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La France face aux nouveaux dangers du monde : les enjeux du discours de Toulon sur notre défense
Publié le 19 janvier 2018
Ce vendredi, Emmanuel Macron se rend à Toulon où il prononcera un discours à bord d'un navire de la Marine Nationale, et devrait évoquer les grandes lignes de la future loi de programmation militaire. Un déplacement du chef de l'Etat qui intervient alors que de nouveaux risques et menaces pèsent sur les frontières de l’Europe.
Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).Il est membre de l'Institut Thomas More.Jean...
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Florent Parmentier est maître de conférences à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié, aux Presses de Sciences Po, Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est...
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Ce vendredi, Emmanuel Macron se rend à Toulon où il prononcera un discours à bord d'un navire de la Marine Nationale, et devrait évoquer les grandes lignes de la future loi de programmation militaire. Un déplacement du chef de l'Etat qui intervient alors que de nouveaux risques et menaces pèsent sur les frontières de l’Europe.

Atlantico : Selon la dernière revue stratégique : "​Simultanément, l’Europe voit à ses portes un retour de la guerre ouverte et des démonstrations de force, ainsi qu’une concentration de défis sans précédent depuis la fin de la guerre froide : crise migratoire, vulnérabilités persistantes dans la bande sahélo-saharienne, déstabilisation durable au Proche et Moyen-Orient. Ce rapprochement des menaces et des crises s’ajoute aux tensions que connaît l’Union européenne (UE), confrontée depuis 2008 à des doutes et à des contestations internes." Au regard du constat fait ici, quelles sont les paroles et les actes qui seront attendus de la part du Président, lors de son discours de Toulon de ce jour ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : L’extrait que vous citez traduit une prise de conscience de la conjonction de risques et de menaces qui pèsent sur les frontières de l’Europe et dans son environnement géopolitique. Au vrai, le Livre blanc de 2013 contenait déjà un certain nombre de choses mais elles étaient formulées avec moins de clarté. Depuis, la succession des événements a décillé les yeux : à l’est de l’Europe, il n’est plus simplement évoqué une vague reconstitution d’une menace étatique, et la possibilité d’un grand conflit avec la Russie est envisagée. Au sud  et à l’est de la Méditerranée, le terrorisme islamique est nommé, y compris dans la préface écrite par Emmanuel Macron. Le risque d’une déflagration du Moyen-Orient est également pris en compte ainsi que la montée en puissance de l’Iran chiite, avec ses effets déstabilisateurs. Quant aux fragilités de l’Union européenne, elles pourraient mener à une fragmentation politique du Continent, préalable à un retour à l’âge des « royaumes combattants », pour emprunter une image à l’histoire de la Chine. Bref, les faits sont têtus et ils ont conduit les rédacteurs à sortir d’un certain flou conceptuel. Selon une formule fameuse, l’épée demeure « l’axe du monde ». On peut penser qu’Emmanuel Macron partage l’analyse globale qui ressort de la « revue stratégique ».

La parole compte et il faut espérer que le président français saura trouver les mots justes : il est important que la corrélation entre le langage et le monde soit la plus étroite. Surtout, ce que l’on attend désormais, c’est que les analyses soient suivies par des actes. Les moyens budgétaires doivent être alloués aux armées : « Point d’argent, points de Suisses ! ». La prochaine Loi de programmation militaire se prépare et elle permettra de jauger les promesses présidentielles quant à l’augmentation des moyens accordés aux armées, avec dans la visée un budget militaire à 2 % du PIB. La cérémonie des vœux aux armées intervient avant le prochain Conseil de Défense et il ne faut peut-être pas attendre une annonce majeure en amont dudit conseil. Mais il est aussi possible de voir dans le choix de Toulon, ce grand port de guerre en Méditerranée, une décision de bon augure. La maîtrise de l’élément marin conditionne le rang de la France en tant que puissance mondiale. Un discret débat est ouvert sur le besoin d’un deuxième porte-avions, condition sine qua non de la « permanence à la mer » (la disponibilité en permanence d’un porte-avions, prêt à appareiller s’il n’est pas déjà en mer). Le choix de Toulon serait-il un signe ?

Florent Parmentier : Le Président s’est singularisé au cours de sa campagne électorale par sa volonté de replacer la France au cœur du concert européen, après plus d’une décennie où l’Allemagne a mené le jeu. Dans l’attente d’une amélioration de ses performances économiques, qui crédibiliseront ses velléités de réforme du système économique européen, il doit s’appuyer sur l’un des points forts de la France : une Armée capable de défendre son territoire et de projeter ses forces pour faire face aux menaces.

Trois conditions doivent être réunies pour organiser une défense collective européenne. Tout d’abord, la définition des menaces est essentielle : pour l’heure, le Sud se méfie du terrorisme et l’Est du retour des démonstrations de force à ses portes. Ensuite, il convient de définir le bon niveau d’analyse – et d’action : parle-t-on de l’Union européenne ou de l’Europe géographique ? La défense européenne doit-elle être proprement européenne ou doit-on se limiter à l’OTAN ? Enfin, les Européens ont-ils vraiment la volonté de se réapproprier leur propre défense ? L’Europe, qui a longtemps désarmé, doit à présent se confronter au monde qui l’entoure.

Dans ces conditions, le discours est là pour rassurer la communauté militaire, toujours émue du sort réservé au Général Pierre de Villiers, mais également de mettre la question de la défense de l’Europe au cœur des futurs débats européens.

Plus spécifiquement et concernant la dissuasion nucléaire, ​la France a pu s'engager dans une logique de retrait consécutive à la fin de la guerre froide. Dans quelle mesure cette question doit-elle être revue, aussi bien au regard de la prolifération qui a pu avoir lieu au cours de ces 20 dernières années (Inde, Pakistan, Corée, et le dossier iranien), que dans un contexte d'érosion de la crédibilité occidentale faisant suite aux précédents, aussi bien en Ukraine, qu'en Syrie ?

Florent Parmentier : Cette vision est à nuancer, dans la mesure où la France n’a pas perdu sa maîtrise de l’armement nucléaire dans un monde qui en serait aujourd’hui massivement doté. Les ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique et de la Direction générale de l’armement travaillent au perfectionnement des armes françaises, aussi bien sur les composantes océaniques qu’aéroportée.

Pour un certain nombre de pays, mais somme toute relativement limités, l’acquisition d’un système d’armes nucléaires donne certes une capacité de destruction imparable à son détenteur, mais elle n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante à l’accès au statut de grande puissance. L’acquisition du nucléaire par l’Iran n’empêchera pas ce pays de connaître des troubles sociaux liés à des dysfonctionnements économiques. Ce ne sont toutefois pas les seules armes de destruction massives (chimiques, bactériologiques), ni celles qui feront nécessairement le plus de victimes. Et, paradoxalement, il faut rappeler que le nombre d’ogives dans le monde a très significativement baissé depuis le milieu des années 1980.

Les budgets n’étant pas extensibles, les investissements faits dans le nucléaire français ne pourront aller dans d’autres secteurs ; certains Etats se spécialiseront peut-être sur d’autres technologies – comme l’intelligence artificielle ou les différentes énergies renouvelables – avec des impacts géostratégiques considérables. La question nucléaire n’est qu’un aspect parmi d’autres de la tendance à la technologisation de la guerre. Face à une guerre devenant hybride et rapide, le nucléaire n’est pas la réponse à tous nos problèmes de sécurité.

Jean-Sylvestre Mongrenier : Après la Guerre Froide, la France a effectivement renoncé à la composante terrestre de la dissuasion nucléaire mais, tout en respectant le principe de suffisance, elle a soigneusement conservé et modernisé les composantes océanique et aéroportée. La « revue stratégique » rendue publique l’automne dernier rappelle que « la dissuasion nucléaire demeure la clé de voûte de notre stratégie de défense » (p. 72). L’effort doit être continu et le nécessaire renouvellement des composantes ainsi que des têtes nucléaires est bien prévu. L’agression russe en Ukraine et le renoncement à intervenir en Syrie, en dépit de l’emploi d’armes chimiques, ont effectivement porté atteinte à la crédibilité occidentale en matière de politique étrangère et de « grande stratégie ». Il faudrait y ajouter le silence assourdissant de l’Administration Obama lors de l’ingérence russe dans l’élection américaine et la tentative du Kremlin de manipuler l’issue du scrutin. L’affaire ukrainienne et la Syrie n’ont cependant pas mis en cause la dissuasion nucléaire, celle-ci couvrant les intérêts vitaux et existentiels des possesseurs d’armes atomiques, pas leurs intérêts de puissance. En revanche, la tentative de saper les fondements des démocraties occidentales, en semant le doute sur leurs principes et valeurs, est des plus préoccupantes. Elle relève non pas de la dissuasion nucléaire mais du champ de la cybernétique et des « guerres de l’information ». Des réponses sont en cours d’élaboration. On constate une prise de conscience des nouveaux périls, et ce des deux côtés de l’Atlantique Nord.

Par ailleurs, il est juste d’appeler l’attention sur le risque aggravé d’escalade nucléaire, lié à la prolifération des armes et technologies de ce type ainsi qu’à l’incertitude des doctrines. Il doit être rappelé que la dissuasion n’est pas une loi du monde comparable, par exemple, à la gravitation newtonienne. D’autres modes stratégiques sont concevables, ce dont rend compte entre autres le concept de « sanctuarisation agressive ». Qui nous dit qu’un jour prochain, le régime nord-coréen n’utilisera pas ses armes nucléaires pour prétendre tenir en respect les Etats-Unis et partir à la conquête de la Corée du Sud, avec toutes les conséquences et risques d’escalade envisageables ? Une puissance nucléaire peut aussi être tentée par une frappe en premier. De surcroît, l’accès de nouveaux pays à l’arme nucléaire pourrait déboucher sur une « prolifération en cascade » : si par « réalisme » on accepte la nucléarisation de la Corée du Nord, pourquoi pas la Corée du Sud ? Idem pour l’Iran dans les années à venir : pourquoi donc l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis ou la Turquie resteraient-ils inertes ? Au total, la probabilité d’emploi de l’arme nucléaire, volontairement ou par accident, s’accroît. Et ce au moment où le régime de contre-prolifération et l’ordre de sécurité se relâche. Aujourd’hui, nous explique-t-on mezzo voce, il faudrait oublier l’accès de Pyongyang à l’arme thermonucléaire et aux missiles intercontinentaux, et ce afin de se réjouir de la participation de leurs athlètes aux Jeux olympiques de Séoul. « Encore un moment, monsieur le bourreau » ?

Dès lors que l'enjeu stratégique français a désormais une vocation européenne, et dans un contexte de sortie de l'UE du Royaume-Uni (membre du conseil de sécurité), comment incorporer la question stratégique française dans cette dimension européenne, notamment en termes budgétaires ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : L’horizon politique et stratégique de la France ne se limite pas à l’Europe, mais il est vrai que la communication politique sur ces questions ne contribue pas toujours à clarifier les enjeux. Aussi importe-t-il de distinguer les ordres de grandeur et niveaux d’analyse. Tout d’abord, la France, comme l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne et de l’OTAN, est un Etat souverain qui dispose de ses propres forces armées : il n’y a ni « armée européenne », ni « armée de l’OTAN ». La décision de s’engager dans un conflit est une décision souveraine, quand bien même un Etat se doit de respecter les obligations librement consenties (« Pacta sunt servanda »). Il appartient donc à la France de conserver les moyens nécessaires à sa liberté politique et à son autonomie stratégique, ce qui implique un effort budgétaire. De longue date, la règle des 2 % du PIB prévaut et, lors du sommet atlantique de Newport (2014), les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres de l’OTAN se sont engagés sur ce point. L’objectif est des plus raisonnables. A la fin de la Guerre Froide, la France consacrait entre 3 et 4 % de son PIB à la chose militaire. C’est ensuite que le Welfare State, au nom des « dividendes de la paix », a fini de dévorer le Warfare State, i.e. l’Etat régalien. Autrement dit, les coopérations militaires européennes et atlantiques ne sauraient être le prétexte à faire moins. Il est urgent de se réarmer.

Par ailleurs, si la grande majorité des Etats membres de l’Union européenne est parvenue à mettre en place une « Coopération structurée permanent » (CSP), i.e. une coopération renforcée sur le plan militaire, avec un certain nombre d’exigences à respecter, ladite CSP porte principalement sur le niveau des efforts à produire (les fameux 2 %) et la mutualisation de certains moyens et capacités (le « pooling and sharing », également recommandé par l’OTAN sous l’appellation de « Smart Defense »). Ces capacités mises en commun peuvent être utilisées dans le cadre de l’Union européenne ou dans celui de l’OTAN. On comprend que l’« Europe de la défense » (la Politique de sécurité et de défense commune de l’UE et la CSP) n’est pas la défense de l’Europe. Celle-ci relève de l’OTAN et s’organise à l’échelon transatlantique, avec les Etats-Unis et le Canada. A l’échelon « otanien », il appartient de prendre en compte les accords de Lancaster House avec les Britanniques (2010), accords mis en valeur par le sommet de Sandhurst (18 janvier 2018) : au-delà, un grand accord de sécurité et de défense entre Bruxelles et Londres s’impose Les coopérations entre la France et les Etats-Unis sont également étroites, notamment en matière navale et aérienne mais aussi sur le plan du renseignement (la France, avec les accords Spins, est en passe d’intégrer le « club » des Five Eyes). Cette coopération bilatérale sert l’engagement français dans la bande sahélo-saharienne (opération Barkhane). Enfin, la France, ses  dirigeants aiment à le rappeler, constitue aussi une puissance à l’échelon mondial. Sur ce point, la décision de construire un nouveau porte-avions sera un précieux indicateur. D’une manière générale, on jaugera les intentions à l’aune des budgets et des capacités.

Florent Parmentier : Effectivement, le ‘Brexit’ laisse la France dans la situation de devenir le leader naturel d’une Europe de la défense, alors même que ses déficits publics ont amenuisé sa capacité d’action ces dernières années.

Dans ces conditions, on peut considérer que l’UE pourrait soutenir les nations les plus engagées, afin de soulager leur fardeau. Dans cette perspective, on ne peut qu’accueillir positivement la création du fonds européen de défense (1,5 milliard d’euros par an), qui devra aider les entreprises européennes de défense à se renforcer.

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Deudeuche
- 20/01/2018 - 09:38
Ils n’ont rien oublié
Ils “résorbent”.
vangog
- 19/01/2018 - 16:02
@assougoudrel les journaleux (gauchistes) se prennent pour
nos nouveaux directeurs de conscience, à l'image de ce Patrick Cohen, d'Europe Un, qui confond ses fantasmes avec la réalité, tous les jours...
assougoudrel
- 19/01/2018 - 11:35
J'ai entendu ce matin des
journalistes qui disaient que les militaires ont oublié l'affaire du Général De Villiers. Qu'en savent-ils sur la "Grande Muette"?