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Leçons d'Extrême-Orient

Shinzo Abe à Paris : pourquoi la politique économique menée au Japon devrait intéresser les candidats 2017

Publié le 20 mars 2017
Après s'être rendu à Berlin ce dimanche et avoir affirmé à cette occasion la nécessité pour l'UE et le Japon de conclure un accord économique, Shinzo Abe est attendu ce lundi à Paris.
Peter Tasker
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Peter Tasker est installé au Japon depuis 1977. Il est associé fondateur de Arcus Investments, un hedge fund spécialisé dans les actions japonaises.Classé meilleur analyste du marché des actions japonaises durant cinq années consécutives, il a également...
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Après s'être rendu à Berlin ce dimanche et avoir affirmé à cette occasion la nécessité pour l'UE et le Japon de conclure un accord économique, Shinzo Abe est attendu ce lundi à Paris.

Atlantico : Quel bilan peut-on tirer de la politique appelée "Abenomics", menée jusqu'à présent par Shinzo Abe ?

Peter Tasker : L’objectif des Abenomics était de relancer une économie en situation de déflation "post-bulle" depuis le milieu des années 1990. Il s’agissait de proposer un ensemble composé de réformes monétaires, fiscales, et structurelles, mais dont l’enjeu était essentiellement monétaire.

En observant l’économie japonaise aujourd’hui, que pouvons-nous constater ? L’ "indice de misère" (qui est la somme du taux de chômage et de taux d’inflation) est à l’avant-dernier rang des 34 pays de l’Ocde, devant la Suisse. Le pourcentage de population active actuellement en emploi est à son plus haut historique. Le taux de défaillance des entreprises est au plus bas depuis 20 ans. Et même le taux de suicide a chuté de 30% depuis le pic atteint au début de ce siècle.

Le plus important est de regarder ce qui a pu se passer sur le PIB nominal, qui n’avait pas augmenté du tout entre 1992 et 2012. En 2015, il a progressé de 2.2%, ce qui peut paraître faible, mais cela représente sa meilleure croissance depuis 1995. Ce qui a été suffisant pour permettre au niveau de dette sur PIB de baisser, et ce, pour la première fois depuis que la bulle économique japonaise a explosé en 1990.

Un PIB nominal qui augmente au-dessus du taux d’intérêt est le mécanisme basique d’une relance monétaire. Sans cela, la dette s’accumule de façon perpétuelle, en dépit de toutes les autres politiques que peuvent mener un gouvernement. Ce qui était le cas avant l’arrivée de Shinzo Abe.

Je dirais qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Cela a pris un long moment pour que le Japon entre en déflation et cela prendra des années pour en sortir. Plus spécifiquement, l’inflation est passée de -1% à 0.5%-1.5% en 3 années, mais reste encore bien en deçà de l’objectif de la Banque du Japon, qui est de 2%. Bien entendu, aucune autre Banque centrale à travers le monde n’est parvenue à atteindre cet objectif.

Qu’est-ce que les Abenomics ont réellement apporté de nouveau ? S’agissait-il d’une réelle rupture dans la conduite de la politique économique japonaise ?

Les Abenomics ont été une nouveauté en ce que la relance monétaire n’avait jamais été tentée précédemment, même si le Japon était en déflation depuis la fin des années 1990, et a enduré, non pas une, mais deux crises bancaires sévères en 1997 et en 2002. On racontait alors que le Japon était confronté à une situation de "taux très bas" pendant une période prolongée, mais cela n’était pas le cas puisque, comme je le mentionnais plus haut, le taux d’intérêt était bloqué à un niveau supérieur au taux de croissance nominale. Donc, en réalité, les taux d’intérêts étaient trop élevés ! Les gens ont pensé que cette situation allait perdurer indéfiniment, puisque les autorités étaient fatalistes à propos de la stagnation économique. Par exemple, la Banque du Japon est allée jusqu’à proposer une théorie de la "bonne déflation", qui avait pour but de démontrer que la déflation était inévitable et même salutaire.

Sous Koizumi, qui a été Premier ministre entre 2001 et 2006, l’accent a été mis sur les réformes structurelles. Au même moment, le Japon intervenait sans cesse sur les marchés des changes, avec l’autorisation tacite des Etats-Unis, dans l’objectif de promouvoir la compétitivité et les exportations. Dans la période qui a précédé la grande récession de 2008, le Japon a eu des performances raisonnablement bonnes, en surface, mais les forces déflationnistes sous-jacentes sont restées inchangées. Puis, pendant la crise, le Japon a subi une énorme récession de -8% de son PIB. Mais malgré cela, entre 2009 et 2012, l’inertie de la banque du Japon a conduit le Yen à un niveau de 78 pour un dollar.

Abe a changé tout cela. Il a compris qu’une politique à l’allemande, faite d’austérité monétaire et de réformes structurelles ne marcherait pas, et qu’elle était en réalité désastreuse dans une ère de déflation.

En considérant le fait que la population japonaise est vieillissante, comment Shinzo Abe a-t-il pu construire son succès politique sur un telle rupture ?

En des termes purement politiques, Abe a été un grand succès. Il a gagné plusieurs victoires lors des élections nationales, et son taux de popularité reste supérieur à 50% après trois ans et demi en fonction, ce qui est presque sans précédent. Les prix du foncier et de l’immobilier sont en progression, ce qui bénéficie à l’économie qui affiche un taux de propriétaires supérieur à 62% de la population. Les salaires progressent également, et plus spécifiquement en ce qui concerne les salaires les plus bas qui présentent une situation de pénurie structurelle. Le salaire horaire des employés à temps partiel – qui comptent pour près d’un tiers du marché du travail – augmente à un rythme annuel moyen de 2% par an.

Il faut également évoquer la situation démographique et migratoire. Le Japon est une société âgée, mais n’envisage pas d’utiliser l’immigration de masse comme une réponse à ce problème. Le bénéfice d’un marché de l’emploi en situation de pénurie n’est pas qu’économique, il est social et politique. Au Japon, le taux d’emploi des jeunes (15-25 ans) est de 6%. Au sein de la zone euro, il est de 26% et même de 16% au Royaume-Uni.

Le point crucial est que le Japon était prêt psychologiquement pour les Abenomics. La population a réalisé que la politique précédente – l’austérité perpétuelle – n’était pas soutenable. 

Dès lors, comment expliquer les critiques permanente, au niveau mondial, de la politique menée par Shinzo Abe ? Comment expliquer un tel traitement médiatique ?

La couverture médiatique internationale est exceptionnellement pauvre, et toutes ces questions sont largement contestées en termes idéologiques. Bien plus encore, la personne même de Shinzo Abe est perçue comme "nationaliste", ce qui en fait une figure à haïr pour un certain type de "bon" journaliste étranger. En général, le Japon a mauvaise presse à l’étranger. Mais franchement, c’est surtout un endroit où il ne se passe pas grand-chose, alors les journalistes doivent exagérer et déformer un peu afin de pouvoir être publiés.

Ainsi, il est fort probable que les Européens éduqués, qui comptent sur les informations des médias, n’auront pas une image fidèle de ce que sont les Abenomics. Beaucoup de gens veulent qu'Abe échoue et se réjouiront si cela arrive, de la même façon que des gens se sont réjouis au décès de Margaret Thatcher. Lorsque vos ennemis se réjouissent de votre mort, cela démontre que vous avez accompli quelque chose de considérable. 

Quelles ont été les erreurs faites par ce gouvernement ? Est-ce que Shinzo Abe a encore des cartes en main pour améliorer ses résultats ?

Abe a fait des erreurs, ce qui n’est pas surprenant parce qu’il évolue dans des eaux inconnues en termes de théorie économique. En réalité, la théorie économique a été sévèrement exposée depuis la crise financière mondiale. En supposant que vous demandiez à un groupe d’économistes, il y a 10 ans, d’imaginer les conditions suivantes : a) un déficit budgétaire élevé b) un déficit de compte courant élevé c) un gigantesque bilan de Banque centrale sous l’effet de l’assouplissement quantitative, et d) le plus haut taux d’emploi depuis le début des années 1970, et si vous leur aviez demandé de prévoir le niveau de taux des emprunts britanniques à 10 ans, ils auraient certainement donné une réponse à deux chiffres ! Mais en réalité, le taux obligataire à 10 ans est de 1.3%, qui est le niveau le plus bas de l’histoire. En d’autres termes, les autorités, les experts, et de nombreux investisseurs ont constamment sous-estimé la puissance des forces déflationnistes en action à travers le monde.

Abe a fait une terrible erreur en relevant la TVA de 5% à 8% au printemps 2014, et l’économie japonaise doit encore se rétablir de ses effets. Ce n'est pas seulement son ministre des Finances qui lui a conseillé d’agir en ce sens mais aussi le FMI, l’Ocde, les agences de notation américaines, et un nombre impressionnant de medias, dont le magazine The Economist. Comment un tel consensus peut-il se tromper à ce point ? La réponse est très simple. Cela est arrivé maintes et maintes fois, mais surtout à la suite de la crise financière mondiale, où la pensée conventionnelle a complètement échoué. 

Tous les avertissements à propos des Abenomics se sont avérés faux. Au lieu de taux élevés et d’un yen faible, scénario prévu par de nombreux pessimistes, le problème le plus pressant actuellement pour Shinzo Abe est un rebond du Yen et des taux à 10 ans coincés en dessous de 0. 

Nous avons appris au cours de ces dernières années que l’assouplissement quantitatif standard ne provoquait pas d’hyperinflation ; en réalité, il ne produit que de légers résultats sur l’inflation anticipée et l’inflation actuelle. Il doit être utilisé en combinaison avec une politique fiscale expansionniste pour produire un impact durable. J’espère qu'Abe ignorera les gémissements des suspects usuels (voir ci-dessus) et réinitialisera son programme, en proposant un "Abenomics 2" qui comporte un soutien budgétaire dans la combinaison, tout en continuant la relance monétaire. 

Est-ce que les Abenomics sont réplicables au sein de la zone euro ?

La "reflation" peut être mise en place n’importe où. La contrainte est toujours politique. La zone euro est d’une grande complexité politique, ce qui rend difficile l’adoption d’une nouvelle politique agressive, particulièrement si elle induit une coordination de la politique budgétaire. Pour que ces politiques soient réalisables, il faut que le statu quo soit reconnu comme étant insoutenable par le public et par les élites, ce qui n’est pas le cas actuellement. Une crise bancaire en Allemagne ou une menace existentielle pour la zone euro elle-même devrait pouvoir apporter le catalyseur nécessaire, mais nous pourrions attendre des années pour qu’un tel dénouement ne survienne. 

Propos recueillis par Nicolas Goetzmann
Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Commentaires (4)
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ajm
- 20/03/2017 - 14:51
Fondamentaux
La valeur d'une monnaie sur le long terme reflète les fondamentaux de l'économie d'un pays. Les économies fortes (ex: Allemagne , Suisse, Japon ..) font des monnaies durablement fortes nonobstant les politiques monétaires.
Je n'ai pas d'inquiétude sur la dette japonaise ni sur la valeur du yen tant que la capacité humaine du Japon et la RD ainsi que la qualité de ses "process" industriels resteront au top.
ikaris
- 20/03/2017 - 14:22
Et la dette ?
Acheter de la croissance à grand coup d'endettement étatique, soutenir les prix des actions à grand coup d'achat par la banque centrale ... l'article n'en parle pas ... c'est pourtant ce qui est fait dans les coulisses des Abenomics.
ajm
- 20/03/2017 - 11:09
Les enjeux véritables pour le Japon.
Le Japon n'est pas le Venezuela : l'émission de soi-disante fausse monnaie est gagée in fine par une des industries les plus compétitives et innovantes du monde, une population extrêmement éduquée et un réseau d'implantation mondiale des grandes entreprises nippones qui n'est dépassé que par celui des US.
L'enjeu veritable pour le Japon c'est tout de même de réveiller une natalité endormie de façon à garder intact son potentiel humain sans altérer son équilibre culturel et sa qualité de vie remarquable par des migrations massives.