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"Médecin dans le 93" : la même pelouse, mais des mondes différents

Publié le 28 mars 2015
La population du département "93" est souvent décriée, parfois crainte. Alexis Sarola l'a côtoyée, en tant que médecin généraliste, pendant près d'un demi-siècle. Il livre trente-trois portraits, loin des cliché que provoquent l'ignorance et le refus de l'autre. Extraits de "Médecin dans le 93" aux éditions du Cherche Midi 1/2
Alexis Sarola a été médecin généraliste en Seine-Saint-Denis de 1971 à 2013.
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La population du département "93" est souvent décriée, parfois crainte. Alexis Sarola l'a côtoyée, en tant que médecin généraliste, pendant près d'un demi-siècle. Il livre trente-trois portraits, loin des cliché que provoquent l'ignorance et le refus de l'autre. Extraits de "Médecin dans le 93" aux éditions du Cherche Midi 1/2

À quinze jours de ma retraite, je reçus un Africain du Togo. Il était dans un état d’agitation inquiétant, je sentais en lui une violence contenue prête à s’exprimer. C’était un pauvre bougre, un oublié du bonheur. Venu en France pour trouver un eldorado, il y avait découvert une misère sans soleil. Son malheur rejaillissait sur sa physionomie, son teint grisâtre reflétait son désarroi. Il maîtrisait mal le français et avait besoin d’un camarade ou d’un écrivain public pour écrire. Mais il avait la chance d’avoir une carte de séjour de dix ans en bonne et due forme.

Employé comme jardinier dans un stade, il devait soigner la pelouse sur laquelle une grande équipe de rugby de la région parisienne venait s’entraîner. L’argent coulait à flots dans ce club dont le financement était assuré par un État côtier du golfe Persique. A priori, l’avenir de mon patient pouvait paraître assuré. En fait, il ne l’était pas du tout et c’est précisément ce qui amenait ce pauvre homme dans mon cabinet. Ainsi qu’il me l’expliqua, il avait cessé de plaire. Pourquoi ? Je ne l’ai pas compris et lui-même ne paraissait pas le savoir.

Avait-il coupé trop court la pelouse ? Avait-il massacré un massif de fleurs par maladresse ? Toujours est-il que son employeur cherchait à se débarrasser de lui au meilleur coût, prétextant une faute professionnelle. La technique employée par la directrice du personnel était des plus classiques : les vexations répétées. Les tâches les plus pénibles et les plus dégradantes lui étaient systématiquement confiées, les notes qui lui étaient attribuées pour évaluer la qualité de son travail étaient toujours extrêmement mauvaises.

Nous avons longuement discuté, au point que le retard sur mon programme de travail s’est encore accru ce jour-là pour atteindre près de deux heures. J’avais la certitude de me trouver devant un cas typique de harcèlement professionnel. Ce mal profond de notre société peut conduire au suicide et, dans tous les cas, il est à l’origine de graves problèmes de santé. Mon patient n’était pas suicidaire. En revanche, je craignais que sa violence difficilement contenue ne puisse un jour se déchaîner contre cette directrice du personnel qui le harcelait sans trêve.

En écoutant le récit de cette vie brisée, je ne pouvais m’empêcher de penser au contraste entre ces joueurs de rugby traités comme des princes, dont le moindre caprice de diva était immédiatement satisfait, et mon malheureux patient. Ils foulaient tous la même pelouse, mais ils n’appartenaient pas au même monde. Les uns percevaient des salaires tels qu’ils pouvaient s’offrir uneFerrari en quelques mois ; pour lui, une chienne de garde s’employait à trouver tous les prétextes pour verser l’indemnité de licenciement la plus faible possible. Un pauvre doit rester un pauvre et cette femme s’acquittait de sa basse besogne sans le moindre état d’âme.

Finalement, cet employeur me donnait l’impression de traiter les salariés comme au Qatar. Quelques jours plus tôt, au carrefour de l’Odéon, à proximité de la statue de Danton, mon regard avait été attiré par le titre du journal Le Monde daté du samedi 19 octobre 2013 : "Qatar, les milliers d’esclaves du chantier de la Coupe du monde". Ce beau pays où les droits de l’homme sont bafoués ! Des ouvriers y meurent sous un soleil de plomb pour construire les stades de la Coupe du monde de football 2022.

Certes, la France n’est pas le Qatar. Il n’en demeure pas moins que les suicides au travail atteignent ici une fréquence alarmante et que, dans le cas qui se présentait à moi ce jour-là, la violence des relations sociales dans l’entreprise risquait de se retourner contre cette directrice du personnel. J’ai alors rédigé un certificat d’arrêt de travail, destiné uniquement au médecin conseil de la Sécurité sociale, tenu au secret médical, avec pour diagnostic : "état dépressif, problème de harcèlement au travail".

Ce certificat, j’aurais dû le poster personnellement ou effectuer une télétransmission à la Sécurité sociale. J’avoue mal posséder cette dernière technique. Et j’ai remis le document à mon patient. Mal m’en a pris. Profitant de sa naïveté et de son illettrisme, son employeur s’est emparé indûment de ce certificat. La foudre s’est alors déchaînée sur moi. Je venais de commettre une faute médicale gravissime : j’avais omis le conditionnel ! C’était une atteinte grave au code de déontologie médicale !

Mon patient n’ayant pas eu l’élégance de se suicider, j’étais bon pour la chambre disciplinaire de première instance de l’ordre des médecins d’Île-de-France. J’avais osé porter atteinte à l’honneur de cet employeur millionnaire ou milliardaire – je ne connais pas le niveau de sa fortune – et à celui de sa directrice du personnel, mauvaise personne sans doute, mais bonne juriste. Elle connaissait le code de la santé sur le bout des doigts. On ne jugeait pas le fond, c’est-à-dire les conditions de travail de ce pauvre Togolais, mais la forme. Avais-je, oui ou non, diffamé l’employeur ? C’était oui. L’intime conviction n’est pas une preuve et je n’avais pas respecté la présomption d’innocence.

Ce n’est pas anodin ; des innocents ont perdu leur vie pour le non-respect de ces principes. Les bonnes âmes qui voudraient défendre cet employeur diffamé pourraient se référer au cas du poète André Chénier, accusé sans preuve et guillotiné à Paris le 7 thermidor de l’an II ! Mais nous sommes au 21e siècle, non le 25 juillet 1794, et je peux assurer que la prose de Mme la directrice du personnel n’avait rien d’un poème. La seule victime était bien ce misérable Africain illettré. Et moi, j’étais traîné devant le tribunal de mon ordre pour avoir voulu éviter à cette femme des violences qu’elle avait pris le risque de provoquer…

Extraits de "Médecin dans le 93" aux éditions Cherche Midi, 2015

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