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Rencontre au sommet à Moscou : comment Poutine risque d’embobiner Trump

Donald Trump et Vladimir Poutine se rencontreront ce 16 juillet à Helsinki, au lendemain d'un sommet de l'OTAN pouvant être qualifié de "compliqué".

Réchauffement américano-russe

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Rencontre au sommet à Moscou : comment Poutine risque d’embobiner Trump

 Crédit SAUL LOEB / AFP

Atlantico : Donald Trump et Vladimir Poutine se rencontreront ce 16 juillet à Helsinki, au lendemain d'un sommet de l'OTAN pouvant être qualifié de "compliqué".  Comment anticiper les enjeux réels d'un tel sommet ? ​Comment Vladimir Poutine pourrait tenter de faire basculer les choses à son avantage ? A l'inverse, quels seraient les intérêts de Donald Trump ? 

Jean-Sylvestre Mongrenier : Au vrai, le sommet de l'OTAN a été plus animé et brutal que "compliqué". In fine, le pire a été évité et les Alliés sont parvenus à maintenir leur cohésion. Nous y reviendrons dans la deuxième question. Quant au sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine, l'enjeu semble résider essentiellement dans la rencontre elle-même, chacun des deux hommes se préparant à jauger l'autre, à prendre la juste mesure de son interlocuteur. D'ordinaire, une rencontre de ce type a été négociée et "chorégraphiée" des mois durant.
Les différents thèmes ont été définis et discutés bien en amont. Tel n'est pas le cas. De prime abord, on ne voit pas bien, sur le plan des décisions et des faits, ce qui pourrait sortir de cette rencontre. Les litiges sont nombreux (Syrie, Iran, Ukraine, Corée du Nord, interférences russes dans les élections américaines), et les classes dirigeantes des deux pays s'opposent sur maintes autres questions. Nonobstant les adulations ou les détestations à l'encontre de ces deux hommes, ne croyons pas qu'ils pourraient à eux seuls transformer la situation. Plus particulièrement, Donald Trump doit compter avec le Congrès.
 
Si l'on considère la corrélation des forces, pour parler comme les stratèges soviétiques d'antan, la balance penche largement du côté des Etats-Unis. La chose devrait aller de soi, mais les incertitudes générées par l'Administration Trump pourraient le faire oublier. Vladimir Poutine a pour lui la durée et l'expérience. Surtout, il sait ce qu'il veut. Sa vision du monde est frustre mais robuste. L'objectif global de sa stratégie est clair: récupérer tout ou partie de l'héritage géopolitique de l'URSS (l'"étranger proche"), sur les franges orientales de l'Europe et au Moyen-Orient en tout premier lieu. Plusieurs coups tactiques - en Géorgie, en Ukraine ainsi qu'en Syrie -, ont permis de progresser en ce sens, mais la "Russie-Eurasie" de Vladimir Poutine est loin du compte et elle demeure une "puissance pauvre". A plus long terme, la grande stratégie russe implique le découplage géostratégique entre les deux rives de l'Atlantique. Le président russe va probablement jouer la complicité avec son homologue américain, mettre en avant la lutte commune contre le terrorisme et l'islamisme, en misant sur le désintérêt affirmé de Donald Trump pour l'Europe, voire pour le Moyen-Orient. Tout ce qui fragilise l'Europe et le camp occidental va dans dans le sens du programme géopolitique russe. Dans l'immédiat, l'heure n'est pas encore venue, pour Vladimir Poutine, de moissonner. Il lui faut "travailler" sur les divisions et les lignes de partage au sein du camp occidental. Il est certainement attentif aux rumeurs concernant la volonté de  Donald Trump de réduire la présence militaire américaine en Europe. La décision soudaine et unilatérale du président américain de suspendre les exercices militaires en Corée du Sud aura agréablement surpris le Kremlin.
 
Donald Trump n'exprimant ses conceptions internationales que dans un registre protestataire, voire victimaire (les Etats-Unis se seraient "fait avoir" par leurs alliés), ou à travers la réaffirmation verbale de la force pure des Etats-Unis, il est difficile de déterminer avec précision l' "effet final recherché". Il reste que le président américain paraît sensible au thème du "Nixon in reverse": défaire les liens sino-américains tissés à partir des années 1970 (une quasi alliance contre l'URSS puis une interdépendance économique et commerciale) et se rapprocher de la Russie, afin de contrebalancer la superpuissance émergente que constitue la République populaire de Chine (RPC). A tout le moins, l'enjeu est de rééquilibrer le grand triangle stratégique Etats-Unis/RPC/Russie: faire en sorte que les  relations des Etats-Unis avec la Russie et la RPC soient plus étroites que celles qui lient Pékin à Moscou. A plus court terme, l'idée est de désolidariser la Russie du régime irano-chiite, considéré comme la principale menace au Moyen-Orient, quitte à laisser la Syrie à Moscou. C'est la vision, simpliste et réductrice, d'un "great bargain".
 
L'un et l'autre objectifs ne semblent pas à portée. D'une part, les liens politiques, stratégiques et économiques entre la Russie et ces deux pays sont plus solides et profonds que les tenants du "Nixon in reverse" ne veulent bien le concéder. Ce ne sont pas de simples convergences tactiques et circonstancielles, dans un "grand jeu" qui serait fait d'alliances et de contre-alliances sans cesse changeantes (nous ne sommes pas dans le monde décrit par Sun Zu ou Machiavel). D'autre part, Vladimir Poutine et les dirigeants russes considèrent que le rapprochement avec Téhéran et Pékin, entamé dans les années 1990 par Evgueny Primakov, s'inscrit dans un basculement historique des rapports de puissance, de l'Occident vers l'Orient. En d'autres termes, la "Russie-Eurasie" serait du bon côté de l'Histoire. Dans cette affaire, il importe d'intégrer la vision du monde et les représentations géopolitiques adverses. Il serait paradoxal que le "America First" de Donald Trump aboutisse finalement à renoncer au leadership pour transmettre le bâton de commandment à l'une ou l'autre puissance révisionniste, autrement plus clairvoyantes sur les enjeux de puissance de l'époque.
 
Cyrille Bret : A l’approche d’un sommet de ce niveau, les protagonistes ont à coeur d’identifier les points de divergence. Pas nécessairement pour les résoudre ou réduire les différends mais pour établir un rapport de force puis le faire évoluer. Contrairement aux apparences, le rapport de force entre le président américain, élu il y a presque deux ans et le président russe, réélu il y a quatre mois, en est encore à ses débuts. Hormis en marge de rencontres multilatérales les deux leaders ne se sont pas encore rencontrés seul à seul. Et on sait combien les deux hommes accordent de l’importance à la rencontre physique. Quant aux enjeux officiels de la rencontre, ils sont bien connus : premièrement la Syrie où les alliés respectives des deux présidents sont en opposition; deuxièmement Israël qui réclame le départ des troupes iraniennes de Syrie; troisièmement l’Ukraine et, dans une moindre mesure la Géorgie. On sait que l’adhésion de ces Etats à l’OTAN est une ligne rouge pour Moscou. Il s’agit d’un tour d’horizon qui va permettre d’établir un premier rapport de force.
 
 
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Jean Sylvestre Mongrenier

Jean Sylvestre Mongrenier est chercheur à l’Institut français de géopolitique (Université de Paris VIII) et chercheur associé à l’Institut Thomas More.

Il est notamment l'auteur de La Russie menace-t-elle l'Occident ? (éditions Choiseul, 2009).

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Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

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