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La renégociation des traités de libre-échange, planche de salut ou grosse bêtise ? Ce que vaut vraiment la stratégie de Donald Trump pour créer des emplois aux Etats-Unis

Face à un auditoire rassemblé dans une usine de recyclage d'aluminium, Donald Trump a récemment tenu un discours aux accents protectionnistes. Le candidat républicain a en effet annoncé qu'une fois élu, il renégocierait les différents accords commerciaux internationaux signés par les Etats-Unis. Selon lui par exemple, l'Alena, un traité garantissant le libre-échange avec le Canada et le Mexique serait "le pire accord commercial de l’histoire".

Libéral-protectionnisme

Publié le - Mis à jour le 8 Juillet 2016
La renégociation des traités de libre-échange, planche de salut ou grosse bêtise ? Ce que vaut vraiment la stratégie de Donald Trump pour créer des emplois aux Etats-Unis

Atlantico : Doit-on voir dans ce projet, s'il était appliqué, un recul de la mondialisation ? Quelles en seraient les conséquences pour l'économie américaine ?

Jean-Marc Siroen : Si Donald Trump s’attaquait aux accords commerciaux bilatéraux des Etats-Unis avec des pays comme le Mexique pour promouvoir une libéralisation multilatérale des échanges sous les auspices de l’OMC, on pourrait dire qu’il viserait au contraire à accélérer la mondialisation. Mais ce n’est pas la question qu’il pose et Donald Trump ne peut concevoir l’OMC que comme une organisation incontrôlable qui impose sa loi aux Etats-Unis, point de vue d’ailleurs largement partagé par les Républicains. Donald Trump, en s’en prenant aux traités commerciaux et à l’ALENA, s’attaque donc bien à la libre circulation des biens comme il s’attaque à la circulation des hommes.

Pourtant, les firmes américaines ont assez largement profité de cet accord. Elles ont largement investi dans les maquiladoras mexicaines pour bénéficier d’une main-d’œuvre bon marché. L’ALENA a également permis de réduire la pression migratoire vers les Etats-Unis en développant l’emploi. De ce point de vue, la position de Trump est contradictoire : une remise en cause de l’ALENA accroîtrait la pression migratoire alors même que son discours repose sur la promesse de la combattre. Les Etats-Unis ne peuvent se permettre à la fois de bloquer les exportations mexicaines qui leur sont destinées (80% des exportations mexicaines !) et en même temps dresser un mur anti-migration (financé par le Mexique !). Il en résulterait une instabilité économique et politique à la frontière des Etats-Unis aux conséquences désastreuses pour les deux pays.

A noter également que cet accord, comme tout accord de libre-échange, protège aussi de l’extérieur. En effet, pour que les exportations mexicaines puissent bénéficier d’un libre accès au marché américain, elles doivent incorporer suffisamment de valeur ajoutée "ALENA", ce qui a pour effet de protéger ces pays des importations de biens intermédiaires ou de composants produits en Chine ou en Europe… Néanmoins, ce discours peut avoir une certaine portée auprès des perdants de l’ALENA et de la globalisation en général car il est vrai que toute libéralisation du commerce avec des pays à bas salaires crée des pressions sur le travail qui, aux Etats-Unis, se sont moins portées sur le chômage que sur les salaires. Elles ont contribué à augmenter les inégalités. De fait, Donald Trump reprend à son compte les critiques du grand syndicat américain, l’AFL-CIO qui, par ailleurs, soutient... Hillary Clinton. Mais la remise en cause de l’ALENA créerait bien d’autres difficultés, et donc des dommages sociaux, dans d’autres secteurs qui exportent vers le Mexique ou qui bénéficient de gains de compétitivité en délocalisant au Mexique une partie de leur activité.

Frédéric Farah : Plusieurs choses doivent être distinguées pour qu’il n’y ait pas de confusion. D’une part, Monsieur Trump, lorsqu’on lit attentivement son discours, s’inscrit dans une tradition américaine marquée par le protectionnisme. Il évoque Hamilton, l’un des théoriciens clefs du protectionnisme. Faut-il se rappeler la phrase d'Abraham Lincoln qui affirmait "Je ne connais pas grand-chose aux droits de douane, mais je sais une chose, c’est que lorsque nous achetons des biens manufacturés à l’extérieur, nous avons les biens et les étrangers ont l’argent, mais lorsque nous achetons ces biens chez nous, nous avons à la fois les biens et l’argent" ?

Et sa critique de l’ALENA n’a rien d’original car le bilan de l’ALENA a été fait par des économistes bon teint et le bilan est mauvais. Il s’est traduit par des pertes d’emplois significatives. 700 000 selon le Congrès americain. Les PME américaines dans l’ALENA ont été laminées. La part des PME de moins de 100 salariés dans le total des exportations vers le Canada et le Mexique est passée de 15% à 12 % entre 1996 et 2012.

D’autre part, il n’existe pas un monde intégralement voué au libre-échange. Chaque nation selon les secteurs estime nécessaire un certain degré de protection.

Par ailleurs, il ne faut pas confondre la mondialisation et le libre-échange. Le libre-échange est un facteur d’accélération de la mondialisation mais ne la résume pas. Une définition pertinente de la mondialisation me paraît être celle de l’économiste américain Feenstra : intégration des marchés et désintégration des processus de production. Avec ou sans Trump, le phénomène de mondialisation se tasse ou se transforme.

Mais c’est un autre sujet. Il y a un moindre dynamisme du commerce mondial. Les échanges commerciaux mondiaux n'ont progressé que d'environ 3% par an en moyenne entre 2012 et 2015, contre 6,7 % par an entre 2000 et 2008.

 
Commentaires

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  • Par Deudeuche - 06/07/2016 - 10:49 - Signaler un abus Retour aux sources pour un candidat Républicain

    Lincoln, le fondateur du parti, était en but au libre échangisme des démocrates.

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Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de recherche Nopoor, financé par l'Union européenne, sur les politiques de lutte contre la pauvreté. 

 

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Frédéric Farah

Frédéric Farah est diplômé de Sciences-po Paris, professeur de sciences économiques et sociales et chargé de cours à l’université Paris Sorbonne-Nouvelle. Il a contribué à l’ouvrage collectif Regards sur un XXIè siècle en mouvement (Ellipses, 2012).

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