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Transhumanisme : entre l'homme réparé, l'homme augmenté et l'homme enlisé dans la pauvreté, saurons-nous échapper à un remake de la concurrence mortelle entre Homo Sapiens et Neandertal ?

Guérir, réparer, mais également augmenter les capacités physiques et intellectuelles de l'humanité... Le transhumanisme modifie notre rapport à la vie et à la mort et pose la question d'une nouvelle civilisation.

Mort à la mort

Publié le - Mis à jour le 29 Janvier 2016
Transhumanisme : entre l'homme réparé, l'homme augmenté et l'homme enlisé dans la pauvreté, saurons-nous échapper à un remake de la concurrence mortelle entre Homo Sapiens et Neandertal ?

Atlantico : Le rêve transhumain est de développer nos performances pour ressembler plus aux machines… Allons-nous vers une robotisation de l’homme ? 

Robert Redeker : Je ne crois pas que ce soit la transformation de l’humanité en une population de robots qui s’annonce. L’intelligence, la conscience et la liberté seront l’apanage de ces transhumains autant qu’elles sont les nôtres. Il est probable que leur intelligence, au sens opérationnel du mot, comme intelligence opératoire, combinatoire et fabricatrice, sera plus développée que la nôtre. Mais ce sont surtout les facultés et les performances corporelles qui seront très supérieures aux nôtres. L’immortalité sera l’espoir fou et impossible de ces transhumains.

Elle sera sans doute leur drame et leur détresse. 

Roland Moreau : Le rêve transhumaniste consiste à améliorer et décupler les capacités humaines par l'utilisation des sciences et des technologies (génétique, informatique, neurosciences...) pour aboutir au nouveau paradigme de "l'homme augmenté". Mais dès à présent, la frontière entre l'homme et les robots tend à s'estomper et les "cyborgs" ne relèvent plus de la science-fiction. Nous croisons chaque jour dans la rue des centaines de personnes porteuses d'un pacemaker, de prothèses auditives et, plus récemment, d'une électrode implantée dans le cerveau et reliée à un émetteur placé sous la peau. Des expérimentations humaines sont en cours pour l'implantation d'un cœur artificiel, d'une rétine artificielle, d'un bras articulé commandé par le cerveau. Des interfaces cerveau-ordinateur vont permettre aux tétraplégiques d'utiliser un ordinateur à partir de l'activité de leur cerveau. Toutes ces recherches visent à remplacer un organe défaillant, à "réparer" une fonction, et à compenser un handicap par la jonction de l'homme et de la machine. Mais le rêve transhumaniste va au-delà de la réparation, il s'agit d'augmenter les capacités physiques et intellectuelles humaines jusqu'à l'accroissement de l'espérance de vie, qui aboutira peut-être un jour à l'immortalité.

En déclarant la guerre à la mort, le transhumanisme serait-il une rupture anthropologique? 

Robert Redeker : En apparence, oui. Mais la maladie et la mort réussiront, comme toujours, à se frayer un chemin dans cette néo-humanité. Ces deux ennemies sont aussi les deux meilleures alliées de l’homme. Leur persistance donne à espérer. C’est le combat contre la première et le mystère de la seconde qui maintient l’humanité de l’homme. Mieux : ce sont elles en effet qui empêchent le cœur humain de se dessécher. Un autre argument importe, en lien avec Lacan : nous ne devenons hommes que parce que nous savons que nous allons mourir. C’est la découverte de notre mortalité qui fait de nous des hommes. L’homme et la mort ont leurs destins liés. Si vous supprimez la mort, vous supprimez l’homme. Autrement dit : pour empêcher la déshumanisation de l’homme, il faut compter sur la maladie et la mort.

Roland Moreau : Plutôt qu'une rupture anthropologique, il s'agit d'une évolution qui procède par des acquis successifs. La thérapie génique fait des progrès considérables, qui ne sont guère relatés dans la presse écrite. Depuis quelques années, des maladies génétiques, certains cancers et des hémopathies font l'objet d'expérimentations humaines dont les résultats sont très encourageants. Il faut aussi souligner que les équipes de recherche françaises sont particulièrement bien placées, grâce aux crédits du Téléthon. La thérapie génique va permettre de guérir des milliers d'enfants et d'adultes atteints de maladies mortelles et très invalidantes. Quelques voix se sont faites entendre pour critiquer cette technique, pour des raisons religieuses. Il s'agit de quelques intégristes qui estiment sans doute, comme Ignace d'Antioche, qu'il convient de valoriser la souffrance !

Le risque n’est-il pas, avec les hommes augmentés (et pas seulement réparés) de créer une “race” d’hommes qui supplantera celle existant déjà, comme l'homo sapiens a mis sur la touche l'homme de Néanderthal ?

Robert Redeker : L’homme (ou la femme) augmenté(é) est un maillon intermédiaire entre l’homo sapiens et l’homme transhumain que vous évoquez. Plus qu’un risque, il s’agit d’un horizon vers lequel nous nous acheminons. Le sport et le show-business en sont les laboratoires visibles par chacun ; nous rencontrons dans ces deux domaines des mutants, plus tout à fait hommes ou femmes au sens habituel et hérité de l’histoire. Moralisatrice, la science nous dit que les races n’existent pas. Pourtant, un certain usage de la science, celui qui transparaît dans l’idéologie transhumaniste, qui s’applique pleinement dans le sport-spectacle et le show-business, revient à fabriquer une nouvelle race d’êtres humains appelée à déclasser les humains encore "naturels", voire à se servir d’eux à la fois comme prolétaires plus ou moins esclaves et comme réserve d’organes. Cette idéologie est présente partout dans notre société, à doses plus ou moins homéopathiques, aussi bien dans la chirurgie du cœur artificiel que chez les utilisatrices de Botox et les habitués du Viagra. 

Roland Moreau : A long terme, le risque d'une société duale composée d'hommes "augmentés" et d'hommes "naturels" est en effet réel. Il convient donc de s'inscrire dès à présent dans une démarche éthique. Le point de départ de la réflexion pourrait consister, dans le domaine de la thérapie génique, à tracer une frontière éthique qui distinguerait clairement le traitement d'une maladie incurable d'une part et la thérapie pour "convenance personnelle" d'autre part. Le traitement des maladies incurables doit être ouvert à tous, sans aucune restriction, mais l'ingénierie génétique pour un allongement déraisonnable de la vie ou, pire encore, à des fins d'eugénisme devra évidemment être proscrit. En dehors de la thérapie génique, en revanche, il ne faut pas sombrer dans un moralisme excessif : les malades en grande insuffisance cardiaque doivent pouvoir bénéficier d'un coeur artificiel et les adeptes du Viagra et du Botox ne doivent pas être culpabilisés ! 

 
Commentaires

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  • Par cloette - 25/01/2016 - 07:51 - Signaler un abus Chimpanzés

    Les hommes naturels seront à cette nouvelle race de post humains ce que sont actuellement les chimpanzés à l'homme !

  • Par zouk - 25/01/2016 - 13:23 - Signaler un abus Transhumanisme

    L'homme "augmenté"? N'exagérons pas, nous en sommes loin!

  • Par cloette - 25/01/2016 - 13:27 - Signaler un abus @zouk

    nous en sommes tout près non par les prothèses qui feront des cyborgs mais les modifications de l'ADN de l'embryon

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Robert Redeker

Robert Redeker est né le 27 mai 1954 à Lescure dans l'Ariège. Professeur agrégé de philosophie, il est écrivain, membre du comité de rédaction de la revue "Les temps modernes", du comité scientifique de CALS, du comité de rédaction de la revue "Des lois et des Hommes" et chroniqueur sur "iPhilo". Il est aussi membre du conseil d'administration de "Reporters sans frontières".

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Roland Moreau

Roland Moreau est médecin et inspecteur général des Affaires sociales.

Il a écrit "L'immortalité est pour demain" (Bourin Editeur, 2010), et "La menace terroriste Nucléaire, Biologique, Chimique" (éditions du Rocher)

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