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Syrie : les tensions militaires entre Turquie et Russie pourraient-elles être l’étincelle qui provoque un clash entre l’OTAN et Poutine ?

Dans le cadre des frappes russes contre l'Etat Islamique en Syrie, les avions russes ont survolé l'espace aérien turc, provoquant de vives réactions de la part des autorités locales. D'après la presse anglo-saxonne, les autorités turques auraient même prévenu la Russie que si cela se reproduisait, le feu serait ouvert sur l'aviation russe. Un acte qui pourrait être lourd de conséquences d'un point de vue diplomatique.

Double discours

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Syrie : les tensions militaires entre Turquie et Russie pourraient-elles être l’étincelle qui provoque un clash entre l’OTAN et Poutine ?

Atlantico : L’aviation de Vladimir Poutine a survolé l’espace aérien turque pour se rendre ou pour revenir de Syrie. La Turquie aurait menacé de faire feu si cela se reproduisait. Quelles seraient les conséquences diplomatiques d'une telle réaction ? S'agit-il d'un scénario crédible ?

Michael Lambert : Le survol de l’espace aérien de la Turquie pose un problème dans la mesure où il est ici question du passage au-dessus d’un pays membre de l’OTAN, et pourrait amener à des dérives pour le renseignement pouvant s’inscrire dans une autre perspective que celle de la lutte contre ISIS.

L’Armée de l’air de la Fédération de Russie pourrait ainsi procéder à la prise de photographies aériennes pour évaluer les moyens militaires dont dispose l’Armée turque puis les utiliser à des fins personnelles, ou bien encore donner ces informations à ses alliés.

 Qui plus est, le passage des avions russes est un moyen de mesurer la réponse que peut apporter l’Armée turque pour attester de sa puissance aérienne effective, et donc de mesurer le temps de réponse et les moyens dont dispose ce pays de l’OTAN.

Dans la pratique, il est peu probable que l’on assiste à une réponse de la part de la Turquie. Un tel scénario entrainerait des conséquences militaires et diplomatiques difficiles à mesurer dans une région du monde déjà trop instable. Il est également fort probable que l’Armée de l’air de Turquie ne dispose pas des moyens adéquats pour répondre rapidement à une violation de son espace aérien, et ce même si les avions envoyés par les Russes ne sont pas les plus modernes dont ils disposent à l’heure actuelle (Su-27 et autres avions de 4ème génération). 

Le scénario d’une attaque contre la Russie en cas de violation de l’espace aérien ne semble pas crédible à l’heure actuelle dans la mesure où la Russie pourrait profiter de cette occasion pour affaiblir la Turquie en armant le Kurdistan en y envoyant des armes — créant ainsi un potentiel début de guerre civile en Turquie —, répondre de manière violente en équipants les troupes syriennes avec du matériel plus moderne que celui actuellement envoyé. 

La participation de la Turquie au sein de l’OTAN empêche la Russie de directement répondre en cas d’agression de la part de la Turquie, mais il lui serait tout à fait possible d’armer les pays qui s’opposent à elle et ainsi parvenir à contourner l’application de l’Article 5 du Traité de Washington.

L'OTAN semble douter que le survol de l'espace aérien turc ne tienne que de l'accident, et souligne le danger que ces opérations représentent. Pour autant, ce discours est-il partagé par toutes les entités qui composent l'alliance occidentale ? Que dire de l'absence de réaction, en dehors du discours, des puissances membres ?

Dans une premier temps, il est à noter que les entretiens bilatéraux de ces dernières semaines entre Barack Obama et Vladimir Poutine ont porté sur la possibilité d’une intervention militaire en Syrie. Il est ainsi probable que les États-Unis ne s’opposent pas totalement à une intervention de la part de Moscou, qui s’avère même une opportunité afin de renouer le dialogue entre les deux puissances. 

Malgré l’opportunité que représente une telle coopération, il est probable que Washington ne puisse pas officiellement supporter le passage de troupes russes au-dessus d’un pays membre de l’OTAN. Les États-Unis et l’OTAN se retrouvent alors dans une position qui les contraint à effectuer des déclarations pour blâmer le passage des avions russes, mais sans aller vers la mise en place d’actions concrètes. 

Dans un deuxième temps, un conflit entre la Russie et l’Occident ne semble pas être l’optique la plus favorable pour les États-Unis, l’Union européenne ou la Turquie. Les États-Unis concentrent leur attention sur le Pacifique et ne souhaitent pas une nouvelle guerre au Moyen-Orient ou en Europe, l’Union européenne ne dispose toujours pas d’armée commune — ce qui la laisse sans défense autre que l’OTAN, et ce alors même que l’Alliance ne maitrise toujours pas les processus de contre-Guerre hybride — et la Turquie n’est pas en mesure de lutter contre un pays comme la Russie qui cherche à étendre son hégémonie en mer Noire, et donc à affaiblir Ankara. 

L’absence de réaction est alors à comprendre comme une forme d’entente entre les États-Unis et la Russie, avec des déclarations officielles de l’OTAN contre la violation de l’espace aérien, mais officieusement une acceptation de ces dernières tant que les dérives ne sont pas trop conséquentes. Cela n’exclut pas une possible réponse de la Turquie, mais une telle optique reviendrait à une erreur stratégique assez flagrante de la part des experts turcs sur les impératifs et les moyens dont dispose le Kremlin.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 09/10/2015 - 11:09 - Signaler un abus Oui, l'hypothèse du Kurdistan est valable!

    Mais l'armement du Kurdistan se heurte à l'allié Syrien. Peut-être la Russie a-t-elle attendu pour intervenir que l'affaiblissement de la Syrie soit profond, afin de mieux lui faire accepter un Kurdistan qui serait reparti entre les trois pays, Turquie, Irak et Syrie, et qui sera une pièce supplémentaire dans l'échiquier russe. Souvenons-nous que le PKK est communiste et un des partis-frères de l'ex-union soviétique, dont Poutine a poursuivi la politique impérialiste et expansionniste. La faiblesse des USA et, surtout, de l'UE, lui permettra une hégémonie politique sur le Moyen-Orient qui se profile déjà avec son alliance avec l'Iran. si la Russie parvient à vaincre l'EI dans cette partie du monde, elle n'aura plus qu'une chose à craindre: le sentiment de son invulnérabilité!

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Michael Lambert

Michael E. Lambert est doctorant en Relations internationales à Sorbonne Université (France) et à l'Université de Tampere (Finlande). Ses recherches portent sur le soft power de l'Union européenne, les Etats de facto dans la zone d'influence de Moscou et la mise en place du processus de Guerre hybride dans l'espace post-soviétique. Il est actuellement directeur du projet "Caucasus Initiative" qui analyse les mutations géopolitiques, juridiques et migratoires dans le Sud Caucase. 

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