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Syrie : Bachar el-Assad est-il finalement en train de gagner la guerre contre les rebelles (mais pas contre l'EI...) ?

S'il est prématuré de parler de victoire, la bataille d'Alep est décisive et a permis une reprise en main du régime syrien. En cas de victoire, Bachar el-Assad pourrait au mieux exercer son autorité sur la Syrie "utile" de l'ouest, la perspective d'un Etat unitaire étant de plus en plus éloignée.Toutefois, la situation pourrait évoluer différemment si la Turquie voisine, pays qui a le plus d'intérêts à faire tomber Bachar el-Assad, entrait directement dans le conflit.

Suspense

Publié le
Syrie : Bachar el-Assad est-il finalement en train de gagner la guerre contre les rebelles (mais pas contre l'EI...) ?

Atlantico : Alep est désormais la cible première du régime de Bachar el-Assad, ainsi que de l'aviation russe, qui cherchent à déloger les rebelles localisés dans la ville. Ceux-ci perdent du terrain. Est-il envisageable que Bachar el-Assad gagne cette guerre, après cinq ans de conflit ?

Alexandre Del Valle : Il est prématuré de parler de victoire, mais il est certain que la bataille d'Alep est décisive. Cette bataille a permis de déverrouiller le régime et d'empêcher les djihadistes d'avoir accès à l’extérieur, notamment à la Turquie par la voie du nord qui était celle du ravitaillement.

Tout dépend de ce qu'on appelle "gagner la guerre". Il y a un an et demi, le régime était déclaré comme étant en train de mourir. Si l'enjeu est de survivre, alors oui une bataille est en train d’être gagnée, mais si gagner la guerre signifie éradiquer tous les mouvements djihadistes sécessionnistes et rebelles et refaire vivre une Syrie unitaire sur un territoire dans lequel pourrait se déployer souverainement l'Etat syrien, alors non la guerre n'est pas gagnée du tout ! La perspective de redevenir souverain sur l'ensemble du territoire est aujourd'hui presque impossible pour l’Etat syrien dirigé par le régime baathiste-alaouite. Il est probable que l'on ne retrouve jamais dans le futur une Syrie unitaire comme ce qui existait dans le passé.

Mais il est clair qu’à l’opposé des pronostics des capitales occidentales et musulmanes sunnites qui déclaraient la fin imminente du régime Assad, ce dernier est bien tenace et a bénéficié ces derniers temps d'un appui massif non seulement de l’Iran - à la fois directement et indirectement au travers du Hezbollah libanais et des milices irakiennes entraînées par l'Iran - mais aussi de la Russie, qui lui a apporté une aide massive. Le but des Russes n'était pas uniquement de frapper Daech, mais de sauver le régime par rapport à tous ceux qui le menaçaient, à savoir les djihadistes et les islamistes modérés qui étaient autour de Damas. L'entrée en scène de la Russie a véritablement permis de retourner la situation. Les forces chiites iraniennes, irakiennes et du Hezbollah, quant à elles, ont servi de forces d'appoint complémentaires au régime et lui ont permis de se concentrer sur certaines zones. Récemment, le Hezbollah a libéré quelques villages chiites encerclés par les rebelles en utilisant la solidarité inter-chiite. Grâce à un appui extérieur indéfectible de l'axe irano-russe-Hezbollah, le régime syrien a pu reprendre un peu de souffle car son armée était épuisée et les soldats avaient du mal à se renouveler. De plus, à cela s’ajoute l’élément militaire kurde qui sert de facto de force d’appoint du régime qui lui a laissé les régions du nord et du nord-est. Les combattants kurdes ont d’ailleurs gagné des batailles significatives ces derniers jours et cela a été fort utile au régime, d’où le fait que les capitales arabes sunnites pro-rebelles refusent d’associer les forces kurdes séparatistes aux pourparlers de paix de Genève comme "troisième force" puisqu’elles sont accusées d’être devenues des forces d’appoint du régime pour Riyad ou Ankara.

Le concours massif des Iraniens et des Russes répond à des intérêts propres aux deux pays. Pour l'Iran, l'accès à la Syrie est vital pour pouvoir continuer à avoir une profondeur stratégique et un pouvoir de nuisance et d'influence au Proche-Orient. Sans la Syrie, l'Iran ne serait plus aussi influent en Palestine/Gaza, en Syrie et au Liban. Pour la Russie, la seule base stratégique navale en Méditerranée est en Syrie et Moscou en a fait une affaire de principe, en plus d’un levier de retour sur la scène internationale.

Par ailleurs, comme je l'ai déjà dit, l'armée syrienne étant épuisée et les désertions étaient nombreuses, la stratégie du régime syrien a alors consisté à accepter une multiplication des milices alaouites autonomes de l’armée syrienne officielle, des milices chrétiennes autonomes, et d’autres milices syriennes arabes ou non-arabes, musulmanes ou chrétiennes diverses, sans même parler des milices irakiennes ou du Hezbollah libanais et des Kurdes. Même à l'intérieur des troupes syriennes ou des forces pro-régime syrien, une multiplication des milices et une autonomisation de la résistance aux rebelles anti-régime ont pris forme. Quand une résistance est locale, autonome et qu'elle se bat pour la défense de son propre village, elle est parfois plus efficace qu'un fonctionnaire de l'armée qui va se battre sur un front plus "lointain". Cette multiplication des milices à la fois confessionnelles, locales, villageoises et territoriales a permis une plus grande combativité sur le terrain par rapport à des menaces qui étaient elles-mêmes polymorphes, puisque l'on avait d'un côté Daech, de l'autre des milices d'Al Qaïda, des rebelles sunnites divers (Jaich al Fatah, Ahram al Sham, Jaich al Islam, ASL, etc), des milices turkmènes qui se battent aussi contre le régime et qui ont un agenda pro-turc spécifiques (Légions Sultan Mourad, etc). Cette acceptation de la délocalisation par le régime, associée au patronage militaire iranien (Général Suleimani) et aux bombardements aériens russes, a permis cette reprise en main.

Dans ce même contexte, le régime a eu l'habilité de laisser aux Kurdes le front du nord. Jadis, les désaccords entre les Kurdes et le régime syrien étaient nombreux en raison de l'opposition du régime bassiste alaouite-nationaliste arabe aux indépendantistes kurdes non-arabes. La stratégie de Bachar el-Assad a en fait consisté à gagner du temps et à économiser de l'énergie et elle peut se résumer ainsi : "laissons aux Kurdes le soin de s'occuper de notre ennemi islamiste Daech ou autres jihadistes dans le Nord et laissons à des milices locales ou même alaouites le contrôle de certaines régions, puis aux Russes et aux Iraniens le support aérien et l’encadrement stratégique".

 
Commentaires

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  • Par Jean-Benoist - 09/02/2016 - 10:36 - Signaler un abus Bravo Bachar et Poutine

    seuls défenseurs dan sla région des chrétiens d'Orient.. honte à la coalition qui privilégie les opposants islamistes, les saoudiens et les turcs.

  • Par Ex abrupto - 09/02/2016 - 12:39 - Signaler un abus Quand je pense aux canadiens

    qui s'enfuient avec couardise. Et qui prétendent faire de l'humanitaire à la place: c.a.d. aider la logistique arrière de l'EI!

  • Par padam - 09/02/2016 - 14:19 - Signaler un abus 2ème set: retour de la Russie

    Tout à fait d'accord avec l'auteur sur la signification géopolitique et stratégique de l'engagement de la Russie sur le théâtre syrien. Les prémices d'un véritable chamboulement des équilibres internationaux, ou autrement dit, la fin de l'hégémonie occidentale "atlantiste".

  • Par vangog - 09/02/2016 - 18:35 - Signaler un abus Bravo aux Assyriens, Kurdes, Peshmergas, Russes...

    Hezbollahs et aux Syriens loyalistes, qui semblent se réveiller d'une longue torpeur...un peu comme l'UE enfumée par l'OTAN, l'ONU et les institutions droidelhommistes gauchistes, complétement larguées par la real-politik...

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

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