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Syrie : jours ordinaires sur Facebook

Twitter et les chancelleries bruissent de rumeurs sur une fuite imminente de la famille Assad à l'étranger alors que villes et villages sont toujours écrasés à l'arme lourde. Pourtant, toute la Syrie ne vit pas cette réalité. Et Facebook est désormais le seul lien entre les réalités des Syriens. Une blogueuse de Damas raconte une journée qui ressemble à beaucoup d'autres depuis bientôt un an.

Revue de blogs

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Les vidéos et les dépêches continuent à se déverser depuis la Syrie. On s'interroge maintenant sur l'éventuel "point de chute" de la famille Assad. Mais sur place, en Syrie, la réalité perçue par les Syriens n'est pas synchronisée sur le flux des agences de presse. Une activiste syrienne connue, Razan, qui a récemment passé deux semaines en prison, tente de faire partager sur son blog cette fragmentation de la réalité, depuis Damas. Son témoignage fait aussi ressortir que Facebook est devenu non seulement le seul média non censuré mais aussi le seul qui parvient à donner un sens d'une réalité commune à tout un peuple. 

"[...] J'ai un job, de 10 à 17 heures, et après ça, je vais faire un autre genre de travail jusqu'à 21 heures, parfois 23.

Je rentre à la maison, je vérifie mes mails, Facebook, pour découvrir de nouveaux massacres, de nouvelles déclarations, et une escalade générale à différents niveaux.[...] Nous rentrons chez nous et nous vérifions les informations sur Facebook, parce que toutes les vidéos ne sont pas diffusées par Al Jazeera ou Al Arabiya, et Aljazeera ne parle pas de toutes les manifestations, surtout de celles qu'organisent les "minorités" [ndlr : politiques ou religieuses]. Facebook est devenu le seul média d'information non censuré pour les Syriens. Le Comité local de coordination (Local Coordination Committee) est dirigé par des militants laïcs ; donc nous sommes sûrs que si des manifestations sont organisées par la frange progressiste, ou s'ils publient un communiqué, on n'en entendra pas parler sur Al Jazeera, mais à coup sûr sur la page Facebook du LCC."

"Hier, je suis rentrée à onze heure du soir. Quand j'ai vérifié ma page Facebook, j'ai découvert qu'un massacre avait eu lieu à Karm Al-Zeitou, et que huit enfants avaient été tués. Je fais partie des gens qui sont contre le fait d'amener des enfants dans les rassemblements pendant une époque révolutionnaire ; les enfants devraient rester à la maison, surtout dans des villes comme Homs et Idleb. Mais les enfants qui ont été tués hier soir à Karm El-Zeitoun étaient chez eux, et cela ne les a pas protégés, au contraire, ça les a tués. Hier, le régime a bombardé un quartier de Karm El- Zeitoun dans la ville de Homs et a détruit plusieurs immeubles, deux rues entières ont été évacuées et 27 civils tués, beaucoup ont été blessés.

Je ne l'ai pas appris au travail, je le l'ai pas appris quand j'ai rencontré d'autres militants en ville, plus tard. Nous nous occupions de la révolution, mais la violence de ce régime continue à nous prendre de court. C'est la nuit dernière, quand j'ai vu cette photo, que je suis restée paralysée pendant un moment, avant de la "partager" sur le mur Facebook. Je n'ai pas pleuré, je n'ai plus de place pour plus de colère, j'étais juste impuissante, j'ai senti que le temps ne travaillait pas, ne travaille pas, pour mon camp". [...]

"Nous parlons du même pays, du même régime, de la même révolution. Mais les gens croient que le temps passe de façon linéaire en Syrie. Il passe vite à Idleb, à Homs, à Harasta, à Douma, et dans d'autres ville, mais dans la capitale, Damas, où le plus grand nombre d'activistes sont concentrés, où les positions des progressistes sont les plus fermes et là où il y a le contrôle le plus fort des services secrets, le temps bouge lentement pour les révolutionnaires à Damas. C'est précisément pourquoi le terme "rue" ne convient pas. 

Les "rues" dans les villes qui sont témoins de la plus grande violence, comme les bombardements, les snippers, l'armée assiégeant des quartiers et souvent des villes entière, vit une expérience totalement différente du régime, et donc de la révolution. Le temps pour les révolutionnaires dans ces villes signifie : manque de sang pour les transfusions, de fournitures médicales, de nourriture et de lait pour les enfants, de docteurs, d'outils chirurgicaux, d'endroits ou se cacher et être en sécurité, et parfois il signifie "trop tard", quand vous vous cachez dans un endroit qui est bombardé, et vous regardez les visages près de vous et ensuite vous réalisez, en quelques secondes, que ceci est la dernière chose que vos yeux verront de ce monde. Dans les villes comme Damas, il y a eu des fusillades, où les manifestants étaient ciblés et tués, comme dans les quartiers de Kafarsouseh, Midan et Barzeh, mais Damas ne connait pas de telles violences à un rythme quotidien. Beaucoup ont été emprisonnés, mais pas un seul détenu n'est mort sous la torture dans la capitale syrienne. Ceux qui ont été torturés à mort était des banlieues de Damas et d'autres villes syriennes. 

“La rue", à Damas, a une perception différente du temps. Et d'ailleurs, il n'y a pas une seule "rue" en Syrie. Il y en a plusieurs. Si le temps pour moi passe lentement, pour d'autres, il passe très rapidement [...] Il n'existe pas de rue "authentique". Il n'y a pas de voix "authentiques". Tous les manifestants défilaient en criant "paix" durant les trois premiers mois, mais maintenant, cela a changé, à cause de la violence du régime. 

"Selon le LCC65 personnes ont été tuées hier le 26-1-2012 en Syrie, dont dix enfants, quatre femmes et huit déserteurs de l'armée. 32 ont été tués à Homs, 12 à Hama, quatre dans les banlieues de Damas, trois à Idleb et Daraa, et un à Damas. Les noms des enfants tués par le régime dans le massacre de Karm El-Zeitoun le 26-1-2012 sont : 1-Waed Hamsho 2-Sana’ Akrah 3-Najem Akrah 4-Samira Bahader 5-Sidra Bahader 6-Abdel Ghani Bahader 7-Kinana Akara

Que vos âmes reposent en paix. Aucun mot ne peut décrire ce que la plupart d'entre nous ressentons aujourd'hui". 

"Issa, Hamza, Taqi et Izze Deen sont les prénoms de ces quatre beaux enfants qui ont été assassinés la nuit dernière à Latakié par les soldats du régime. Leur père n'a pas pu les ensevelir, car il est en prison. Leur mère n'a pas pu non plus les ensevelir, car elle est à l'hopital". Photo et légende extraites de la page Facebook de Razan 

 
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