Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 24 Novembre 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Vote d'une résolution anti-Google : pourquoi les députés européens se trompent d'ennemi

Les députés ont demandé le 27 novembre dernier à la Commission européenne "d’envisager de présenter des propositions visant à séparer les moteurs de recherche des autres autres services commerciaux" afin de démanteler le monopole de Google sur Internet. Décryptage comme chaque semaine dans la chronique du "buzz du biz".

Le buzz du biz

Publié le
Vote d'une résolution anti-Google : pourquoi les députés européens se trompent d'ennemi

Le Parlement européen a adopté, le 27 novembre, une résolution "anti-Google". Crédit Reuters

Le Parlement européen a adopté, le 27 novembre, une résolution "anti-Google". Les députés ont ainsi demandé "à la Commission d’envisager de présenter des propositions visant à séparer les moteurs de recherche des autres autres services commerciaux". En clair, ils veulent démanteler le géant d’Internet. La tendance n’est pas unique et elle se pose pour l’ensemble des leaders du Web : aux Etats-Unis, Paul Krugman a ainsi fantasmé de pistes similaires, à l’encontre d’Amazon.

La logique derrière ces revendications est que des acteurs économiques pourraient devenir trop important et ainsi menacer la concurrence. Elle présuppose qu’un marché doit être atomisé (c’est-à-dire comprendre un très grand nombre d’acteurs) pour fonctionner de manière saine : plus il y a d’opérateurs, plus ils se stimulent pour être performants. Le monopole, voilà l’ennemi ! Le régulateur doit, en conséquence, intervenir pour éviter que certaines entreprises ne deviennent trop importantes : c’est pour cela qu’en France et à Bruxelles a été institué un "contrôle des concentrations" qui valide les rapprochements entre les plus grands acteurs.

La vision défendue, on le voit bien, n’est pas "ultra-libérale" (comme on tend parfois à qualifier, à tort, la politique de concurrence), mais "ultra-interventionniste".

Les économistes que l’opinion publique associe à l’ultra-libéralisme, comme Friedrich Hayek, sont au contraire très hostiles au droit de la concurrence. Dans leur logique, l’analyse ne doit pas porter sur une photographie du marché, mais sur sa dynamique. Poussé à l’extrême, leur raisonnement aboutit à l’idée que le monopole n’est pas un problème, pour autant qu’il soit parvenu là par ses mérites et que la situation économique le soumette à une pression permanente de ses concurrents réels ou potentiels. De leur point de vue, d’ailleurs, les barrières qui empêchent les nouveaux concurrents de réussir sont plus souvent d’origine étatique (la réglementation, la fiscalité, etc.) que privée.

Ces deux visions de la concurrence conduisent à des recommandations politiques radicalement opposées. Alors que le Parlement souhaite démanteler Google, on peut lui opposer qu’il serait plus pertinent de veiller à ce que l’Europe soit compétitive et laisse des innovateurs émerger.

Ce débat n’est pas qu’économique. Il reflète également deux façons totalement divergentes de concevoir la société : l’une accepte les inégalités, l’autre les rejette.

Certains confondent ces inégalités avec l’injustice. Le succès individuel trop important choquerait (c’est pourquoi il faudrait le taxer de façon punitive), les inégalités d’accès à certains services ou certaines prestations sont présentés comme des scandales moraux (les cliniques privées, mais également les loisirs), les inégalités temporaires de parcours professionnel sont vécues comme des humiliations (les jeunes se roulent par terre parce qu’ils n’ont pas immédiatement un emploi stable et très rémunéré). La recommandation politique serait donc d’organiser l’atomisation du marché, quitte à ce que l’Etat fournisse à tous les mêmes services.

D’autres au contraire pensent que les inégalités sont des stimulations : elles donnent envie de réussir, elles sont le résultat des stratégies méritantes. Dans cette conception, les inégalités ne sont pas scandaleuses : les rentes, la rigidité et l’absence de mobilité sociale le sont.

Pour une société, ce raisonnement a très certainement quelques limites : pour fonctionner correctement, une démocratie a besoin d’une certaine cohésion, comme l’a montré Pierre Manent dans la Raison des Nations, et l’on peut comprendre que le corps social accepte difficilement les disparités les plus extrêmes. Dans la sphère économique, toutefois, on ne voit pas bien ce qui justifierait un tel raisonnement.

Si Google est en quasi-monopole par ses mérites, le Parlement européen devrait le féliciter au lieu de le conspuer. Les députés seraient peut-être mieux inspirés de travailler à rendre l’économie européenne plus innovante, plus dynamique et plus fluide. Ce qui importe, ce ne sont pas les inégalités, c’est la mobilité économique.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par zouk - 04/12/2014 - 14:43 - Signaler un abus Google, concurrence....

    Projet idiot du Parlement européen, comme si le nôtre n'était pas amplement suffisant en la matière. Encore une incompréhension majeure, le véritable libéralisme est de ne pas limiter ni même gêner la concurrence mais au contraire de la favoriser au bénéfice du public.

  • Par zeliclic - 04/12/2014 - 14:52 - Signaler un abus Google, concurrence....

    Quand une situation de quasi monopole empêche l'émergence de nouveaux acteurs innovant, il faut agir d'urgence !

  • Par Ex abrupto - 04/12/2014 - 15:13 - Signaler un abus Lois anti trust

    Avant que celles ci ne soient abandonnées en fait aux US, IBM avait eu à souffrir d'une menace de démantèlement analogue. Le gvt américain avait renoncé car les morceaux résultants étaient eux mêmes très gros (CPUs, disques, printers, systèmes d'exploitation,....). Plus astucieusement, ils ont fini par imposer à IBM la publication des "internals" de ses hardwares et logiciels. Ca a complètement changé la donne sur le marché et les concurrents rentables sont apparus en rangs serrés..... Dans le cas de google, l'équivalent serait de les obliger à mettre à disposition de la concurrence les fichiers de données sur lesquels s'appuient les algoritmes ainsi que les algoritmes eux-mêmes. Et aussi le démantelement des autres activités orientées "transhumanisme".

  • Par vangog - 04/12/2014 - 16:50 - Signaler un abus Entièrement d'accord avec Le Noan et Hayek!

    L'UE crée des normes et des contraintes qui sont des freins aux investissements des sociétés Européennes, puis vient pleurer contre le monopole de sociétés extra-européennes qu'elle n'a fait qu'encourager. J'ajouterai que le Libéralisme intelligent impose de pratiquer un protectionnisme intelligent vis à vis de ces pays qui, eux, le pratiquent depuis toujours. Que feraient, à votre avis, les russes, les américains ou les chinois, si nous leur imposions le monopole d'un Google français? La mesure de séparation des activités de moteur de recherche et d'activité commerciale est totalement absurde, très en phase avec les normes débiles que l'UE impose à ses habitants médusés...

  • Par Texas - 04/12/2014 - 20:51 - Signaler un abus Des concurrents ?

    Les algorithmes de Google les a surpassés ! Que sont devenus les : AltaVista , Webcrawler , Lycos , Excite , Infoseek ....etc . Nous sommes vraiment singuliers !

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€