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Sortie (de route) de l’histoire : comment la chute du mur de Berlin a précipité l’Europe dans l’illusion d’un présent perpétuel sans passé ni futur

La réunification des deux Allemagnes a ressuscité chez les Allemands la crainte enfouie de son lourd passé. Une attitude inconciliable avec son important potentiel d'influence, et qui handicape jusqu'à l'Union européenne dans la mise en perspective de son avenir.

Série chute du mur de Berlin

Publié le - Mis à jour le 24 Novembre 2014
Sortie (de route) de l’histoire : comment la chute du mur de Berlin a précipité l’Europe dans l’illusion d’un présent perpétuel sans passé ni futur

Il y a 25 ans tombait le Mur de Berlin. Crédit Berlin

Atlantico : Il y a 25 ans tombait le mur de Berlin, mettant fin à la partition du monde en deux blocs. Comment pourrait-on décrire l'état d'esprit qui prévalait en occident pendant les années 1980, avant l'événement ? La pacification de la majeure partie de l'occident, la prospérité… Etait-ce l'insouciance de l'instant présent qui dominait, et comment en était-on arrivé là ?

Gil Mihaely : La "belle époque", comme on le sait, est devenue belle vue des tranchées de la guerre de 14-18… Essayons de ne pas succomber à la nostalgie en parlant des années 1980. Rappelons que pour l’opinion publique en Occident la Guerre Froide était toujours d’actualité au moins au début de la décennie et la Révolution iranienne avec sa suite (prise d’otages), avait déjà donné des éléments probants sur la logiques des clivages et conflits à venir.

Rappelons aussi à ceux qui l’ont oublié le bourbier libanais avec Drakkar, les otages et les attentats en France. Si ces années sont aussi caractérisées par un certain optimisme (à relativiser d’ailleurs) c’est parce que la dérégulation graduelle de l’économie et la révolution informatique ont donné l’impression que la croissance n’avait pas de limite. Et puisque la plupart des citoyens étaient encore protégés par les acquis des Trente Glorieuses, il y avait un moment très particulier où on pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre. L’écroulement de l’URSS a été dans ce sens la cerise sur le gâteau : on pensait pouvoir diminuer les crédits militaires, éviter des crises géopolitiques, ouvrir de nouveaux marchés et intégrer des dizaines de millions de personnes au mode de vie occidental.

Quand on se souvient des films que nous aimions collectivement (les blockbusters), il s’agit de E.T, Indiana Jones ou Retour vers le futur. Une dizaine d’années plus tard on a Jurassic Park, Forrest Gump, Apollo 13 et bien sûr Titanic, Armageddon et le Soldat Ryan… On commençait à s’inquiéter sérieusement et à se poser des questions angoissantes sur les limites, comme si nous  avions redécouvert notre finitude. Cependant, il faut souligner un fait important : depuis la fin des années 1950, l’Occident vit au rythme de la génération des baby-boomers (nés entre 1942-1960). Leurs goûts, leurs envies et leurs angoisses façonnent notre culture. Or, si dans les années 1980 ils avaient entre 25 et 40 ans et donc avaient beaucoup d’avenir, des projets et de l'espoir, ils commencent à vieillir et à avoir les idées noires de leur âge. Les fans de "salut les copains" sont toujours là et les spectacles des stars de l’époque ont beaucoup de succès. Il y a donc, au-delà des éléments objectifs, un effet générationnel assez fort à prendre en compte quand on analyse nos humeurs collectives.

Pierre-Henri Tavoillot : J’étais alors étudiant en Allemagne et je suis allé fêté le 1er janvier 1990 à Berlin escaladant le mur pour la première fois à la Porte de Brandebourg et retrouvant là une amie hongroise qui arrivait de l’Est. Ce fut une fête indescriptible, de joie pure et d’insouciance, en effet, où se mêlaient toutes les nationalités européennes. La destruction du mur a été un moment fort de la construction d’une identité européenne positive. Et sans doute la véritable fin d’un XXe siècle qui fut tragique mais heureusement court : 1914 pour son début et, donc, 1989 pour son terme.

Peut-on dire que l'année 1989 a achevé de nous plonger dans l'illusion d'un présent absolu, dans une caricature de "la fin de l'histoire" de Francis Fukuyama ?

Pierre-Henri Tavoillot : Il ne faut pas caricaturer la thèse de Fukuyama qui est plus subtile qu’on le dit. Elle ne consiste nullement à affirmer qu’il ne se passe plus rien dans le monde ! Pour une part, il reprend une version light de la thèse hégélienne de la "fin de l’histoire" qui consiste à dire que nous disposons désormais, dans un espace mondial globalisé, des instruments d’intelligibilité des événements historiques. Le monde est certes complexe dans le détail, mais nous disposons des grilles d’analyse pour en comprendre les phénomènes globaux. Pour une autre part, il constatait, avant même la chute du mur, que l’humanité avait atteint une forme d’unanimité. Pour le dire d’un mot, le capitalisme et la démocratie constituent "l’horizon indépassable de notre temps". On peut dénoncer le capitalisme financier et être déçu par la démocratie parlementaire, mais les critiques les plus virulentes (à quelques exceptions — un tantinet snob — près) ne remettent en cause ni l’un ni l’autre : elles envisagent un capitalisme plus juste et plus durable ; une démocratie plus participative et plus efficace. Ce sont des critiques internes qui pointent le décalage entre la promesse et la réalisation, mais ne proposent aucune remise en cause totale et surtout aucun autre possible crédible. C’est en ce sens que notre époque est tentée par l’idéologie de la fin des idéologies. On peut même contester que l’Islam radical constitue une "alternative", puisqu’il use habilement du capitalisme financier le plus classique, des techniques de communication les plus "marketées" et aspire à une démocratie épurée. Sa contradiction insurmontable est qu’il mobilise toute la modernité pour lutter contre elle : ce n’est pas tenable, même si cela peut durer longtemps ! Les radicalismes religieux représentent des pathologies classiques d’entrée dans la modernité — et nous sommes bien placés en Occident pour savoir que cette entrée dans la modernité peut durer fort longtemps et produire des terribles tragédies …

Gil Mihaely : On fait un mauvais procès à Fukuyama. En gros, il dit que la démocratie libérale est l’horizon indépassable de l’humanité. On peut ajouter que, si on croit à la thèse selon laquelle une guerre entre démocraties libérales est hautement improbable, cela signifie aussi une relative paix mondiale. Cela ne veut pas dire qu’il souhaite voir des démocraties libérales sur le modèle de celles des années 1980-1990… On peut tout à fait accorder démocratie libérale et nationalisation des banques par exemple… Et puis, est-ce que l’individu contemporain qu’on connait, quelqu’un comme nous, accepterait un régime où il n’a pas son mot à dire ? Fukuyama a donc mis le doigt sur quelque chose de profond : depuis la fin de l’URSS il n’y a plus d’alternative radicalement différente. Aujourd’hui encore, on ne voit pas un véritable projet politique et idéologique crédible et mobilisateur qui propose une rupture totale avec les systèmes politiques et économiques existants.

 
Commentaires

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  • Par L.Leuwen - 09/11/2014 - 09:56 - Signaler un abus Trop de fautes

    Les textes d'Atlantico sont-ils relus ? La quantité incroyable de fautes conduit à en douter. Dommage, cela rend désagréable la lecture d'un entretien intéressant.

  • Par Anguerrand - 09/11/2014 - 11:41 - Signaler un abus À ceux qui critiquent toujours Merkel et l'Allemagne

    Non seulement l'Allemagne est florissante mais elle a du "absorber " la RDA et le coût à été exorbitant pour la RFA. Malgré tout cela ce pays a réussi à avoir un budget à l'équilibre, elle commence à rembourser sa dette quand la France emprunte 1 milliard tous les 2 jours, et de plus son économie fonctionne comme la notre avant Mitterrand et les socialistes. Le niveau de vie est aussi plus élevé qu'en France seulement 25 ans après la réunification.

  • Par vangog - 09/11/2014 - 13:02 - Signaler un abus "Cette intégration post-soviétique [de l'Allemagne socialiste]

    était une nécessité"...l'auteur retombe dans les errements européens qui consistent à toujours justifier une erreur par une autre erreur qui aurait été plus grave encore... Mais c'est souscrire à une position européenne binaire et très archaïque! Et c'est oublier qu'il existe d'autres solutions, intermédiaires et négociées autrement que par le chantage puéril "c'est ça, ou la fin de l'Europe!" Ainsi, la RDA aurait pu devenir une nation européenne à part entière, faire vraiment le bilan catastrophique du socialisme, qui n'a jamais été fait, et choisir la voie de sa reconstruction idéologique! À la place, les Allemands ont choisi le compromis sacrificiel foireux de l'Allemagne....et, par conséquent, de l'UE. C'était ouvrir la voie à la social-démagogie sudiste et inciter les peuples les plus en retard à tricher,à voler l'UE et leurs peuples, pour rattraper le niveau-de-vie des nordistes. Le décalage mortel qui existe, désormais, entre une Allemagne-de-l'Est en assistance respiratoire est identique au fossé grandissant entre nordistes et sudistes en soins intensifs. Ce décalage se traduira forcément par une rupture, car il ne cesse de grandir...à cause de mauvais choix de compromis!

  • Par Ganesha - 10/11/2014 - 00:52 - Signaler un abus Conte Japonais

    Un joli conte japonais, épicé par un zeste d'Islam... qui nous change les idées pour un moment, nous apportant du rêve et de la relaxation ! Mais la dure réalité, les faits, sont bien différents ! Que les ''Trente Glorieuses'' soient principalement dues au massacre préalable de quelques dizaines de millions d'êtres humains, cela, le révérend Thomas Malthus l'avait déjà compris, il y a plusieurs siècles. Le système économique utilisé pour obtenir ce miracle doit nécessairement y avoir contribué pour une part, mais je déconseillerais cependant aux théoriciens du Capitalisme de ''trop la ramener'' ! La merveilleuse ''Social-Démocratie'' des années 60 n'avait strictement rien à voir avec la gangrène du ''Libéralisme Spéculateur'' dont les pustules nous causent aujourd'hui des démangeaisons insupportables !

  • Par Ganesha - 10/11/2014 - 00:55 - Signaler un abus Coventry

    On pourrait même dire qu'après quarante ans de destruction industrielle massive, de délocalisation frénétique, et de combats sociaux impitoyables, le but du couple diabolique Reagan-Thatcher est désormais presque complètement atteint. Le noyau dur, l'Allemagne, a résisté plus longtemps que les autres, grâce au brusque apport d'une population entière sur un temps très court : la seule comparaison qui vienne à l'esprit étant l'exode des ''pieds noirs'' venant d'Algérie en 1962. Mais l'évolution de ces derniers mois est inexorable : notre continent pourra très prochainement offrir, comme Coventry, Dresde ou Berlin en 1945, le spectacle d'un complet champ de ruines. Désormais, deux priorités : éviter l'invasion de populations venues d'autres continents combler un vide apparent, et pousser, au contraire, les survivants qui se terrent, terrifiés, dans les décombres, à enfin oser sortir au grand air et en plein jour pour, comme en 1945, recommencer à bâtir un nouveau modèle de civilisation !

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Gil Mihaely

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

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Pierre-Henri Tavoillot

Pierre-Henri Tavoillot est philosophe, spécialiste de l'histoire de la philosophie politique.

Il codirige la collection "Le Nouveau collège de philosophie" (Grasset).

Il a notamment publié Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots …  en collaboration avec Laurent Bazin (Editions de l’Aube, 2012) et vient de faire paraître Faire, ne pas faire son âge aux Editions de L'Aube.

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