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Pourquoi il est faux de penser que les catégories populaires seraient les plus enclines à redouter le programme économique et social de François Fillon

Alors que l'élargissement du corps électoral par rapport à la primaire devrait pousser François Fillon à tenter de s'adresser aux catégories dites populaires lors de cette présidentielle, les thématiques socio-économiques ne sont pas les seules à pouvoir intéresser ces électeurs. En outre, les récents événements (Brexit, Trump, référendum sur l'indépendance de l'Ecosse) témoignent de la tendance des plus démunis à voter pour les programmes les plus radicaux, quitte à n'avoir plus rien à perdre.

Politico Scanner

Publié le - Mis à jour le 2 Décembre 2016
Pourquoi il est faux de penser que les catégories populaires seraient les plus enclines à redouter le programme économique et social de François Fillon

Atlantico : Le volet économique et social du programme de François Fillon est souvent critiqué car il serait incompatible avec les intérêts des classes populaires et moyennes. Dans quelle mesure cette analyse réduit-elle les personnes défavorisées à leur seule condition sociale ? L'économie est-elle vraiment la dimension qui détermine en priorité le vote de ces catégories ?

Laurent Chalard : Effectivement, les résultats des dernières consultations électorales dans plusieurs pays développés (Brexit, Donald Trump…) montrent qu'aujourd'hui la question économique n'est plus la question primordiale pour les classes populaires. C'est désormais la question identitaire, en particulier la question de l'immigration. Le premier élément qui détermine que les gens choisissent un candidat plus qu'un autre, c'est la position de ce candidat vis-à-vis de l'immigration. Les classes populaires sont plutôt hostiles à l'immigration, donc le candidat tenant le discours le plus ferme sur cette question migratoire est celui qui a le plus de chances de récupérer la majorité de leurs suffrages.

On l'a constaté de façon assez impressionnante aux Etats-Unis avec le vote Donald Trump et à travers les réactions post-électorales : ceux qui ont voté pour Donald Trump sont ceux qui ont voté avant tout contre l'immigration. C'est exactement la même chose pour le Brexit : on a très bien vu que le moteur principal du vote pour le Brexit n'était pas du tout la question économique ou le fait que le Royaume-Uni serait dupé par l'Union européenne, mais bien l'incapacité de l'UE à gérer la crise des migrants.

Une fois dit cela, au niveau du vote sur la question économique, il y a eu un certain basculement puisque traditionnellement les classes populaires étaient majoritairement favorables à l'Etat-providence et à un programme d'aides sociales. Aujourd'hui, elles le sont beaucoup moins pour la bonne raison qu'elles ont l'impression que les aides de l'Etat servent essentiellement les populations d'origine étrangère. Certains discours ultra-libéraux, qui au premier abord pourraient faire fuir l'électorat populaire, ne le font plus car finalement ça ne lui fait pas plus peur que cela. Quand François Fillon dit 500 000 fonctionnaires en moins, ce n'est pas un élément qui fera pencher l'électorat pour ou contre lui.

Penser qu'il n'y a que la question économique qui mobilise cet électorat est très réducteur. Mais cela a changé. Il y a 20 ans, on n'aurait pas dit ça…

Maxime Tandonnet : Il faut s'attendre bien sûr à ce que le programme économique et social de François Fillon soit caricaturé par ses adversaires et présenté comme "défavorable" à la classe moyenne et populaire. Le chiffon rouge qui sera agité à ce propos sera par exemple la suppression de l'ISF. Or, tout le projet du vainqueur de la primaire est axé sur une volonté de lutte contre le chômage et sur la relance de l'initiative privée et des créations d'emplois. Dès lors, il est bien dans l'intérêt des classes moyennes et populaires les plus touchées par ce fléau, en particulier les jeunes et les femmes. Pourtant, on ne peut pas nier que le projet économique et social de M. Fillon suscite des inquiétudes dans le pays, notamment sur les retraites, la sécurité sociale, la fonction publique. Le rejet du pouvoir socialiste est infiniment plus fort que cette inquiétude aujourd'hui. Mais jusqu'à quand ? Il ne faut jamais oublier que l'opinion est versatile. Dès lors, ce serait s'aveugler que d'ignorer cette inquiétude et de ne pas la prendre en compte. Qu'est-ce qui motive le vote des catégories populaires ? C'est l'attitude de l'Etat face à leurs situations personnelles ou familiales. Elles votent en fonction de leur perception de la manière dont l'Etat prend en compte leurs difficultés quotidiennes, leurs préoccupations et notamment leur angoisse sur l'avenir de leurs enfants. Elles attendent un Etat qui assume ses responsabilités en matière d'emploi, d'éducation, de retraites, de santé, de pouvoir d'achat, de logement, de sécurité, de cohésion nationale, de maîtrise des frontières. A l'inverse, elles condamnent des dirigeants qui, à leurs yeux, faillissent à cette mission de protection. Elles votent en fonction de leurs attentes à cet égard.

>>>> A lire aussi : Attention au vote "risque-tout" : après le Brexit et Trump… bientôt la France ? Pourquoi les électeurs qui n’ont plus rien à perdre choisissent les solutions les plus radicales

De la même façon, l'explication de l'adhésion des catégories populaires au discours du Front national peut-elle vraiment se réduire aux considérations économiques et sociales ? Quelles sont les autres dimensions entrant en jeu ? 

Maxime Tandonnet : N'exagérons rien. Une partie et une partie seulement des milieux défavorisés est sensible au discours lepéniste mais il ne faut surtout pas généraliser. Le chômage et le pouvoir d'achat ne sont que des aspects de cette sensibilité. Le fond du problème est lié à l'impression d'être délaissé par les milieux dirigeants. Une partie des habitants du pays ont le sentiment que la France dite "d'en haut" est soucieuse avant tout de préserver ses situations, ses mandats et ses fonctions, tout en se désintéressant de ses souffrances et inquiétudes quotidiennes. Selon le sondage Cevipof sur la confiance en 2016, "88% des Français pensent que les politiques ne s'intéressent pas à ce que pensent les gens comme eux". D'où le vote de protestation, anti-système, ou bien l'abstentionnisme aux élections. C'est une manière d'exprimer le sentiment d'abandon et de révolte. Mais ce n'est pas forcément, dans la majorité des cas, un vote d'adhésion. Les milieux populaires les plus touchés par le chômage, l'insécurité, l'échec scolaire, se sentent parfois victimes de la mondialisation, supposée saper les fondements de la solidarité nationale, des valeurs traditionnelles, de la nation protectrice. Nous voyons bien aujourd'hui que la mondialisation est considérée comme un bienfait par la France dite d'en haut, mais qu'elle est redoutée par les milieux populaires qui y voient un danger pour leur vie quotidienne. Parfois, ils l'expriment par le vote anti-système.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 30/11/2016 - 14:24 - Signaler un abus Fr. FILLON

    Espérons que la majorité des votants se laisse guider par son bon sens et non par les cris d'orfraie de la gauche; Il s'agit d'un programme de redressement qui augmentera les chances de chacun. Que les succès inattendus du Brexit et de D. Trump nous inspirent: les peuples sont capables de réagir contre les évidences conventionnelles.

  • Par lafronde - 01/12/2016 - 10:33 - Signaler un abus Tout le monde préfère un travail à une allocation !

    C'est vérifiable autour de soi, chacun préfère un vrai travail à une allocation de l'Etat. Sauf quelques feignants. Donc ce qu'attend le Peuple c'est des politiques publiques qui favorisent l'emploi, mais ne le créent pas car l'Etat n'est pas une entreprise marchande et ne crée par lui même aucune richesse, il en consomme. L'emploi est créé par les entrepreneurs qui ne travaillent pas pour des prunes. Fiscalité et règlementation étatiques doivent donc être compétitives. Ce sont des principes politiques réputés comme libéraux. Ceci posé le Peuple sait-il que le libéralisme intérieur peut lui amener la rentabilité de l'entreprise, son essor, et donc l'emploi ? Le Peuple ne le sait pas car la République française est constante à le désinformer : son Education nationale ne forme pas des citoyens critiques vis à vis de l'Etat, ses Universités d'Etat ont presque un siècle de retard en économie, sa Presse d'Etat, et sa Presse gauchiste ont un intérêt idéologique à dénigrer le libre marché, et la Presse subventionnée (stipendiée) ou la Presse vivant de la publicité ne s'avèrent ne pas être pas motivées par la ré-information (économie ou migrations) sinon elles s'y mettraient.

  • Par lafronde - 01/12/2016 - 10:38 - Signaler un abus erratum

    avant dernière ligne, lire : "et la Presse subventionnée (stipendiée) ou la Presse vivant de la publicité s'avèrent ne pas être motivées par la ré-information..." (je tâcherai de mieux me relire la prochaine fois)

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Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Maxime Tandonnet

Maxime Tandonnet est historien, et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy. Il est l'auteur de Histoire des présidents de la République (Perrin, 2013), et alimente régulièrement son blog personnel.

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Jean-Daniel Lévy

Jean-Daniel Lévy est directeur du département politique & opinion d'Harris Interactive.

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