Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Mercredi 07 Décembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Tous sous pression : comment les entreprises ont tué la valeur ajoutée de leurs salariés à grands coups de management intrusif

Les systèmes de contrôle ont pris un telle ampleur au sein de l'entreprise que les salariés n'ont d'autre choix que de réaliser leur potentiel créatif en dehors de celle-ci.

Ecologie humaine

Publié le
Tous sous pression : comment les entreprises ont tué la valeur ajoutée de leurs salariés à grands coups de management intrusif

Les entreprises ont tué la valeur ajoutée des salariés. Crédit Reuters

Atantico : Les 6 et 7 décembre se dérouleront les Assises du courant de l'écologie humaine. Si cette dernière peut se décliner dans tous les domaines, comment se décline-t-elle plus spécifiquement dans le monde du travail ?

Pierre-Yves Gomez : Le travail est au cœur de l’activité économique. C’est lui qui permet la création de valeur.

Sans sa valorisation correcte, l’économie ne fonctionne pas, c’est la crise. Or le travail est aussi une des modalités de l’humanisation. Depuis l’origine, l’être humain est l’animal qui peut transformer le monde par son travail, c’est-à-dire par une activité raisonnée, tendue vers un but prédéfini. Ainsi l’homme est homo faber, l’homme qui fabrique ses outils qui sont eux-mêmes les moyens de fabriquer d’autres objets. L’homme est ainsi un acteur de la nature.

Si d’une part le travail est au cœur de l’économie contemporaine, et si d’autre part le travail est un vecteur d’humanisation, on est amené à conclure que le travail ne peut pas être ramené au simple résultat qu’il produit. Car le travail produit certes des objets ou des services, mais il produit en même temps des travailleurs, c’est-à-dire des personnes qui en travaillant se modifient elles-mêmes, s’épanouissent ou se consument, gagnent en compétences ou s’atrophient…

Bref le travail est davantage qu’un simple facteur de production parmi d’autres. Il est à la fois le moyen d’assurer l’économie et un vecteur qui produit plus ou moins d’humanisation. On doit donc le considérer à la fois d’un point de vue économique et anthropologique. Cette articulation entre les deux est typique d’une préoccupation d’écologie humaine. Car l’écologie humaine s’intéresse aux interactions entre l’homme et son environnement qu’il soit naturel, social, économique ou culturel, dans la mesure où ces interactions qui ont un effet sur la personne humaine, sur sa protection et son développement. Interpréter le travail dans une perspective d’écologie humaine c’est donc considérer sa double dimension économique et anthropologique et affirmer que seul l’ajustement harmonieux de ces deux dimensions produit une valorisation juste du travail et du travailleur.

Vous estimez que la que "la théorie économique néolibérale a fait son temps", car en affirmant que "chaque individu cherche son intérêt, on est obligé de construire des organisations de plus en plus complexes pour faire travailler, échanger et consommer des individus égocentrés". Qu'est-ce qui vous permet concrètement de l'affirmer ?

La théorie économique a démontré cette affirmation dès les années 1990. Le système libéral est fondé sur la recherche des intérêts privés et oblige à créer des infrastructures sociales pour contrôler les excès. L'essentiel des systèmes d'information consiste à faire émerger de l'information pour contrôler les organisations. Ces chaines d'information ont représenté 40% de l'investissement dans les années 2000.  

Plus vous accordez une supposée autonomie aux acteurs, plus les entreprises mettent en place des systèmes de contrôle et de surveillance. Et ce car la théorie néolibérale considère que les acteurs sont opportunistes, en clair qu'ils ne cherchent que leur propre intérêt. C'est un principe élémentaire, plus l'acteur est supposé autonome et recherchant son propre intérêt, plus le social est construit par des règles très strictes. 

Selon une étude du cabinet Technologia, spécialisé dans la souffrance au travail, près de 3 millions de personnes en France seraient menacées par un Burn Out. Le monde du travail est-il réellement plus éprouvant qu'il ne l'était il y a 50 ans par exemple ?

Il est évidemment moins éprouvant sur le plan physique mais beaucoup plus sur le plan psychique. Nous avons fait un effort considérable pour diminuer la pénibilité objective du travail et ce serait faire un affront aux travailleurs des siècles passés que de comparer leur peine avec les difficultés physiques que doivent affronter les travailleurs, ceux des pays occidentaux tout au moins.

Mais ce progrès qu’il faut mettre au bénéfice de notre civilisation, s’est aussi accompagné d’une régression. Pour diminuer le temps de travail, mais aussi pour diminuer ses contraintes grâce à l’usage des machines, nous avons fortement intensifié le contenu du travail. Délivrer vite un résultat, assurer une performance rapide sont devenus les dénominateurs contemporains du travail. Si nous travaillons moins en durée les heures travaillées sont beaucoup plus intenses que dans le passé. Elles sont donc éprouvantes du fait qu’elles contraignent les corps, les esprits, la tension nerveuse de manière forte et continue.

Qu'est ce qui dans l'organisation actuelle du monde du travail rend ce dernier particulièrement éprouvant ?

Depuis les années 1990 avec la financiarisation de l’économie, les systèmes de production sont tournés vers la réalisation d’une performance objectivement évaluée par un profit. Cela a contribué à réduire le travail à sa contribution à la réalisation d’un profit. Les systèmes de reporting, de contrôle de gestion et de normes ont abstrait de plus en plus la réalité matérielle de l’activité humaine dans les entreprises pour ne repérer que sa participation à la création de valeur en termes de profits financiers.

Entre les travailleurs et à tous les niveaux, se sont installés des écrans de contrôle grâce auxquels on remplit des tableaux pour communiquer de l’information à d’autres qui font de même pour d’autres… On ne se voit plus, on s’envoie des tableaux de chiffres. On ne se croise plus, on s’envoie des emails.  Du coup le travail réel est devenu invisible. Non pas qu’il ait disparu, non pas qu’il ne se soit pas intensifié comme je l’ai dit précédemment. 

Mais son contenu est devenu moins important que le résultat financer qu’il produit. Du coup, sa dimension anthropologique est passée à la trappe. On ne voit plus que le travail réalise aussi un sujet, un être humain qui en travaillant se produit lui-même comme un artisan s’affirme en fabriquant son objet. On ne voit plus la nécessité de la solidarité entre ceux qui se sentent membres d’une communauté de travail. Les primes et des incitations individuelles ont érodé la solidarité. Pour beaucoup de managers influencés par la finance, le travailleur n’est plus qu’une variable d’ajustement qu’il faut réduire parce qu’il est trop coûteux, trop exigeant, trop fragile, trop peu performant. Les exigences de l’environnement économique a pris le pas sur l’être humain. C’est ainsi que les organisations ont fini par épuiser le travail réel faute de le reconnaître. C’est pour moi la cause essentielle de la crise qui a commencé à la fin des années 2000.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Anouman - 25/11/2014 - 19:16 - Signaler un abus Management

    Il est bien dommage que ce genre d'analyse ne soit pas plus prise en compte dans les entreprises. Mais aujourd'hui dans beaucoup d'entreprises la logique financière prime et surtout une logique financière de court terme. Ce qui augmente le résultat d'un exercice peut souvent le dégrader les années suivantes par dégradation du service et donc perte de clientèle (et baisse de productivité de gens peu motivés). Mais c'est la logique de l'objectif: On est jugé sur sa réussite et si on est habile on saura faire en sorte que le reste passe inaperçu, surtout si on ne reste pas trop longtemps, ce qui est le cas de nombre de cadres supérieurs. Après moi le déluge pourrait être la maxime de beaucoup.

  • Par CHARPFREFRA - 25/11/2014 - 20:37 - Signaler un abus +1000

    Très bon constat, l'entreprise ne prend aucunement en compte la productivité collective qui est supérieure à la somme des individuelles

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Pierre-Yves Gomez

Pierre-Yves Gomez est directeur de l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises/ EM LYON. Il a récemment publié La Liberté nous écoute (éditions Quasar, 2013) et Le travail invisible, enquête sur une disparition (éditions François Bourin, 2013) qui a reçu le prix du livre RH Le Monde – Sciences Po 2014 

Il tient également un blog.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€