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Comme les nihilistes russes, les djihadistes écrivent le scénario de leurs crimes pour qu'ils soient sidérants

Les terroristes à la solde du djihad ont-ils pour modèles les héros sanguinaires de Tourgueniev et de Dostoïevski qui ont inspiré le mouvement nihiliste ? Dans un essai aussi subtil que lumineux, le philosophe François Guery met en lumière les points de rencontre entre ces assassins inventés au XIXe siècle et les réels d'aujourd'hui. Car l'écriture, la mise en scène, sont, comme par hasard, la "signature" des meurtres nihilistes comme des djihadistes...

Un livre, un débat

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Comme les nihilistes russes, les djihadistes écrivent le scénario de leurs crimes pour qu'ils soient sidérants

Les djihadistes écrivent le scénario de leurs crimes pour qu'ils soient sidérants. Crédit Reuters

Les origines du nihilisme sont assez floues. Ce « mouvement » a la très grande particularité de s’enraciner à la fois dans la fiction et dans la réalité…

François Guery : Il y a eu un va-et-vient entre réalité et fiction romanesque, puis élaborations psychologiques et morales. La réalité, c'est celle de la génération qui succède à celle des idéalistes d'avant 1848, date de la révolution ratée. Grâce à la fiction romanesque, il y a eu une célébrité des nihilistes, une fixation de l'attention publique, immédiate, sur un mouvement de mode qui a perduré, résisté à l'usure du temps.

Sans le roman et la pensée, sans Tourgueniev, Dostoïevski, Nietzsche, la mode aurait pu passer, mais avec eux, qui en ont été la caisse de résonance, l'amplificateur, il a pris cette ampleur "historiale", il est devenu un géant effrayant. Tourgueniev invente son Bazarov sur le modèle d'un médecin mort jeune, qu'il a connu, avant que Netchaiev le tueur ne fasse son apparition : celui-ci exagère les traits du Bazarov de fiction, et Dostoïevski calque son Verkhovenski sur Netchaiev, qui l'a impressionné. Nietzsche s'inspire de Dostoïevski pour faire le portrait de ces "catilinaires", créateurs, violents, hors la loi. Un enchaînement mène jusqu'aux bolcheviks et aux nazis, qui adoptent le "catéchisme révolutionnaire" de Netchaiev, et s'éreintent à "inverser les valeurs".

Cette inscription originaire au croisement de la fiction et de la réalité donne au nihilisme une force de suggestion toute particulière, dites-vous…

Je pense que des gens comme Tourgueniev le premier, puis Dostoïevski, ont été en effet fascinés, horrifiés mais aussi séduits, par la personnalité de ces aventuriers glaciaux, déterminés, effrontés, et que la création romanesque a rendu cet effroi et en a fait un "phénomène de société", quelque chose qui "fait époque", la signe, et qui aussi, lui permet de s'étendre comme une tache d'huile sur la société, notamment jeune mais pas seulement (Bakounine obéit à Netchaiev, lui offre les moyens même financiers de ses entreprises, avant de se reprendre, il en va de même de  leur double romanesque, le Piotr Verkhovenski et le Stavroguine des "Démons"). Etre un nihiliste et être un révolutionnaire se sont confondus, pour devenir un destin de la Russie traditionnelle, destin mortel, une fois que les circonstances en ont permis l'achèvement. Nietzsche a beaucoup fait, avec son "renversement des valeurs", pour sublimer ce mouvement cynique, ce n'est pas une fiction, mais une utopie, un projet vide qui a fait trop d'adeptes.

Le nihiliste "écrit son crime", "il est le romancier de son crime", dites-vous. De fait, on est frappé par l’écriture, la scénarisation des attentats du 11 septembre ou du 7 janvier …

J'ai été frappé par cette dimension de scénarisation, accompagnée de la jouissance de faire par les mots ce qu'on ne fait pas en acte, je parle de Dostoïevski. Les personnages qu'il invente "parlent comme des livres", ils mettent en abyme leur entreprise romanesque de "crime pensé". La réciproque : commettre un crime d'abord écrit, scénarisé, répété comme au théâtre, est le trait frappant des attentats successifs contre Alexandre II. Le 11 septembre est un chef d'oeuvre de composition et de précision, il a fallu penser à tout, passer de ces pensées à des réalisations pas évidentes (apprendre à piloter...), mettre de la concentration et de la minutie dans des préparatifs complexes. Le meilleur équivalent actuel, c'est la mise en scène de cinéma, les grandes productions coûteuses où on ne peut rien laisser au hasard, et où chaque scène oblige à des répétitions interminables pour aboutir, une fois la caméra lancée (moteur!). Dostoïevski a pensé le crime de Raskolnikov dans cet esprit, à un moindre degré puisqu'il se contente de tuer deux innocentes sans défense, mais il "pense", il rumine longtemps ; à s'en rendre malade. Pour le 7 janvier, il a fallu certainement des préparatifs minutieux, mais le 11 septembre à des côtés "superproduction" plus frappants ... Cela dit, le calcul minutieux du 7 janvier à Charlie Hebdo tient aux retombées médiatiques prévues, orchestrées, avec un timing, comme au billard on joue sur plusieurs coups d'avance, l'un entraînant l'autre jusqu'au but. Le numéro suivant de Charlie a donné lieu à des violences contre la France des droits de l'Homme, partout où s'étend l'influence de la tradition religieuse, ce qui retournait habilement le "bénéfice" immédiat en faveur des victimes. On peut imaginer que c'était calculé ...

 
Commentaires

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  • Par zouk - 16/02/2015 - 17:39 - Signaler un abus NIhilisme russe 19° siècle et djihadisme

    C'est bien ce qu'avait décrit A. Finkelkraut après de 11.9.2001 "Dostoïevski à New York". Qui l'a lu, qui en a tenu compte?

  • Par Anouman - 18/02/2015 - 21:06 - Signaler un abus Nihilistes

    Les islamistes ne sont pas des nihilistes, ils construisent quelque chose, comme Hitler construisait l'Europe de la supériorité de la race Allemande. C'est la même chose sur le principe. Le seul rapport qu'ils entretiennent avec Dostoïevski est l'ennui que distille leur scénario. La différence c'est que quand Dostoïevvski ne vous intéresse pas vous fermez le livre. Avec les islamistes vous n'avez que la solution d'espérer que les pouvoirs publics mettent leurs yeux en face des trous et résolvent le problème de manière radicale et définitive. Et c'est évidemment de l'ordre du rêve tant ce sont des couards ou des abrutis ou des vendus, au choix.

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François Guery

François Guery est philosophe de formation. Il a enseigné dans les universités de Lyon et de Besançon. Auteur de nombreux ouvrages (sur Descartes, Heidegger, Lou-Andreas Salomé...), il s'est depuis longtemps consacré à l'étude des nihilistes russes. Il vient de faire paraître "Archéologie du nihilisme" aux éditions Grasset.

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Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

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