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© AFP
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Interview

Dominique de Villepin : "L'élection de Donald Trump pourrait permettre un véritable débat transatlantique et la renégociation nécessaire du traité de l'OTAN de 1949"

Publié le 18 novembre 2016
Dominique de Villepin publiait ce 9 novembre l'ouvrage intitulé "Mémoire de paix pour temps de guerre", dans lequel il aborde notamment la nécessité de revoir le fonctionnement de nos armées. Un point sur lequel il revient en détail pour Atlantico.
Dominique de Villepin est diplomate de formation, ancien Ministre des Affaires Etrangères (2002-2004), Ministre de l’Intérieur (2004-2005) et Premier Ministre (2005-2007). Dans ce voyage à travers un monde en feu, à contre-courant de l’esprit du temps...
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Dominique de Villepin est diplomate de formation, ancien Ministre des Affaires Etrangères (2002-2004), Ministre de l’Intérieur (2004-2005) et Premier Ministre (2005-2007). Dans ce voyage à travers un monde en feu, à contre-courant de l’esprit du temps...
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Dominique de Villepin publiait ce 9 novembre l'ouvrage intitulé "Mémoire de paix pour temps de guerre", dans lequel il aborde notamment la nécessité de revoir le fonctionnement de nos armées. Un point sur lequel il revient en détail pour Atlantico.

Atlantico : Un des chapitres de votre livre s'intitule "Pour une métamorphose des armées". Devant la multiplication des foyers potentiels de crise, vous estimez qu'il existe une troisième voie entre l'intervention lourde au sol et la simple opération humanitaire. Vous appelez notamment un recours accru aux alliances et aux coalitions, ainsi qu'à des modes d'interventions plus souples. Comment ce changement de doctrine pourrait-il se concrétiser au regard des différents théâtres d'opération dans lesquels évolue la France ?

Dominique de Villepin : Aujourd’hui, l’état d’esprit des responsables politiques et le format de nos armées nous condamne au tout ou rien. La guerre partout, ou l’inaction et l’indifférence. Nos armées sont héritières d’un temps où tout était déterminé par la guerre classique, régulière, entre Etats structurés. Or la réalité des crises est d’un côté celle de la guerre asymétrique et irrégulière dans des zones sans Etat et dévorées par la violence – c’est la spirale au Moyen Orient et au Sahel mais qui pourrait bientôt contaminer d’autres régions du monde – et de l’autre côté celle de l’affrontement de géants, d’empires renaissants aux jointures desquels s’installent des états de violence durables, des conflits gelés, des risques d’escalade. Nous ne sommes préparés ni à l’un ni à l’autre. C’est pourquoi je plaide pour une réorganisation longue de nos armées, assumant la professionnalisation et la spécialisation. Il y a trois missions centrales des forces de sécurité qui relèvent aujourd’hui de commandements, de formations, d’équipements différents. Une force de défense qui doit être capable de mobiliser la société au service de la défense nationale en cas de menace massive sur notre territoire et nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui d’y faire face sans des alliances et des coalitions qui nous sécurisent sans nous pousser à la surenchère. De ce point de vue, la réforme de l’OTAN est pour moi la clé. L’élection de Donald Trump a changé la donne, en raison des doutes qu’elle va susciter sur la détermination américaine chez certains alliés et en raison des tentations isolationnistes de la nouvelle administration. Cette élection pourrait permettre un véritable débat transatlantique pour renégocier le traité de 1949. Nous devons assumer une réelle défense collective mais empêcher tout débordement de l’OTAN et tout engrenage militaire comme on le voit à l’œuvre par exemple en Europe de l’Est. Il faut rééquilibrer l’alliance entre un pilier nord-américain et un pilier européen. Si cette renégociation est impossible, nous devrons avoir le courage de quitter une alliance dès lors que nous considérerons qu’elle comporte plus de risques que d’avantages.

Nous avons besoin également d’une force antiterroriste mieux organisée, car c’est bien là le défi de notre temps. Or l’armée n’est qu’une partie, même essentielle, de ce dispositif, avec les forces de police, les autorités judiciaires, les services de renseignement. Faute de hiérarchie commune et spécialisée nous dispersons nos efforts et nous ne parvenons pas à articuler les efforts à l’intérieur et à l’extérieur. Je crois à la nécessité d’un chef de file de la lutte anti-terroriste auprès du Président de la République pour coordonner et impulser l’action. Nous pourrions ainsi développer des interventions ciblées dans les zones tenues par les mouvements terroristes, limiter l’empreinte au sol et éviter la tentation des guerres longues, lourdes et contreproductives qui dominent aujourd’hui. La France a une expérience et une expertise à développer en la matière et certaines qualités du dispositif Barkhane montrent le chemin dans cette direction.

Enfin, dans un monde en grand désordre, nous avons besoin d’une force de paix spécialisée, capable à la fois de mobiliser les capacités humanitaires et de créer des dispositifs tactiques efficaces – zones d’exclusion aériennes, corridors humanitaires, zones tampon. Cette force doit être mobilisable en coordination avec une force de paix permanente des Nations Unies, de 100 000 hommes, avec un encadrement, une formation et un équipement permanents, contrairement à la logique actuelle.

Vous soulignez aussi le risque d'une guerre civile, et plus globalement d'affrontements violents, et appelez à une réaction de la part des responsables politiques. Quel pourrait être le rôle de la France dans cette prise de conscience ? 

 Dans un monde dévoré par les passions identitaires, personne ne reste indemne. Tous les régimes, démocratiques, libéraux, autoritaires sont soumis aux mêmes tentations de désigner des boucs-émissaires et de se replier sur une nostalgie de la grandeur passée. Le sentiment de l’humiliation des peuples est la clé de toutes les évolutions politiques, en Russie, aux Etats-Unis ou en Europe.  La longue crise économique qui perdure depuis 2008 et la grande crise de modernisation politique, économique, sociale que traverse le Moyen orient, au risque d’une spirale suicidaire, créent les conditions du durcissement permanent. Nous ne pouvons nous contenter de l’alternative entre le déni passif et la colère violente. Les risques de guerre civile sont aujourd’hui vifs entre catégories sociales – "gagnants" et "perdants" de la mondialisation – comme entre communautés confessionnelles ou culturelles. Nous devons développer des projets et des politiques qui rassemblent et vont de l’avant. Si elles ne peuvent produire de résultats que dans la durée, elles peuvent dès aujourd’hui mobiliser les énergies dans un sens plus favorable. Face à la demande de protectionnisme qui fait courir le risque de la guerre commerciale, nous ne pouvons nous contenter de serrer les dents et continuer comme avant à discuter des accords de libre échange doctrinaires. Il faut mettre sur la table un accord de coopération économique global entre les trois grandes zones de puissance économique, l’Europe, les Etats-Unis et la Chine avec un volet commercial ayant pour but d’augmenter la qualité en emploi local des accords, en prenant en compte le dumping social, plutôt que de ne viser qu’à abaisser les droits de douane généralement ; avec un volet monétaire pour limiter l’instabilité à travers un G3 des trois banques centrales, Fed, BCE et Banque de Chine harmonisant les politiques monétaires et de taux d’intérêts ; et enfin un volet d’investissement dans l’économie réelle, car le "quantitative easing" a injecté d’immenses quantités de liquidités dans l’économie sans effet sur l’économie réelle. Contre les querelles identitaires, nous devons miser sur une politique culturelle nous permettant de refaire nation, de nous unir sur ce qui nous rassemble, de créer les conditions d’une paix religieuse et civile. C’est tout l’esprit de la laïcité à la française, qu’il faut se garder de transformer en une arme de guerre culturelle des uns contre les autres.

Certains candidats déclarés à l'élection présidentielle de 2017 pourraient-ils selon vous mieux répondre à cette situation ? Lesquels ?

Une culture de la guerre s’est installée dans notre pays. Ce n’est pas une question de personnes ou de partis, mais la dérive d’un système politique sidéré par sa propre impuissance, son impopularité et la vitesse de circulation des images. Il faut bien reconnaître que notre système politique est en très mauvais état. Le bouton militaire est le seul, avec le bouton fiscal, à réagir encore. Tout le reste du tableau de commande semble avoir été débranché. On ne sortira de cette culture de guerre qu’en construisant une alternative et en prenant l’initiative, en se dotant d’outils et d’instruments capables de rassembler, de répondre aux défis de la croissance et de l’emploi. Cela suppose de recréer la confiance dans la capacité d’action de l’Etat, notamment en maîtrisant les comptes publics et la dette.

Sur la question migratoire qui secoue l'Europe depuis plusieurs mois, vous estimez que seuls deux choix sont possibles : "des frontières et des droits d'asile nationaux dans un gigantesque et dangereux chacun pour soi, ou bien un droit d'asile européen, avec des centres de traitement des demandes, des critères et une répartition communautaire des demandeurs d'asile". Comment appliquer cette deuxième solution en Europe, alors que plusieurs pays, comme la Hongrie, s'y sont déjà fermement opposés ?

On peut renoncer parce qu’il y a des inquiétudes et des résistances. On peut continuer comme si de rien était, en ignorant les rejets des peuples. Mais tout cela ne mènera nulle part. Il faut changer de démarche. Cela peut signifier donner l’exemple à partir de coopérations renforcées de certains pays volontaires, notamment les six pays fondateurs de la Communauté Economique Européenne. A bien des égards, les enjeux d’harmonisation des droits d’asile sont techniques, par exemple sur le respect du règlement Dublin III sur la priorité au lieu d’enregistrement de la demande d’asile. Faire ce travail est un préalable à l’unification. Mais tant que Bruxelles servira d’excuse commodes aux nationalistes et aux souverainistes pour se dédouaner de toute responsabilité, l’Union Européenne restera sous un feu roulant de critiques. L’Europe ne fera la preuve qu’elle a un avenir qu’en démontrant qu’elle peut être utile. Les enjeux sont nombreux, Europe de la Défense avec un réel état-major commun, mutualisation des achats en vue d’une Europe de l’énergie, harmonisation sociale avec la création d’un début d’assurance chômage européenne, sans compter la mise en œuvre d’une lutte anti-terroriste au niveau de l’Union qui justifierait la création d’un FBI européen pour affronter des réseaux pour l’essentiel transnationaux. Il n’y a rien de pire que de limiter le débat sur l’Europe à un jugement binaire, soit pour, soit contre son existence, car cela pousse à ne rien faire sur les questions concrètes.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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zouk
- 14/11/2016 - 11:45
D. de Villepin
L'analyse résumée semble convaincante. Nous avons en effet besoin de repenser totalement notre sécurité et nos alliances ainsi que d'une force efficace de lutte contre nos terroristes "internes" : il est scandaleux d'utiliser des troupes d'élite comme les parachutistes de la Légion pour patrouiller dans nos rues. Cela exige une organisation PENSEE et non les improvisations hollandesques.