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Attention à ne pas vouloir se débarrasser trop vite de Poutine.
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Attention à ne pas vouloir se débarrasser trop vite de Poutine.
Âmes slaves

Attention à ne pas vouloir se débarrasser trop vite de Poutine, la plupart de ses potentiels successeurs sont nettement plus durs

Publié le 20 novembre 2014
Que ce soit dans les médias occidentaux ou dans l'imagerie populaire, Vladimir est naturellement considéré comme un homme sévère, aux sentiments nationaux exaltés et belliqueux. Une radiographie des hommes politiques russes en mesure de lui succéder laisse présager, en cas de destitution, d'une intransigeance géopolitique pourtant beaucoup plus marquée.
Florent Parmentier est maître de conférences à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié, aux Presses de Sciences Po, Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est...
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Florent Parmentier
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Florent Parmentier est maître de conférences à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié, aux Presses de Sciences Po, Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est...
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Que ce soit dans les médias occidentaux ou dans l'imagerie populaire, Vladimir est naturellement considéré comme un homme sévère, aux sentiments nationaux exaltés et belliqueux. Une radiographie des hommes politiques russes en mesure de lui succéder laisse présager, en cas de destitution, d'une intransigeance géopolitique pourtant beaucoup plus marquée.

Atlantico : Critiqué de toutes parts au sommet du G20 de Brisbane en Australie, Vladimir Poutine est parti plus tôt que prévu. L'hôte des lieux, le Premier ministre Tony Abbott a notamment déclaré que "La Russie serait beaucoup plus attrayante si elle aspirait à être une superpuissance pour la paix, la liberté et la prospérité au lieu de tenter de recréer la gloire perdue du tsarisme ou de l’Union soviétique." Poutine fait-il pour autant partie de la branche la plus dure des nostalgiques de la Grande Russie ?

Florent Parmentier : L’une des grandes missions que s’est fixé Vladimir Poutine consiste à réunifier plusieurs Russies : la Sainte-Russie, d’où son attachement à l’Orthodoxie et à la tradition, et la Russie soviétique, qui s’appuie sur des valeurs patriotiques et un sens de la discipline. Il existe donc plusieurs nostalgies à la fin de l’URSS, et des camps opposés ont pu se rapprocher à la faveur des difficultés apparues au début des années 1990. C’est à ce moment-là que les tenants des valeurs traditionnelles, communautaires et patriotiques de divers horizons ont pu converger contre un "occidentalisme" qui devait mener le pays à l’abaissement géopolitique, l’effondrement économique et le désordre social. Bien avant Poutine, ce type de raisonnement a pu fleurir dans le veuvage des promesses perdues d’une vie meilleure après 1991. Par la suite, la guerre du Kosovo (1999) ou la Révolution orange (2004) ont constitué autant de traumatismes pour les stratèges russes, qui se sentaient marginalisés. La guerre de Géorgie en 2008, puis la guerre du Donbass montrent une puissance qui peut s’affranchir du jugement des Américains – les Européens sont considérés avec moins de sérieux.

Il faut se souvenir qu’en 1999, Vladimir Poutine passe pour un modernisateur après des années troublées, puis devient un allié des Américains en 2001, étant le premier Président à appeler George W. Bush. Le "tournant conservateur" de 2011, suite à un score moindre à l’élection présidentielle russe, succède à la présidence Medvedev dont le style se voulait plus modernisateur. Ce tournant conservateur laisse moins d’espace aux mouvements nationalistes, dont les critiques se sont faites moins dures contre le Président en place.

Dmitri Rogozine, vice-président du gouvernement de Russie, s'est entre autres déclarations dit favorable à un retour de l'Alaska dans le giron russe, vendue il y a 147 ans aux Etats-Unis par la Russie tsariste. Igor Setchin, vice-premier ministre de la Fédération de Russie, est quant à lui considéré comme l'un des membres les plus conservateurs de la classe dirigeante. S'il devait arriver quoi que ce soit à Poutine, quel serait l'ordre de succession, et qui reprendrait le flambeau dans la perspective de nouvelles élections ?

 s’il ne veut pas terminer en président paralysé, Vladimir Poutine n’a pas intérêt à dévoiler l’ordre de succession. Il faut se souvenir que lui-même était très peu connu lorsqu’il a accéder au pouvoir, sur la suggestion de l’oligarque Berezovski, qui pensait pouvoir le manipuler mais qui a terminé son existence en exil.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne sera pas nécessairement moins agressif en politique extérieur que l’actuel président ; et sera peut-être même tenté d’asseoir son autorité. Le fait est qu’un profil modernisateur comme celui de Medvedev n’a pas réussi à faire de la Russie un pays moins corrompu (mais est-ce la volonté au-delà des discours ?), moins arbitraire, plus à même de développer sa propre Silicon Valley, malgré le potentiel intellectuel de la Russie. Il est aussi possible qu’en cas de vacances du pouvoir, on mette un Président "de transition", qui pourrait lui-même se révéler en cours de mandat ; c’est sans doute même le scénario le plus probable, les Rogozine, Setchine ou Medvedev n’ayant pas nécessairement le poids suffisant pour s’imposer face à tous les autres dans une situation de crise.

Vladimir Poutine est-il, aux yeux d'une part de la société russe, un moindre mal ? Endosse-t-il un rôle de catalyseur vis-à-vis d'une classe dirigeante beaucoup plus va-t-en-guerre ?

Les chercheurs Dmitri Trenin, Alexey Malashenko et Maria Lipman proposent d’analyser la société russe comme quatre sous-ensembles, se développant en parallèle. La Russie des centres urbains post-industriels (Moscou et Saint-Pétersbourg), ainsi que des villes millionnaires, le tout représentant 20% de la population. Il y a un autre ensemble, comptant pour 25% à 30% de la population, qui est composé des centres industriels à modernisation lente. Un troisième ensemble, des campagnes et des petites villes, englobe environ 40% de la population, sans réelle chance de modernisation. Un quatrième sous-groupe, de 5% à 10% de la population, vit dans des régions traditionnelles de Sibérie du Sud et du Caucase du Nord, ce que certains sociologues appellent "la frontière intérieure". Plutôt que d’essayer de s’imposer sur l’ensemble de ces catégories, les autorités russes ont décidé de jouer sur le conservatisme social, qui va rassembler près de 60% de la population, des villes moyennes, des petites villes et des campagnes.

Fort de ce tableau, on comprend mieux l’approbation controversée de certaines lois contre les droits des minorités sexuelles, et le caractère conquérant du discours patriotique porté par les autorités. Cette posture est renforcée par une génération de hauts responsables issus des services de sécurité prompts à surenchérir. Ainsi, lors d’un passage à Tiraspol, la capitale de la Transnistrie, Dmitri Rogozine, interdit de survol de l’Ukraine et de la Roumanie (deux pays qui encerclent la Moldavie, où se trouve la Transnistrie), avait lancé une formule provocatrice à son retour en Russie : "la prochaine fois, je viendrai en Blackjack" (surnom donné au Tupolev 160, un bombardier). Ce type d’humour musclé est assez prisé dans le discours de certains hommes politiques.

A partir de ce constat sur les figures politiques qui entourent Vladimir Poutine, le discours occidental invitant la Russie à davantage de modération dans ses ambitions et un plus grand respect des droits de l'homme est-il adapté, ou constitue-t-il au contraire un argument de rejet du modèle occidental, jugé par beaucoup de Russes comme "décadent" ?

Les Américains sont certainement moins embarrassés que les Européens, puisque leur commerce avec la Russie est bien moindre que les Européens ; par ailleurs, un certain nombre de sénateurs américains jouent de manière pavlovienne la carte anti-russe, à même de fédérer divers groupes et soutiens du complexe militaro-industriels. Les Américains feront donc plus facilement la leçon à la Russie qu’à bon nombre de pays qu’ils soutiennent en sous-main. Quant aux Européens, ils sont divisés sur la conduite à tenir, mais pas toujours cohérents ; les Britanniques se soucient de la vente des Mistrals, mais ne font rien sur le plan financier. Or, face à une élite russe qui veut "régner comme Staline et vivre comme Abramovitch", selon le mot de l’ancien joueur d’échec Gary Kasparov, ce serait là le moyen de faire mouche. La bonne sanction est celle qui coûte aux partenaires et pas à soi-même.

Face à ce discours, le conservatisme social et patriotique initié à partir de 2011 joue à plein : les Américains sont vus comme en déclin et l’Union européenne comme une entité amenée à exploser. Sur le plan des valeurs, la défense du modèle traditionnel a eu des échos y compris jusqu’à Maïdan, ou certains pro-Européens ne souhaitaient pas suivre le modèle biopolitique d’Europe de l’Ouest (mariage pour tous, droits des minorités sexuelles, etc.). Contre toute attente, les sanctions économiques ont des effets sur l’économie russe ; il s’agit maintenant d’essayer de trouver une solution raisonnable, permettant aux différents interlocuteurs de trouver une porte de sortie – ne pas envisager de solution diplomatique, c’est faire durer la guerre, sans issue possible. Or, la guerre en Ukraine a déjà trop duré, et s’avère coûteuse en hommes chaque jour. En dépit de nos réticences et de nos réserves, il faudra à un moment ou à un autre retourner à la table de négociation avec le Président russe.

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