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Quand les camps de prisonniers allemands aux Etats-Unis étaient soumis aux ordres d'une hiérarchie interne nazie...

A partir de 1942, 380 000 soldats allemands ont été capturés par les Alliés et furent envoyés aux États-Unis dans des camps de prisonniers. Parmi les soldats allemands, nazis et anti-nazis s'affrontent. C'est ce que Daniel Costelle relate dans "Prisonniers nazis en Amérique" en s’appuyant sur de très nombreux témoignages oraux recueillis dans les années 1970 (Extrait 1/2).

D'un camp à l'autre

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Quand les camps de prisonniers allemands aux Etats-Unis étaient soumis aux ordres d'une hiérarchie interne nazie...

"Ces camps sont soumis à l’autorité d’une hiérarchie parallèle qui va jusqu’à s’arroger des pouvoir de justice, une justice expéditive s’entend." Crédit German Federal Archive/Friedrich Franz Bauer

Bien que les États-Unis soient entrés en guerre en décembre 1941, la question du sort des prisonniers de guerre allemands capturés par les Alliés ne se pose réellement pour eux qu’à partir de mai 1943 avec la reddition de l’Afrikakorps, fort encore de 150 000 hommes, au cap Bon en Tunisie. Puis viennent les soldats faits prisonniers en Italie, au rythme de 20 000 par mois. Après le débarquement en Normandie, les chiffres passent à 30 000 par mois. Ils augmentent encore dans les derniers mois de la guerre, alors que le système militaire allemand entre en voie de décomposition.

(...) À la fin de la guerre, les États-Unis détiennent sur leur sol 425 000 prisonniers, parmi lesquels une forte majorité d’Allemands.Le chiffre est considérable, mais doit cependant être relativisé au regard des masses de prisonniers aux mains de l’Armée rouge. Rien que durant la bataille de Berlin, ce sont quelque 500 000 officiers et soldats allemands qui sont faits prisonniers par les Soviétiques. À ces prisonniers, l’arrivée aux États-Unis fait l’effet d’un choc. La distance les en séparant n’était pas seulement celle d’un océan. La propagande de Goebbels avait dressé un véritable mur entre la population allemande et les États-Unis, systématiquement et continuellement dénoncés comme une ploutocratie dont le président était un triste sire aux mains des Juifs.

(...) Comme dans tout camp de prisonniers de guerre, l’organisation interne relève des officiers. En réalité, ces camps sont soumis à l’autorité d’une hiérarchie parallèle qui va jusqu’à s’arroger des pouvoir de justice, une justice expéditive s’entend. En clair, les nazis en prennent le contrôle et y font régner leur loi. Il y a d’abord les doutes qui pèsent sur les conditions dans lesquelles certains prisonniers sont tombés aux mains de l’ennemi. Ont-ils été réellement contraints à la reddition ? Ou bien leur capture dissimule-t-elle une désertion camouflée ? L’augmentation régulière du nombre des prisonniers à mesure de la dégradation de la situation militaire suscite les soupçons des irréductibles. Certains de ces hommes ne cachent d’ailleurs pas leur soulagement, voire tiennent des propos défaitistes. D’autres, comme le lieutenant von Arnim, aide de camp du dernier gouverneur de Paris, sont accusés d’avoir désobéi au Führer. Contrairement aux ordres d’Hitler, Paris n’a pas brûlé. (...). 

Reste le cas de ceux qui sont soupçonnés d’avoir livré à l’ennemi des informations dont il a pu ensuite se servir contre les intérêts du Reich, notamment pour cibler des bombardements. Le compte de ces suspects est vite réglé. Des tribunaux secrets, les Kangaroo Courts, prononcent la sentence. On retrouve ensuite les victimes mortes dans des conditions qui ne cherchent même pas à camoufler l’assassinat. Chacun doit savoir ce qui l’attend s’il dévie de la loyauté due au Reich. Ces crimes ne restent pas tous impunis. Dans un camp de l’Oklahoma, l’exécution d’un prisonnier soupçonné d’avoir fourni des renseignements sur le camouflage de Hambourg destiné à tromper les pilotes de bombardiers alliés est suivie de la pendaison de cinq de ses codétenus accusés d’avoir décidé, puis perpétré l’assassinat. 

Dans d’autres camps, en revanche, les autorités choisissent de fermer les yeux. Elles vont d’ailleurs souvent très loin dans le souci de ne pas s’immiscer dans les affaires internes des prisonniers. Lors de défilés organisés à l’occasion de fêtes nazies, comme l’anniversaire du Führer ou la commémoration du putsch du 9 novembre 1923, ceux-ci peuvent chanter le Horst Wessel Lied sans que personne ne s’en émeuve. Le tableau devient proprement surréaliste lorsque la Swastika peut flotter au-dessus des camps au su et au vu de tout le monde. Pour éviter la multiplication des meurtres, l’administration américaine finit cependant par décider d’ouvrir des camps où les antinazis pourront trouver refuge. Force est de constater que seule une minorité des prisonniers de guerre allemands opte pour cette solution.

Les autres restent jusqu’au bout sous l’emprise du régime nazi et de son idéologie. C’est dire aussi le peu de succès rencontré par les programmes de rééducation mis en place par les autorités américaines pour les purger de ces miasmes et leur enseigner les vertus de la démocratie. Avec la cessation des hostilités à l’Ouest en mai 1945, les prisonniers de guerre allemands ont fini, au propre comme au figuré, de manger leur pain blanc. Les autorités américaines n’ont plus à redouter des mesures de rétorsion d’un pouvoir qui a disparu. Mais, peut-être plus encore, les prisonniers sont victimes du choc subi par les Américains lorsqu’ils découvrent en avril et en mai 1945 les horreurs des camps de la mort nazis. C’est l’époque où prévaut la thèse de la responsabilité collective. Tous les Allemands, quels qu’ils soient et où qu’ils soient, seraient coupables de ces abominations.

Dès lors doit cesser le traitement somme toute douillet dont les prisonniers avaient bénéficié depuis leur arrivée aux États-Unis. Traduction immédiate de ce nouvel état d’esprit, les rations alimentaires quotidiennes sont amputées de manière drastique. D’un avis unanime, partagé par tous les détenus aussi bien des camps nazis que des camps antinazis, les derniers mois sont très durs. Car le départ approche. Les États-Unis n’ont aucune raison de garder sur leur sol des centaines de milliers de prisonniers. À la différence de leurs alliés européens, ils ne sont pas confrontés à un programme de reconstruction pour lequel ils pourraient être employés. Le transport de centaines de milliers d’hommes mobilisant une logistique lourde, l’opération prend plusieurs mois. Pour la majorité d’entre eux, le départ des États-Unis ne signifie pas le retour immédiat en Allemagne. Beaucoup rejoignent en France les centaines de milliers de prisonniers de guerre allemands occupés à la reconstruction du pays, mais aussi au déminage des anciennes zones de combat, un travail éminemment dangereux où plus de 2 500 d’entre eux laisseront la vie.

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Extrait de Les prisonniers nazis en Amérique, éditions Acropole (31 mai 2012)

 
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  • Par indo - 02/06/2012 - 12:55 - Signaler un abus Rien de nouveau

    Je possède dans ma bibliothèque le livre de ce même Daniel Costelle ,publié chez "le club français du livre" , daté de 1974 et intitulé :"Les prisonniers: 380 000 soldats de Hitler aux USA " .J'imagine donc qu'il existait un édition antérieure ...

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Daniel Costelle

Passionné d’histoire depuis son plus jeune âge, Daniel Costelle est auteur et réalisateur de télévision.

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