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Turcs et Kurdes irakiens : les raisons d’une étrange alliance

Alors que le gouvernement d'Erdogan a envoyé plus d'une centaine d'hommes pour entraîner des combattants kurdes, le gouvernement irakien proteste vivement contre ce qu'elle qualifie d'atteinte à sa souveraineté.

En marge de la lutte contre l’EI

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Turcs et Kurdes irakiens : les raisons d’une étrange alliance

Atlantico : après avoir abattu un avion Russe, la Turquie envoie des troupes dans le nord de l'Irak. Peut-on dire que la Turquie suit ses intérêts sans se soucier de ce qui l'entoure ? N'est-elle pas en train de se brouiller avec ses voisins ?

Alain Rodier : il convient de ne rien exagérer. Si le signe est fort, la Turquie avait déjà des troupes dans le nord de l'Irak et personne n'y voyait rien à redire. Je parle de différentes bases situées à une trentaine de kilomètres de la frontière turque dans la région de Dohuk. Elles regroupent en permanence quelques 2 000 hommes et des chars de bataille. De plus, régulièrement, l'armée turque effectue des incursions au Kurdistan Irakien pour y pourchasser le PKK mettant en avant un "droit de poursuite". Le renforcement qui a été à l'origine de la protestation de Bagdad ne comportait que 500 militaires, certes équipés de chars de bataille, ce qui fait toujours un peu de bruit.

Ce qui irrite profondément Bagdad, c'est que le camp de Bashiqa qui a été renforcé (et où étaient déjà présents des instructeurs des forces spéciales turques) est un soutien direct à Atheel Al-Nujaifi, l'ancien gouverneur de Mossoul démis de ses fonctions par le pouvoir Irakien. De plus, si l'Irak a effectivement demandé une assistance internationale pour lutter contre Daesh, une partie des conseillers rejoignant les peshmergas kurdes, il n'a jamais été question de faire appel aux Turcs qui sont venus "à leur initiative". Il est vrai que cela s'est fait avec l'accord plus ou moins tacite du gouvernement régional du Kurdistan dont le président est Massoud Barzani. L'autonomie, pour ne pas dire l'indépendance de ton irrite au plus haut point Bagdad qui voit une partie de son territoire lui échapper. Mais, regardons les choses en face : la réalité d'un "État" irakien centralisé a disparu depuis la première guerre du Golfe en 1991. Le pays est, de fait, coupé en deux (en trois aujourd'hui si l'on prend les zones sunnites). Tout retour en arrière est impossible. Bien sûr, tout cela pourra faire l'objet de négociations où la fiction d'un "État fédéral" sera avancée.

Il y a-t-il des intérêts pétroliers ou territoriaux pour la Turquie au nord de l'Irak ?

Oui et non. Les puits de pétrole sont bien situés au Kurdistan irakien, particulièrement dans la région d'Erbil. Mais je pense que les Turcs ont renoncé depuis longtemps à occuper cette région pour en récupérer l'exploitation des hydrocarbures. Ils préfèrent laisser cela aux Kurdes irakiens et se contenter d'assurer son acheminement vers le Golfe d'Iskenderun tout en prélevant un juteux pourcentage.

Quel est la première préoccupation de la Turquie ? Combattre l'EI ou s'assurer la maîtrise du problème Kurde ?

La préoccupation principale et prioritaire de la Turquie est de tenter de maîtriser le problème kurde. Ankara a été contraint, depuis la première guerre du Golfe en 1991, d'accepter une zone autonome kurde en Irak du Nord. Sa hantise est qu'une pareille chose soit pérennisée en Syrie du Nord, ce qui est d'ailleurs en train de se faire.

Le problème kurde n'est pas limité à la Turquie et à l'Irak.

Quand nous parlons "du problème kurde", il serait plus juste de parler "des problèmes kurdes". Pour faire simple, les Kurdes sont répartis sur quatre États, la Turquie, la Syrie, l'Irak et l'Iran. A tour de rôle, chaque pays a joué les Kurdes contre les intérêts de ses voisins. Par contre, tous les quatre refusaient systématiquement la création d'un "État" kurde situé à cheval sur les frontières. Depuis le début de la révolte en Syrie en 2011, Damas semble être moins à cheval sur ce principe n'ayant d'ailleurs plus les moyens d'intervenir au nord du pays. Je rappelle que les Kurdes syriens ne se sont pas opposés directement au régime de Damas. C'est ce dernier qui a retiré volontairement ses forces pour les consacrer à d'autres fronts jugés plus vitaux pour la survie du régime.

 
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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr (uniquement en version électronique); en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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