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Référendum en Turquie : l'Europe doit-elle accepter l'idée que la démocratie libérale n'est pas forcément l'horizon de tous les pays qui nous entourent ?

Le référendum en Turquie devrait enterriner la dérive autoritariste du président Erdogan. L'Europe va devoir accepter, à son grand dam, que la démocratie libérale n'est pas forcément l'horizon de tous les pays qui l'entoure.

Autoritarisme

Publié le - Mis à jour le 21 Avril 2017
Référendum en Turquie : l'Europe doit-elle accepter l'idée que la démocratie libérale n'est pas forcément l'horizon de tous les pays qui nous entourent ?

Atlantico : Si le referendum en Turquie est adopté ce dimanche, il consacrera la dérive autoritaire du pays et du président Erdogan. Quelle est la position des états européens démocratiques vis-à-vis de cette dérive ? L'Europe doit-elle accepter le fait que les pays qui l'entourent ne répondent pas tous aux standards démocratiques ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : De prime abord, la question en suggère une autre : est-ce une dérive autoritaire, aléatoire en quelque sorte, ou cela correspond-il à la logique profonde du projet porté par l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) ? Ce parti d’opposition hâtivement fondé sur les débris d’une autre formation politique (le Parti de la Félicité, dirigé par Necmettin Erbakan) après le « coup d’Etat post-moderne » de 1997, est arrivé au pouvoir cinq ans plus tard et s’est métamorphosé en un « parti hégémonique » qui écrase la vie politique turque.

Le fait est qu’en quinze ans, l’AKP a remporté les différents scrutins et referenda et que l’opposition est fragmentée, voire impuissante. Le coup d’Etat raté de la nuit du 15 au 16 juillet 2016 a renforcé la latitude d’action de Recep T. Erdogan, actuel président de la République. D’un point de vue européen et occidental, il importe de mieux comprendre ce que sont l’AKP et la Turquie post-kémaliste. Si l’AKP se réfère à l’Islam politique, ce parti, son projet et l’environnement politique ne sont pas mécaniquement assimilables aux forces politiques et situations d’Afrique du Nord, du golfe Arabo-Persique et du Moyen-Orient. La composante nationaliste de ce phénomène politique est forte. Erdogan incarne une forme d’islamisme national et il s’appuie sur la masse anatolienne, longtemps tenue à l’écart du jeu politique, dont le poids et l’influence ont gagné en importance avec la croissance démographique, l’exode rural vers les grandes villes de la Turquie occidentale et le développement économique. Il y a un aspect de revanche sociale et politique dans le phénomène AKP : la « Turquie noire » contre la « Turquie blanche » (l’ancien establishment kémaliste), l’Anatolie profonde contre Istanbul et le monde des villes, grossies par les migrations internes. 

Les prises de position de l’Union européenne en tant que telle et des gouvernements nationaux découlent du fait que la Turquie est officiellement candidate à l’entrée dans le « club » européen. Cette candidature implique le respect d’un certain nombre d’obligations qui toutes renvoient au modèle démocratique libéral, sur le plan politique et sur celui de l’économie. Pour les désigner, on parlait antan des « critères de Copenhague », fixés en 1993, un peu après la fin de l’URSS, du bloc soviétique et des régimes communistes. Il s’agissait alors de préparer l’entrée des PECO (Pays d’Europe centrale et orientale) dans l’Union européenne. Nul n’a contraint la Turquie à poser sa candidature et à contracter l’obligation de devenir une démocratie libérale, dotée d’une économie de marché. Parvenus au pouvoir, Erdogan et l’AKP se sont même appuyés sur les réformes politiques et judiciaires induites par cette candidature pour ramener l’armée dans ses casernes. Rappelons que celle-ci se considérait comme la tutrice de la République et intervenait régulièrement dans le processus politique (1960, 1971, 1980 et 1997), ce qui ne l’empêchait pas promouvoir, depuis le troisième coup d’Etat, bien avant l’AKP donc, une sorte de synthèse turco-islamique. 
 
Tout modèle politique dynamique tend à s’exporter, plus encore si le pays ou groupe de pays qui l’incarne dépasse une certaine masse critique. Au vrai, le fait n’est pas nouveau. Dans sa Guerre du Péloponnèse, Thucydide montre bien que ce conflit entre la coalition emmenée par Athènes et celle dirigée par Sparte - un affrontement décisif pour les destinées du monde grec -, se double d’une lutte interne à chaque cité quant au régime politique (démocratie versus oligarchie). L’Union européenne et ses Etats membres ont objectivement intérêt, sur le long terme, à promouvoir des réformes politiques et économiques qui jouent dans le sens de la liberté et de la prospérité : ils ne sauraient s’abstraire de leur environnement géopolitique et doivent chercher à le modeler. A court terme, la cause de la liberté et la quête de stabilité, dans une époque malmenée et dangereuse, ne coïncident pas forcément. Par ailleurs, nous ne sommes pas tout-puissants et il est parfois nécessaire de composer avec des réalités politiques et humaines peu amènes. Tout est question de tempo, de sens des contingences et d’art du possible. 
 

Entretenir des partenariats avec des voisins non démocratiques est-il trahir cet idéal démocratique ?

Nenni ou plutôt cela dépend jusqu’où va ce partenariat, aussi et surtout de l’attitude du « partenaire » à notre endroit. Pour répondre sur le fond à cette question, il faut revenir à ce que Julien Freund nomme l’« essence du politique », à ce qu’elle est dans son noyau irréductible et dans ses caractéristiques propres, comparée à d’autres activités intrinsèques à la condition humaine (Julien Freund considère également la religion, la morale, l’économie la science et l’esthétique comme des « essences »). Le « Politique » s’enracine dans le conflit, celui-ci constituant une donnée existentielle. Elle prend en charge le destin d’une collectivité afin d’assurer la concorde intérieure et la sécurité extérieure de ce regroupement. Aussi le « Politique » est-il nécessairement conflictuel, les antagonismes entre les groupes humains ne pouvant se résorber définitivement dans une synthèse-dépassement qui serait aboutissement d’une dialectique consolante (Julien Freund : « Dire d’une chose qu’elle est politique, c’est dire qu’elle est polémique »). A cet égard, la situation en Syrie et sur ses pourtours, dans le voisinage immédiat de la Turquie, illustre cette violence fondamentale qui menace sans cesse de nous submerger ; l’« état de nature » n’est pas une situation antéhistorique (une préhistoire), mais une virtualité qui menace les collectivités politiques les mieux établies.

 
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  • Par lemillanh - 15/04/2017 - 22:22 - Signaler un abus CELA N A AUCUNE IMPORTANCE

    SI LA TURQUIE NE PRÉTEND FAIRE PARTIE DE L UE

  • Par J'accuse - 15/04/2017 - 22:50 - Signaler un abus L'UE et l'OTAN sont folles à lier

    Qui imagine une seule seconde que la Turquie entend calquer ses institutions sur les nôtres, et accepterait de transférer sa souveraineté à Bruxelles? Pour ce qui est de l'OTAN, la Turquie est plus proche de la Russie que de l'Occident... Quelle aberration aussi de voir la Turquie comme une alliée et la Russie comme une ennemie, alors que l'inverse serait préférable! Nos dirigeants entraînent les pays européens à leur perte, incapables qu'ils sont de comprendre et donc de défendre nos intérêts.

  • Par Anguerrand - 16/04/2017 - 08:45 - Signaler un abus Ce référendum bidonné nous promet une dictature

    supplémentaire à la porte de l'Europe.

  • Par mark de san - 17/04/2017 - 09:29 - Signaler un abus une démocratie autoritaire?

    Lisez le Coran et vous comprendrez Erdogan. Il sait que la population Turque est majoritairement musulmane et qu’elle a une lecture littérale du Coran. L’Islam est une doctrine de sujétion, de domination, d’asservissement du croyant au dogme. Dans TOUTES les sourates il est fait référence à la crainte de Dieu, à la toute-puissance de Dieu, à la domination de Dieu. Le Coran est un document qui est, à la fois, un code civil et un code religieux ; il vous dit comment se comporter en société, ce que vous pouvez faire ou non. La société Turque est mentalement formatée pour accepter un régime autoritaire, sauf les tenants du laïcisme bien sûr. Alors ne soyez pas surpris qu’un personnage charismatique se base, dans une société de culture musulmane, sur l’Islam plutôt que sur le laïcisme pour établir son autorité.

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Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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