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"Fukushima, mon amour" : une profonde, poétique et "zen", tragédie de l'abandon
Publié le 18 février 2017
Gilles Tourman est chroniqueur pour Culture-Tops.Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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CINEMA

FUKUSHIMA, MON AMOUR 

Allemagne. Couleur. Drame de Doris Dörrie. Avec Rosalie Thomass, Kaori Momoi, Nami Kamata, Moshe Cohen, Honsho Hayasaka, Aya Irizuki.

LA REALISATRICE

Née à Hanovre en 1955, artiste multiple puisque réalisatrice, scénariste, professeure, metteuse en scène d’opéras et écrivaine ( !), Doris Dörrie entame sa carrière par des voyages d’études en Californie et à New York puis des études à l’Université du Film et de la Télévision de Munich, en 1975. 

Une appétence pour l’itinérance qui la guidera jusqu’au Japon, devenu sa seconde patrie culturelle. 

Tout en étant critique de films pour le Süddeutsche Zeitung, Dörrie réalise en freelance des documentaires pour différentes chaînes de télévision. Son premier succès, Straight Through The Heart (1983), l’histoire d’une jeune fille lassée de son emploi dans un supermarché, remporte le prix du public au festival du film Max Ophüls en plus d’une dotation financière et d’une programmation au Festival International du Film de Tokyo. La notoriété suit avec Mes deux Hommes (1985), drame conjugal qui reçoit et inaugure le succès de la comédie romantique télévisuelle. 

Tout en poursuivant sa carrière de réalisatrice, elle publie, à partir de 1987, des nouvelles et des histoires courtes qu’elle peuple de plus en plus de personnages de ses films et inversement. Ainsi, en 1995, porte-t-elle des héros issus de sa collection de nouvelles Forever and Ever dans son long métrage Personne ne m’aime (1995), l’odyssée d’une patronne d’hôtel et d’une femme de chambre à la recherche du mari d’une de leurs amis supposé adultérin. 

Depuis 1997, elle enseigne l’art dramatique et le développement de scénario à l’Université de Munich, département Télévision, réalise des livres pour enfants (souvent primés), met en scène plusieurs opéras tels que Cosi fan tutte (avec Daniel Barenboim) tout en poursuivant sa carrière de réalisatrice de longs métrages dans lesquels son attachement pour le Japon et à la mentalité nipponne deviennent toujours plus prégnants. Fukushima mon amour en est le superbe dernier avatar.

THEME

Plaqué par son (presque) mari qu’elle a trompé le jour même de son mariage, Marie décide, pour fuir sa honte et son chagrin, d’aller donner des cours de clown dans une résidence abritant une trentaine de rescapés, âgés, de Fukushima. Sur place, elle fait la connaissance de Satomi, une ancienne Geisha qui rêve de ranimer son métier et semble en proie à un terrible secret. Elles emménagent dans la vieille maison de celle-ci, ravagée par le tsunami et entreprennent de la restaurer. Entre confidences, fantômes et tradition, elles vont apprendre à cohabiter…

POINTS FORTS

La première et éclatante qualité de ce film c’est sa poésie. Du début à la fin, elle imprègne les images, l’histoire, le noir et blanc, pour notre plus grand envoûtement, rappelant qu’une pellicule n’est pas que chimiquement “sensible”. Les cinéphiles amoureux de Kurosawa et d’Ozu se sentiront chez eux. Les autres y trouveront matière à s’y initier sans “prise de tête”.

L’autre bonheur, c’est la réelle incarnation à l’écran de ce qu’est la sensation “zen” grâce à l’élégance avec laquelle la réalisatrice filme les rapports entre les personnages (drolatiques dans leurs tentatives de se comprendre) et la confrontation entre modernité et Tradition (merveilleuse et exemplaire cérémonie du thé et danse finale des geishas).

Bien sûr, le choix du décor est aussi essentiel que signifiant. En ayant filmé sur les lieux même du tsunami de 2011, et pas toujours dans des zones autorisées, Doris Dörrie insuffle à son histoire une ambiance magique, fascinante, dans laquelle l’apparition des morts, l’entretien de la mémoire, la nécessité de se reconstruire entre vie et mort trouvent leur pleine et entière évidence.

C’est sans doute à cette aune qu’il faut comprendre, sur le quai de la gare,  la présence de “l’homme chat”, ce félin étant vénéré en Asie et symbole de bonheur tout autant que de frayeur.

Cette profonde tragédie de l’abandon (générationnel, amical, conjugal, étatique…) pose au finale une même question : comment vivre avec ses fantômes et obtenir le pardon ? La réponse est sublime comme tout ce qui est simple : par le partage, l’attention à l’autre, l’harmonie du lien.

POINTS FAIBLES

Aucun dès lors que l’on est sensible à ce genre de cinéma centré sur l’échange des cultures et l’apprentissage de l’Autre mais qui, pour les aborder avec justesse, prend le temps de laisser s’installer, vivre et grandir les différences à réduire et les mystères à percer.

EN DEUX MOTS

« Nous voulions raconter une bonne histoire, de la meilleure façon qui soit. Et nous souhaitions que cette histoire soit tangible et contextualisée. Elle s’est incarnée toute seule, grâce au vent, aux décors et aux acteurs du film. Mais dans le même temps, cela reste une fiction ». Doris Dorrie.

Mission parfaitement accomplie, en totale et authentique harmonie avec le parcours personnel et professionnel, de la réalisatrice, évoqué dans sa courte biographie.

UN EXTRAIT

Ou plutôt deux:

-“Je perds tout. Comment me souviendrais-je de ce à quoi je tiens dans la vie ?”. Marie.

- “Juste ce moment où est la souffrance. Rien d’autre”. Satomi à Marie.

RECOMMANDATION : EXCELLENT

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