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La Wallonie, obstacle inattendu sur la route du Ceta : une preuve de bonne ou de mauvaise santé de l'Europe ?

Depuis six ans, l'Union européenne et le Canada négocient un traité de libre-échange. Soumis aux parlements nationaux, celui-ci a été refusé par le gouvernement wallon en conformité avec la Constitution belge, signe à la fois d'une bonne santé démocratique de l'Union mais également de son affaiblissement institutionnel.

Quitte ou double

Publié le - Mis à jour le 28 Octobre 2016
La Wallonie, obstacle inattendu sur la route du Ceta : une preuve de bonne ou de mauvaise santé de l'Europe ?

Atlantico : Ce jeudi, le gouvernement wallon a réitéré son opposition au projet d'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada, le menaçant directement. Le fait que la Wallonie, petite région à l'échelle de l'Union, fasse entendre sa voix et puisse constituer une entrave à un tel projet, doit-il être considéré comme une bonne ou une mauvaise chose pour l'Union européenne à la fois sur le plan démocratique et institutionnel ?

Alain Wallon : De fait, c’est le gouvernement canadien qui a mis – du moins officiellement – un terme aux négociations avec l’Union européenne sur le projet d’accord commercial Ceta. Aujourd’hui, le Canada modère sa position : il veut bien de l’accord, menacé la veille d’aller à la poubelle, à condition que les Européens règlent entre eux leurs différents.

Précisons que plusieurs partis au Canada, tant le Parti conservateur que le Npd social-démocrate, ont poussé en faveur de la reprise des négociations : si elles ont dèjà duré six ans, pourquoi pas un ou deux ans de plus si le contenu en vaut la chandelle ? On peut comprendre le dépit exprimé vendredi par des pleurs et un sec claquement de porte de la ministre du Commerce canadienne qui n’était manifestement pas préparée, ni intellectuellement, ni nerveusement, à un tel changement de scenario au moment d’espérer finaliser l’accord en grande pompe. Le tapis rouge était déjà prêt pour recevoir à Bruxelles, le 27 octobre, son patron, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. On peut imaginer l’état de sidération des deux parties, les Wallons exceptés, en se remémorant le visage ahuri des invités dans ces fameuses scènes de comédies anglo-américaines – je pense à Trois mariages et un enterrement – où le héros dit "non" contre toute attente au moment fatidique, ou bien qu’une voix forte s’élève du fond de l’église enrubannée pour s’opposer au mariage, ruinant en une seconde les longs efforts des deux familles pour se préparer à l’union de leurs rejetons.

Mais l’effet de surprise n’explique pas à lui seul les cris d’orfraie poussés alors par les présidents de la Commission et du Conseil européen, MM. Juncker et Tusk, ni les lamentations du chœur de pleureuses, façon théâtre antique, composé d’éditorialistes et de commentateurs furibards, qui s’y est joint. On a lu ça et là que c’était fini, plié, que plus jamais l’Union européenne ne pourrait se remettre à une table de négociations pour signer un traité commercial au plan international, même avec le Vietnam – qualifié indirectement de dictature par M. Juncker ! –, que l’échec de six ans de préparation du Ceta était un coup bas quasi définitif à la crédibilité de l’Europe, que celle-ci, à l’instar de la Gaule d’Astérix et Obélix, était prise en otage par l’équivalent d’un village (pensez, 0,2% à l’échelle de la population européenne)... Tout ce théâtre grand-guignolesque cache en réalité, non pas l’échec du Ceta pour lui-même puisque sa négociation va reprendre, mais celui d’une méthode : celle de la gestion peu transparente par la Commission du mandat de négociation que lui confient les Etats membres qui restent, rappelons-le, les patrons de tout l’exercice. Agiter le spectre d’une catastrophe quasi planétaire et la coller sur le dos d’une entité élue, légitimement partie prenante au processus de décision d’un des Etats fondateurs de l’Union, la Belgique, relève de la même difficulté à comprendre ce qui peut faire ou au contraire défaire aujourd’hui l’adhésion des citoyens au projet européen.

Or, comme l’a dit fort à-propos Paul Magnette, le ministre-président de la région wallonne : "La crise de l’Europe est profonde. Le débat démocratique n’est pas le problème, mais la solution". Que la Wallonie puisse être partie au débat, exiger des réponses claires sur des points obscurs mais essentiels, tel le périmètre et le rôle exacts des fameux tribunaux d’arbitrage dont on sait qu’ils restent une pierre d’achoppement centrale de la négociation sur le Ttip (ou Tafta), l’autre projet de traité commercial transatlantique, paraît parfaitement légitime. Si par chance, grâce à une décision récente des gouvernements de Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les parlements de ces régions sont désormais codécideurs des choix fédéraux, eh bien tant mieux ! Pourquoi n’y pas voir un progrès dans la recherche des moyens et instruments pour redonner du nerf à la démocratie, devant les manques criants de la démocratie représentative en matière de participation citoyenne, et l’absence en général de relais politiques suffisamment proches des gens pour qu’ils s’en saisissent ? On est là à mille lieues des solutions populistes avec lesquelles on voudrait les confondre, les stigmatisant pour mieux continuer à cultiver cet entre-soi d’élites politiques dont de plus en plus d’Européens (ou d’Américains…) pensent qu’elles opèrent essentiellement pour elles-mêmes et les intérêts économiques des plus puissants. Que les institutions de l’Union européenne soient ainsi stoppées au feu rouge parce qu’elles sont ainsi faites, contrairement à ce qui est claironné par nombre d’eurosceptiques, qu’elles ne confisquent aucuns pouvoirs mais reposent avant tout sur la volonté des Etats d’en mettre une part en commun, voilà qui est plutôt une bonne nouvelle qu’une mauvaise. 

Roland Hureaux : Disons que si l'Europe était une entité politique normale, ça ferait désordre.

C'est, en tous les cas, quelque chose de très représentatif de ce qu'est devenue l'Europe de Bruxelles.  D'un côté, une bureaucratie obstinée qui cherche à imposer aux peuples d'Europe, soi-disant pour leur bien, une série de principes abstraits : en l'occurrence toujours plus de libre-échange; et de l'autre, des peuples qui résistent.

Pendant des années, la bureaucratie est passée outre, par-dessus la tête des Etats, il est vrai, très dociles. Maintenant, au travers des pouvoirs locaux, les peuples se rebiffent tandis que la légitimé de la bureaucratie européenne recule chaque jour davantage. C'est le prix à payer pour l'affaiblissement   délibéré de l'instance politique par excellence, seule à même de faire la synthèse des aspirations  populaires et des logiques techniques ou internationales que sont les Etats.  

Le traité avec le Canada, le Ceta, comme le traité avec les Etats-Unis, en veilleuse pour le moment (le Tafta)  partent du principe que pour sortir l'économie mondiale du marasme, il faut instaurer un libre-échange généralisé.

Cela implique la dilution définitive de l'Union européenne, qui était au départ une union douanière protégée par un tarif extérieur commun, au sein d'un espace mondial sans barrières. Cette orientation correspond, quoi qu'on dise, au dessein des Pères fondateurs, au moins de Jean Monnet, pour lesquels la Communauté européenne n'était que le banc d'essai de la mondialisation, voire d'un Etat mondial.

Cela implique aussi une foi aveugle au libre-échange comme facteur de  progrès, alors que de plus en plus d'économistes disent qu'il est plutôt la cause de la crise : l'ironie de l'histoire veut que ce soit un économiste belge, Paul Bairoch, dont les idées sont reprises par Emmanuel Todd, qui, en analysant ce qui s'est passé dans le monde depuis 1800, a montré que le protectionnisme a permis le décollage des plus grandes puissances économiques comme les Etats-Unis ou l'Allemagne.

Je trouve aussi cocasse que la difficulté survienne entre deux pays au moins en partie francophones : le Canada et la Wallonie.

 
Commentaires

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  • Par J'accuse - 23/10/2016 - 12:05 - Signaler un abus Les Etats-Unis d'Europe sont une utopie

    Je n'ai pas de compétence et donc pas d’opinion sur le CETA. En revanche, je sais que la démocratie, c'est la loi de la majorité: lorsqu'une infime minorité peut bloquer tout le monde, ce n'est à l'évidence pas un signe de bonne santé démocratique. Il ne peut pas y avoir de démocratie européenne puisqu'il n'y a pas d'identité européenne, certaines identités nationales ayant même beaucoup de mal à se maintenir. L'UE ne marche pas parce qu'elle ne peut pas marcher, sinon dans un cadre dictatorial qu'aucun peuple européen n'acceptera. Le blocage wallon n'est pas un simple incident sur un traité de libre-échange, mais un symptôme de la maladie structurelle et dégénérative de l'UE, mortelle à 100%.

  • Par Deudeuche - 24/10/2016 - 09:47 - Signaler un abus L'Europe n'est pas une nation

    cependant une structure d'alliance permanente est évidemment possible, mais rien d'autre. Forcer un traité contre les peuples aboutit à ce résultat, et la logique libérale-libertaire, l'alliance "fric et bobo arc en ciel", le monde selon Tim Cook ou la CEDH ou madame Clinton, trouve son Némésis en la forme d'un petit parlement Wallon....super!

  • Par Eolian - 24/10/2016 - 15:46 - Signaler un abus Bravo les Wallons

    L'Union Européenne est mal partie à vouloir tout contrôler comme si c'était un Etat. Ce n^'est qu'une union qui aurait dû plutôt être une fédération d'états avec un minimum de liens essentiels communs.

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Alain Wallon

Alain Wallon a été chef d'unité à la DG Traduction de la Commission européenne, après avoir créé et dirigé le secteur des drogues synthétiques à l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, agence de l'UE sise à Lisbonne. C'est aussi un ancien journaliste, chef dans les années 1980 du desk Etranger du quotidien Libération. Alain Wallon est diplômé en anthropologie sociale de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, VIème section devenue ultérieurement l'Ehess.

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Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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