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Les trois chantiers zappés par Emmanuel Macron et qui pourraient faire dérailler le train des réformes

Modes de financement des syndicats, re-légitimation du libéralisme, inégalités... Dans la vague de réformisme qu'Emmanuel Macron veut appliquer à la France, le Président n'a-t-il pas trop ignoré​ les trois points suivants, et en quoi ceux-ci pourraient gripper son ambition ?

Au révélateur

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Les trois chantiers zappés par Emmanuel Macron et qui pourraient faire dérailler le train des réformes

Atlantico : La refondation de la démocratie sociale française issue de 1945. Emmanuel Macron n'a-t-il pas sous-estimé la nécessité de réformer les modes de financement des syndicats, notamment au travers de la formation professionnelle ?

Philippe Crevel : La démocratie sociale avait été réformée sous Nicolas Sarkozy, en particulier en ce qui concerne la représentativité. Après, il est vrai que sur les règles de financement, on est resté un peu au niveau du quai, en particulier en ce qui concerne la formation professionnelle et également, le conseil économique et social. Mais je dirais que ce n'est pas forcément là où le bât blesse dans le sens où les syndicats sont très présents au sein du secteur public, au sein des entreprises publiques, et que même s'il avait changé les règles de financement, je ne suis pas sûr que cela aurait eu une réelle incidence sur les mouvements sociaux que l'on connaît actuellement.

Je dirai qu'on est là au cœur d'une lutte de pouvoir entre le pouvoir politique - représenté par Emmanuel Macron et le Parlement - et ceux qui se revendiquent du pouvoir social, avec leur bastion, que représentent justement la SNCF et quelques entreprises publiques. Donc on est dans un vrai combat de pouvoir et souvent, les syndicats disent que la démocratie sociale, ou le pouvoir social, peut ou doit l'emporter sur la démocratie politique.

Erwan Le Noan : Le sujet du financement de la vie sociale française est un sujet laissé de côté depuis des années : on sait que les syndicats sont d’une représentativité très imparfaite (pour les salariés comme pour les patrons) et que leur financement est à revoir. Un député (Nicolas Perruchot) avait tenté de s’y attaquer il y a des années ; en vain. Si Emmanuel Macron a omis ce sujet, c’est probablement en pleine conscience et avec l’idée que s’attaquer à ce roc n’était pas nécessaire.

Il me semble que le diagnostic du Président est que les syndicats ne sont pas représentatifs, que les Français le savent et que dès lors, il a intérêt à faire avancer ses réformes sans eux (ou en associant un peu les réformistes et en prenant de front les plus conservateurs), plutôt que de se heurter à une forteresse vaillamment défendue par une poignée d’irréductible. La tactique du gouvernement, qui consiste en enchaîner les réformes (ou effets d’annonces) sans laisser de répit aux syndicats en est assez illustrative.

Le capitalisme financier. Alors que les Français vivent le "libéralisme" comme étant aujourd’hui synonyme de "néolibéralisme" ou de "capitalisme financier", Emmanuel Macron pêche-t-il en évitant un discours de re-légitimation du libéralisme qui se détacherait de cette perception des Français ?  Comment expliquer une telle faille dans le dispositif "macronien" ?

Erwan Le Noan : La fragilité du discours du gouvernement est que son projet, sa vision transformatrice pour la France est implicite dans tous ses discours : jamais il ne décrit concrètement comment il voit la France dans 5 à 10 ans. Il évite d’être explicite et, quand il se projette, c’est en utilisant des concepts complexes, désincarnés, très intellectualisés.

Son discours sur le libéralisme entre parfaitement dans cette analyse : le gouvernement défend une vision souvent qualifiée de libérale (ce qui se débat) parce qu’il promeut des réformes qui favorisent le marché ; mais on ne voit pas bien comment ce libéralisme irrigue l’ensemble de sa politique ou de sa pensée. Cette fragilité est probablement liée au fait que le gouvernement n’est pas idéologue (au sens de mû par une idéologie) : c’est un groupe réformateur et pragmatique, à la façon de toutes les élites technocratiques qui gouvernent le pays depuis des années. Elles ne sont pas libérales par conviction, mais parce qu’elles se sont persuadées qu’il était rationnel d’avoir recours au marché pour les questions économiques ; mais ce marché reste encadré : ce n’est pas le marché libre ! Cela conduit à des contradictions profondes, où le libéralisme est promu en apparence, mais en pratique il est administré par l’Etat, de façon autoritaire et centralisée : tout ce qu’il faut pour avoir un effet repoussoir.

Philippe Crevel : Aujourd'hui, le risque, c'est qu'on ne sait plus pourquoi Emmanuel Macron fait cette réforme de la SNCF. On ne sait plus à quoi elle se rattache dans le programme d'Emmanuel Macron. Est-ce de mettre un terme au statut des cheminots ? Est-ce d'assurer l'équilibre réel financier, hors subventions, de la SNCF ? Est-ce de préparer l'entreprise nationale à la libéralisation du secteur ? De ce fait, aujourd'hui, ce manque de pédagogie et de discours cohérent peut donner l'impression qu'Emmanuel Macron veut s'en prendre aux cheminots ou, deuxièmement, qu'il veut imposer un libéralisme forcené au secteur public français. Et le risque, c'est que l'opinion publique, à un moment donné, se retourne, car en France, c'est vrai que l'on n'a pas de culture libérale en tant que tel, on a plutôt une culture étatique largement partagée au sein de l'opinion publique. Donc il est vrai qu'Emmanuel Macron prend un véritable risque de ne plus être suivi par l'opinion. La victoire par rapport aux syndicats, c'est que l'opinion reste derrière le gouvernement et la majorité. Les syndicats ont été, dans un premier temps, surpris par la victoire d'Emmanuel Macron à la présidentielle et par son offensive contre une certaine cathédrale syndicale. Là, les syndicats ont l'impression que s'ils lâchent sur la SNCF, ils n'auront plus de remparts et que la cathédrale sera ouverte. Donc ils mettent un point d'honneur à défendre le statut des cheminots. Emmanuel Macron, de son côté, a peut-être été pris par le vertige de l'élection présidentielle : il est jeune, il a une majorité jeune, avec peu d'expérience. Il a eu, peut-être, un enivrement des premiers mois, avec l'absence de réseaux, l'absence de possibilité de jouer sur plusieurs tableaux au niveau des négociations. Et donc c'est vrai qu'il peut prendre le risque de s'enfermer dans une voie sans issue si, à un moment donné, il ne peut pas bénéficier de l'appui de l'opinion publique. Donc, là il y a certainement chez Emmanuel Macron un moment, un cap clé à surmonter, à dépasser. Sinon, le reste du quinquennat pourrait prendre une autre tournure.

 
Commentaires

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  • Par cloette - 04/04/2018 - 08:38 - Signaler un abus Mais oui

    On est bien à un tournant du quinquennat, et c'est bien le "quinquennat des riches", ce n'est pas "un peu facile" de le dire , il faut assumer la réalité ! Il y a un manque de pédagogie ? Macron est incapable de pédagogie, son discours est toujours confus.

  • Par vangog - 04/04/2018 - 09:36 - Signaler un abus Je dirais « quinquenat des bobos »...

    tant les riches oisifs de centre-ville, la toute petite minorité qui a voté Macrouille, sont les seuls qui profitent du système Macron, gloubi-goulba d’ultra-socialisme, notamment sociétal et propagandiste, et d’ultra-libéralisme, c’est à dire le libéralisme mal compris, qui flirte avec les bobos-capitalistes finançant ce système. Un libéralisme intelligent aurait cessé de bavasser à tort et à travers, pour s’attaquer aux vrais causes du marasme français: l’UE de Schengen, l'état tentaculaire et dispendieux, les privilèges de la nomenklatura PS, des corps intermédiaires sur-puissants, confisquant la démocratie au profit d’une idéologie ringarde...Macrouille n’a pas les couilles de s’attaquer aux vraies causes! Alors, il fait du Sarko-le-tricheur! Il biaise et tente de raboter à la marge...son quinquenat est déjà foutu, comme les deux précédents, et ses soutiens aveugles commencent à le sentir"’...déjà mort!

  • Par cloette - 04/04/2018 - 09:46 - Signaler un abus @Vangog

    Vous avez raison en effet .

  • Par brennec - 04/04/2018 - 11:46 - Signaler un abus @vangog question de vocabulaire

    "’est à dire le libéralisme mal compris, qui flirte avec les bobos-capitalistes" plutôt que ultra-libéralisme ça s'apelle crony capitalism, en français capitalisme de copinage.

  • Par GP13 - 04/04/2018 - 12:06 - Signaler un abus Comment réussir le post-communisme en France ?

    La gauche communiste et marxiste dispose encore en France d'un soutien populaire important. Probablement parce que les communistes n'ont été qu'associés au pouvoir et que le pays n'a connu ni Goulag, ni révolution culturelle, ni émule de Pol Pot....... Ce serait bien que la page se tourne enfin chez nous, 29 ans après la chute du mur de Berlin. Macron veut casser les bastions communistes,et donc la CGT et le statut des cheminots, mais il est mal placé pour le faire parce que ses principaux soutiens sont des post- marxistes qui ont évolué de la dictature du prolétariat, à la dictature technocratique.

  • Par cloette - 04/04/2018 - 13:16 - Signaler un abus Il veut casser les statuts, soit,

    mais il faudrait le faire pour tous, statuts des présidents des ministres ( 8 jours ministre et la retraite est acquise), des députés ....

  • Par Ganesha - 04/04/2018 - 14:24 - Signaler un abus GP 13, et quelques autres...

    Une curiosité sur Atlantico : les papys qui viennent ici régulièrement nous expliquer que l'Ultralibéralisme fait partie intégrante du Communisme ! Une telle négation aussi absurde de la réalité fait-elle vraiment partie des symptômes principaux de l'Alzheimer ? Il faudrait qu'un spécialiste en neurologie nous donne plus d'informations sur cette forme particulière de démence sénile.

  • Par Essen - 04/04/2018 - 14:59 - Signaler un abus Elite

    Macron l'a assez répété lui-même, il fait partie de l'élite et veut imposer un pouvoir vertical. On se demande même comment certains font pour oublier ses incroyables paroles ! Il serait donc plus judicieux de parler d'élitisme !!! NB : élite ne signifie pas forcément au-dessus bien que notre Guide Suprême semble en être persuadé

  • Par moneo - 04/04/2018 - 18:18 - Signaler un abus un peu de franchise dans son discours ça serait mieux

    on entend les syndicats , l'ultra gauche ;les journalistes massivement de Gauche répéter ;on ne va pas toucher aux acquis sociaux.. mais messieurs nos gouvernants quand aurezvous le courage de venir dire aux français que le problême de ces avantages c'est qu'ils ont été acquis par de la dette publique c'est à dire par les impôts des français et ce que veulent les syndicats c'est que ça continue indéfiniment le fait de travailler pour la sncf n'implique pas de partir plus tôt à la retraite à des conditions exorbitantes par rapport au secteur privé ,il serait tellement facile de venir dire aux français voila vous êtes chauffeur routier vous gagnez pour tant d'heures de boulot journalier ;vous partirez à la retraite à tel âge, votre retraite sera calculée sur une moyenne des 16 dernières années ,vous n'aurez pas d'avantages quelconque pour votre famille et vous n'avez pas de sécurité de l'emploi en face voila la situation d'un conducteur SNCF comparez..cette situation qui a coûté tant milliards d'euros depuis l'origine payés par les contribuables peut elle continuer?êtes vous d'accord pour payer encore et toujours pour la sncf. Du concret merci

  • Par GP13 - 04/04/2018 - 18:29 - Signaler un abus A Ganesha

    Ne prenez pas votre imagination pour la réalité !!! Il n' y a que vous pour penser que le dirigisme est une composante de l'ultralibéralisme.......

  • Par 2bout - 04/04/2018 - 19:36 - Signaler un abus moneo

    pour prolonger votre propos, on notera le comportement pitoyable de l'ensemble de la classe politique, et plus particulièrement ces membres d'une opposition qui avait tenté puis finalement renoncé en 1995 face à ces mêmes cheminots.

  • Par docmaboul - 04/04/2018 - 19:55 - Signaler un abus Vive le service public !

    La rail fait la loi ! Et les contrôleurs du ciel aussi ! Pauvres travailleurs prolétaires ! Pauvre France surtout, quand réalisera-t-elle- que l'on est depuis 18 ans au 21ème siècle. Un train de retard bien sûr !

  • Par Bobby Watson - 04/04/2018 - 21:29 - Signaler un abus La dernière phrase

    La dernière phrase de M Le Noan dit tout: le macronisme ne dit rien des enjeux essentiels comme la sécurité ou l'identité, où la notion de service public... parce qu'il n'a rien à dire.

  • Par l'enclume - 05/04/2018 - 10:46 - Signaler un abus Un peu de résistance bordel

    Avant de tomber dans le piège tendu par ces "Zélites" Lisez l'excellent article de David Desgouilles paru sur Causeur.FR, "Il faut, au contraire, augmenter le nombre de parlementaires. Réduire leur nombre serait aussi néfaste que démagogique

  • Par gilbert perrin - 06/04/2018 - 10:38 - Signaler un abus Doc ma boule !!! ah ! oui ....

    le SERVICE PUBLIC, n'est pas au service du public, mais au service de la FONCTION PUBLIQUE : des FONCTIONNAIRES PLANQUES .... Gilbert perrin

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Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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