et demande que la lumière et la vérité soit rendue public, que le monde en parle, que l’on se souvienne des victimes… Je rêve ​et je garde bon espoir que cette œuvre puisse être un jour le symbole de la paix et du recueillement, en hommage à cette terrible tragédie.

Renaud Baltzinger - Peintre

Depuis plus de trente ans, je peins les souffrances de ce monde avec, pour miroir, une série de portraits. Après avoir commencé avec douceur sur la violence voluptueuse et fascinante de la mythologie (la Danaé, la Gorgone, Léda et le cygne etc.), je me suis intéressé à la guerre de 14-18,  et plus récemment, au massacre -politique- des moines de Tibérine.

De nombreux thèmes me choquent encore et je continue à les dénoncer avec force.

Ma carrière de peintre, de Don Quichotte, trouve son apogée avec un travail sans cesse renouvelé de la « Shoah » et une réflexion sur Hiroshima et Nagasaki. « Shoah », seul crime contre l'humanité que je considère comme « génocide » et apocalypse totale. Dieu est en effet mort à Auschwitz, entre-autres lieux d'abomination. L'humanité ne se relèvera pas de cette « catastrophe ». Tout comme elle ne peut se relever après la bombe atomique.

Dans ce contexte, il paraissait évident que le massacre de Khojaly trouverait chez moi un écho très fort. Khojaly est un crime de masse qui, à l'époque, a volontairement été caché par la presse et les médias car mettait en cause une diaspora importante -donc puissante- dans notre pays, aux USA et dans le monde : en l’espèce, la diaspora arménienne et l'Arménie.

Dans la nuit du 25 au 26 février 1992, les troupes arméniennes, aidées des Russes entrent dans Khojaly et massacrent plus de 613 personnes et emprisonnent des centaines d'Azerbaïdjanais qui ne seront jamais retrouvés ni remis aux autorités de leur pays. Khojaly est la pierre angulaire de la guerre du Haut-Karabagh. Le silence de la communauté internationale qui entoure Khojaly et le Haut-Karabagh me pousse à créer mon plus difficile travail.

J'ai réalisé plus de 50 toiles liées au crime de Khojaly. Une œuvre colossale au service d'un crime effrayant car impayé. Les dossiers que j'ai eu en ma possession étaient si abominables que la série, si je peux me permettre l'expression, s'est peinte par elle-même. Chaque portrait montre un azerbaïdjanais entre vie et trépas ; sa douleur, son incompréhension, sa frayeur. Mon travail reste donc de relever ces morts laissés au sol, mutilés et anonymes et de les montrer au public en disant « voyez !».

J'ai réalisé un grand nombre d'expositions en France. J'ai eu la chance et le privilège de pouvoir présenter cette « collection Khojaly » à l’ancienne Ministre de la Culture, Madame Aurélie Fillippeti. Je la porte utilisant tous les médias possibles en Europe et aux USA mais aussi en Asie. Je travaille sur ce thème depuis près de 6 années et le ferai jusqu'à sa résolution. Ceci est une promesse faite aux Azerbaïdjanais qui m'ont reçu et à moi-même. Ne jamais céder face au silence et au temps qui passe. J'ai achevé cette collection par une œuvre maitresse, l'Oeuvre Blanche - dédiée aux enfants de Khojaly - qui a été exposée en France et à Bakou, au Centre Heydar Aliyev où elle demeure désormais.

Face à ce travail, j'ai réalisé mon souhait, en partie : le public est « cloué » au mur ne pouvant échapper à l'horreur et « jeté » au sol, près de l'Oeuvre Blanche. Car le modeste artiste que je suis interdit que l'on oublie ou que l'on se taise. Jamais. Et je reste, par cette cause, lié éternellement au peuple d'Azerbaïdjan.

 

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