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SNCF : incidents en série, sabotage et découragement des troupes

"Il va bien falloir un jour envisager la réforme de l’Etat avec une réduction drastique de son train de vie qui nous envoie collectivement dans la noyade de l’endettement, et il ne va pas falloir utiliser la méthode SNCF, mais celle du diagnostic partagé !"

Transformer sans abattre

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En ce qui concerne la SNCF les fragilités du réseau dues au sous-investissement se manifestent à intervalles réguliers mais il y a eu accélération cet été. Certains avanceront la malchance mais la multiplication des incidents a forcément aussi une explication dans le moral du personnel d’exécution.  Dans le secret de chaque cœur de cheminot cette réforme  n’a  pas été  acceptée, que l’on ait fait grève ou pas , et la démonstration des conséquences du sous-investissement dans la maintenance apparait au grand jour !
Les incidents ne sont ni souhaités ni acceptés, mais ils apparaissent comme la vitrine du diagnostic qui n’a pas été effectué, une fatalité que les responsables et les commentateurs n’ont pas voulu regarder.    Ces évènements répétés pendant l’été sont une bonne indication de l’état d’esprit général de l’entreprise, les cheminots se sont sentis humiliés d’être présentés comme des « nantis » et les responsables des dettes de l’entreprise, ils ont perdu l’ardeur au travail qui était leur principale caractéristique. Je peux témoigner de l’afflux immédiat de tout le personnel à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour traiter en urgence une anomalie et permettre au train de repartir. C’était cela l’esprit « cheminot », c’est cela qu’il ne fallait pas perdre pour « faire marcher les trains » . 
 
La bonne méthode est donc d’abord de réaliser un diagnostic d’une situation donnée, mais un diagnostic partagé par le plus grand nombre et non un tableau Excel des impasses financières. Pour faire accepter des changements d’une population de 160 000 personnes dont beaucoup sont à  la troisième ou quatrième génération dans l’entreprise, il faut convaincre que des écueils existent et qu’il faut les faire tomber. Ce qui est vrai de la citadelle SNCF est vrai de toutes ces cathédrales, entreprises ou administrations, qui ont une histoire et qui sont à la fois des patrimoines et des obstacles. Mais tout ce qui peut être fait, en amont, pendant la phase de diagnostic va permettre de réussir. Ce partage n’a pas eu lieu, la presse a reproduit ce qui était l’avis des observateurs extérieurs, 160 000 personnes ont ainsi été dépossédées en un clin d’œil de « leur » entreprise. Ils en étaient fiers, il leur fallait en avoir honte, le sentiment d’être trainés dans la boue a pris une ampleur incroyable sans que quiconque s’en émeuve ! Cet aveuglement de la part des bien-pensants est classique, mais arriver au nom de l’efficacité à faire sombrer un système aussi vite tient du prodige. « La réforme envisagée est bonne «  disait-on de toutes parts, et les récalcitrants étaient traités de nostalgiques et de passéistes, plus ou moins interdits d’antenne ! On ne peut pas dire que les réactions syndicales aient été à la hauteur de l’évènement, mais on avait tout fait pour ! 
 
Après cette période de diagnostic peut venir celle des propositions et si l’on a pu préserver « l’idéal » cheminot et que ceux-ci s’estiment respectés par les mesures envisagées, on peut avancer. Ira-t-on jusqu’au bout de ce qu’il faudrait faire ? Cela dépend des circonstances, mais l’essentiel est de ne pas oublier que la réforme a pour but de faire mieux marcher les trains pour la satisfaction des clients, pas l’inverse. Si les cheminots sont humiliés et furieux, s’ils estiment avoir été maltraités, cela ne risque pas de les amener à se « défoncer » pour prévenir et traiter d’urgence les zones sensibles connues comme des fragilités de l’entreprise. Nous en sommes là aujourd’hui, une sorte de résignation devant la fatalité,  et c’est la méthode qui a été mauvaise, pas forcément les réformes engagées. 
 
C’est ainsi qu’il va bien falloir un jour envisager la réforme de l’Etat avec une réduction drastique de son train de vie qui nous envoie collectivement dans la noyade de l’endettement, et il ne va pas falloir utiliser la méthode SNCF, mais celle du diagnostic partagé ! Les systèmes bureaucratiques pourrissent d’abord par le haut, et c’est là qu’il faut d’abord faire porter le diagnostic, en particulier tous ces cénacles parisiens baptisés « hautes autorités » qui ont permis de dégager la responsabilité des politiques sur tous les sujets essentiels…Faire confiance aux personnels de base pour illustrer ce diagnostic peut s’avérer utile. Pour ma part dans toutes les structures que j’ai été amené à diriger, l’écoute de ceux qui font (à tous les étages) m’a toujours appris plus de choses que celle de ceux qui montrent leur importance en parlant d’autorité. J’ai écouté plus les usines que les sièges, et je pense avoir à apprendre plus des fonctionnaires d’exécution que de leurs chefs parisiens…
 
Pour réussir la transformation du pays, il va falloir lancer le chantier de la dépense publique, et plutôt que d’humilier une nouvelle fois des personnels loyaux, commençons par les écouter !        
 
 
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Loïk Le Floch-Prigent

Loïk Le Floch-Prigent est ancien dirigeant de Elf Aquitaine et Gaz de France, et spécialiste des questions d'énergie.

Ingénieur à l'Institut polytechnique de Grenoble, puis directeur de cabinet du ministre de l'Industrie Pierre Dreyfus (1981-1982), il devient successivement PDG de Rhône-Poulenc (1982-1986), de Elf Aquitaine (1989-1993), de Gaz de France (1993-1996), puis de la SNCF avant de se reconvertir en consultant international spécialisé dans les questions d'énergie (1997-2003).

Dernière publication : Il ne faut pas se tromper, aux Editions Elytel.

Son nom est apparu dans l'affaire Elf en 2003. Il est l'auteur de La bataille de l'industrie aux éditions Jacques-Marie Laffont.

En 2017, il a publié Carnets de route d'un africain.

 

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