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Le sultan Erdogan face à ses ennemis kémalistes

Après le succès de la grande marche du week-end dernier organisée par l’opposant Kemal Kiliçdaroglu pour protester contre la dérive islamiste et autoritaire d’Erdogan, Alexandre del Valle se pose la question de savoir si les Kémalistes sont réellement capables de s’opposer à la dérive « nationale-islamiste » du président turc et de son parti l’AKP, que rien ne semble plus pouvoir arrêter dans leur marche vers une Turquie néo-ottomane et autoritaire.

Turquie

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Le sultan Erdogan face à ses ennemis kémalistes

Depuis des années, le Parti républicain du peuple (CHP), lointain héritier du parti d’Atätürk, était allé de déconfitures et échecs. Divisé entre laïques nationalistes purs et progressistes et moins laïcistes, orphelin d’un leader charismatique, gangréné par les affaires, les scandales médiatiques et l’incompétence, le CHP n’avait même pas été capable de présenter un candidat issu de ses rangs lors de l’élection présidentielle de 2014 remportée par Erdogan ! À la tête du CHP depuis huit ans, Kemal Kiliçdaroglu, Président du Parti républicain du peuple, économiste reconnu âgé de 68 ans, n’avait jamais été en tête d’affiche et il peinait à redynamiser son parti.

Il vient toutefois incontestablement de remporter une victoire symbolique et médiatique depuis le succès inattendu de sa « marche de la justice » (version turque de la « marche du sel » de Gandhi), partie le 15 juin de la capitale Ankara. Avec pour slogan porteur et rassembleur «Hak, Hukkuk, Adalet» – Droits, Loi, Justice, la manifestation avait été organisée en réaction à la condamnation et à l’emprisonnement d’un député du CHP, et elle a culminé le 9 juillet dernier avec le rassemblement d’un million et demi de manifestants dans les rues d’Istanbul.

Surnommé par certains le « Ghandi turc » (en raison de sa ressemblance physique avec le pacifiste indien), Kiliçdaroglu, a réussi à coaliser non seulement ses électeurs du CHP mais aussi nombre de ceux du parti pro-kurde HDP, des militants de la gauche et de l’extrême gauche turque, des syndicalistes et des associations de défense des droits de l’homme. Le tour de passe-passe a également consisté à ne pas susciter de répressions de la part des forces de l’ordre, ceci en dépit de la violence verbale des partisans d’Erdogan qui ont accusé systématiquement les participants et sympathisants de la marche anti-Erdogan d’être des « complices » du Parti des travailleurs du Kurdistan, (PKK) classé terroriste par le gouvernement ou de l’organisation d’extrême gauche DHKP-C, et bien sûr du FETÖ, la célèbre confrérie de Fetullah Gülen accusée d’avoir fomenté le coup d’Etat de juillet 2016 contre Erdogan.

Kiliçdaroglu, réclame la réintégration des 150 000 fonctionnaires radiés - dont 5000 magistrats, la libération immédiate des journalistes emprisonnés, l’annulation du référendum du 16 avril dernier. En fait, son parti (CHP) est subitement sorti de sa léthargie ponctuée de complaisances ponctuelles envers l’AKP, notamment en réaction au coup d’Etat manqué du juillet 2016, et il a subitement renoué avec une opposition plus frontale à l’Etat-Erdogan après l'incarcération d'un député du parti kémaliste issu de ses rangs, Enis Berberoglu. Berberoglu a été condamné à 25 ans de prison en juin dernier pour avoir transmis en 2014 au quotidien laïque Cumhuriyet une vidéo démontrant que les services secrets turcs (MIT) auraient livré des armes par camions à des djihadistes de Syrie liés à Da’esh et Al-Qaïda. Très Largement diffusées sur Internet, ces images ont provoqué les foudres d’Erdogan qui a été accusé de couvrir les mouvements de djihadistes à la frontière turco-syrienne au nom d’une cynique alliance objective face aux ennemis communs que sont les rebelles kurdes. Ces révélations ont provoqué l’inculpation et l’incarcération de plusieurs journalistes de Cumhuriyet, dont son ex-rédacteur en chef, Can Dündar, qui a depuis lors réussi à trouver refuge en Europe. Ironie de l’histoire, cette même arrestation de Berberoglu a été rendue possible par le vote d'une loi de mai 2016 sur la levée de l'immunité parlementaire des députés à laquelle les élus du CHP ne se sont pas opposés, ce qu’ils paient très chers eux aussi depuis aujourd’hui. Cette réalité permet de relativiser quelque peu la figure de « l’opposant numéro un » à Erdogan que serait Kiliçdaroglu, car le leader du CHP n’était pas si virulent face à Erdogan avant que son jeu ambigu ne se retourne contre les élus de son parti et lorsque qu’il avait soutenu Erdogan face au « coup d’Etat gûleniste » puis validé l’état d’urgence permanent décrété par un néo-Sultan qui avait momentanément séduit jusqu’à des kémalistes en jouant sur la corde sensible nationaliste anti-kurde. Et le parti HDP pro-kurde, dont Kiliçdaroglu essaie aujourd’hui de se rapprocher, a lui aussi payé le prix fort de ce ralliement paradoxal du CHP, puisque 11 de ses députés ont été emprisonnés au motif fallacieux de « complicité de terrorisme ». Parmi ces députés figurent les deux co-présidents du HDP, Figen Yüksekdag et son leader charismatique, Selahattin Demirtas, qui a décidé de tourner la page en souhaitant que la «Marche pour la Justice» «unifie tous les groupes d’opposition». Outre le HDP, la marche a même séduit d’importantes figures de l’AKP, dont Abdullatif Sener, ex-vice-premier ministre de 2002 à 2007.

 
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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan). Son dernier ouvrage paraîtra le 26 octobre 2016 : Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan). 

 

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