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Y-a-t-il péril (jaune) en la demeure ? Radiographie de l’influence que la Chine se construit en France à grands coups de rachats

Le rachat des participations de l'aéroport de Toulouse Blagnac par des investisseurs chinois pour une somme de 300 millions d'euros suscite actuellement la polémique. Mi novembre, c'était la chaîne hôtelière Campanile qui prenait pour propriétaire Jin Jiang International, un groupe chinois.

Prédation économique ?

Publié le - Mis à jour le 12 Décembre 2014
Y-a-t-il péril (jaune) en la demeure ? Radiographie de l’influence que la Chine se construit en France à grands coups de rachats

La Chine multiplie les investissements en France. Crédit Reuters

Atlantico : Toulouse Blagnac, Campanile : quelles évolutions peut-on constater en termes d'investissements chinois en France depuis plusieurs années ?

Christian Harbulot : Ces investissements soulèvent plusieurs questions : Les retombées de la main tendue aux Chinois. C’est le cas par exemple dans les télécoms avec la pénétration sur le marché français de l’opérateur Huawei. Son implantation a été très rapide et facilitée par des solutions aussi efficaces voire plus efficaces que ses concurrents et surtout moins chères ! Il est le principal fournisseur de SFR et Bouygues Telecom dans le cœur de leurs réseaux mobiles. Huawei représente 650 emplois et génère 306 millions d’euros de chiffre d’affaires en France. L’opération séduction se poursuit encore de nos jours avec entre autres un investissement de 1,5 milliards d’euros d’ici 2018 dans son centre de R&D à Sophia-Antipolis.

Cet opérateur est directement sous le contrôle de l’Etat chinois, ce qui veut dire qu’il ne peut pas être considéré comme une entreprise classique. Sur ce dossier nos décideurs n’ont pas la même grille de lecture que des pays comme les Etats-Unis, le Canada et l’Australie. Sont-ils plus lucides et compétents pour se permettre de prendre une telle décision ? Rien n’est moins sûr. Que ce soit du côté politique ou du côté entrepreneurial, la recherche de rentrée d’argent à court terme semble l’emporter sut toute autre considération. C’est la même impression qui ressort dans l’éventualité d’une acquisition d’une partie des actions de l’aéroport de Toulouse Blagnac.

Le risque de prédation économique. Laisser s’installer des forces économiques au cœur de notre système aéronautique (un des derniers points d’appui de notre infrastructure industrielle compétitive) relève de la pratique de la roulette russe quand on sait que la Chine est condamnée à utiliser tous les moyens opérationnels, donc tous les raccourcis, pour se hisser au niveau des compétiteurs occidentaux. Sans sombrer dans la paranoïa, il semble que l’empressement de remplir les caisses de l’Etat l’emporte sur une approche de bon sens qui mériterait un autre regard sur les avantages et les inconvénients d’une telle politique d’ouverture aux capitaux chinois.

Eric Delbecque : Le stock d’IDE en provenance de la Chine et de Hong-Kong représente, selon la Banque de France, 1 % des stocks d’IDE en France… Il faut relativiser nos peurs… Cependant, il est exact que ces investissements ont vocation à augmenter. Au-delà, la dépendance financière de l’Europe vis-à-vis de la Chine permet à cette dernière de bénéficier, de la part du vieux continent, d’un soutien politique sur la scène internationale. A terme, elle pourrait bien se traduire par une véritable dépendance de l’Europe vis-à-vis de l’Empire du Milieu. C’est notamment la raison pour laquelle il est impératif que les pays de l’Union réduisent leur déficit public. Que conclure de cette masse complexe de données ? Simplement que les investissements directs chinois en Europe et en France s’inscrivent dans le jeu logique de la mondialisation et ne doivent pas être traités différemment de ceux, par exemple, des Etats-Unis ou du Qatar. Ils doivent faire l’objet d’une appréciation empirique, dépassionnée mais toujours vigilante.

Les acteurs chinois sont multiples : grands groupes, banques nationales ou fonds souverains (telle la China Investment Corporation). Le gouvernement chinois détient de nombreuses participations dans des sociétés étrangères par l’intermédiaire de fonds souverains, de sociétés de capital-investissement ou d’entreprises privées. Vouloir définir précisément l’origine de chaque investissement relève de l’utopie et dénote un déficit de compréhension du monde contemporain. La France est confrontée à des nations dont les stratégies de puissance mêlent intimement acteurs publics et privés, œuvrant réciproquement à leurs intérêts respectifs. C’est un enjeu global d’internationalisation financière et de mutation du capitalisme auquel la France doit faire face, que les flux proviennent de Chine, des Etats-Unis ou d’ailleurs…

Sommes-nous dans une logique similaire à celle des investissements massifs de nations étrangères en vers le Japon dans les années 90, ou encore de la série d'investissements en Grèce (stratégie de position d'appui), ou en Afrique ? 

Christian Harbulot : Je crois que nous sommes surtout dans la situation des années 80, lorsque le monde occidental s’interrogeait sur la capacité de pénétration de la seconde économie mondiale du moment, en l’occurrence le Japon dont l’agressivité commerciale posait beaucoup de problèmes aux Etats-Unis et à l’Europe. Derrière la crise financière qui a affecté l’Asie et l’explosion de la bulle immobilière japonaise, on peut discerner une volonté partagée entre Washington et ses alliés de stopper cette dynamique de conquête économique à partir du moment où le Japon ne pouvait plus exercer de pression en jouant sur la rivalité entre les deux Blocs à la suite de l’effondrement de l’URSS. Reste à savoir si le monde occidental est capable de se réunifier pour faire face à la menace globale que fait peser la Chine sur nos systèmes industriels respectifs. La Chine cherche, comme le Japon il y a vingt ans, à exploiter les contradictions du monde occidental pour en tirer un profit commercial maximal et grignoter les positions dominantes des entreprises occidentales dans les secteurs qui sont à la portée des entreprises chinoises.

Eric Delbecque : Les investisseurs chinois fonctionnent par opportunité. Ils se sont montrés très actifs lorsque la crise de la dette souveraine a fait vaciller les pays européens les plus fragiles. Du port du Pirée aux accords de coopération avec le Portugal dans les secteurs du tourisme, des télécommunications, de l’enseignement, des finances et des énergies renouvelables, la chine s’est montrée très entreprenante.

Dans quelle vision du monde ces investissements s'inscrivent-ils alors ?

Eric Delbecque : Conformément aux nouveaux objectifs définis par leur dernier Plan quinquennal, les Chinois cherchent à investir dans les sept secteurs "stratégiques" des énergies nouvelles, des biotechnologies, des voitures à propulsion alternative, des technologies de l’information de nouvelle génération, des produits manufacturés haut de gamme, des matériaux de pointe et des technologies vertes. Par le biais des IDE, les Chinois acquièrent des acteurs stratégiques ou des technologies de pointe nécessaires au développement industriel et commercial de leur pays…

Les investisseurs chinois s’engagent dans des opérations de capital variées qui dépendent de leur secteur d’activité d’appartenance et de leurs objectifs... Ce qui doit être l’objet d’une attention précautionneuse ce n’est pas tant le montant des IDE en provenance de Chine, que sa répartition. Dans le cas de la Chine, les sommes engagées mais surtout les parts de capital acquises ne ressemblent pas à de simples investissements de portefeuille offrant à l’investisseur la possibilité de se rétracter à tout moment.

Les acteurs chinois cherchent, en France et en plus largement en Europe, des compétences et un savoir-faire : une maîtrise technologique et un outil de production qui leur permettra de se développer de façon compétitive sur le marché régional, notamment en s’appropriant l’image de marque associée aux industries européennes. Ils ciblent également les infrastructures majeures qui leur permettront de favoriser l’expansion des acteurs chinois et facilitera leur accès au marché européen.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 06/12/2014 - 10:44 - Signaler un abus Qu'aurions nous dit, en 1940, si les socialistes allemands

    avaient développé une stratégie de grignotage des industries stratégiques françaises? ( ce qu'elles effectuaient grâce au pacte germano-soviétique qui liait les communistes français et les encourageait à jouer contre leur camp...) Il faut concevoir la stratégie Chinoise comme une stratégie impérialiste moderne, du même type que celle qui animaitl les socialistes allemands: les chinois ont besoin de maîtriser les industries stratégiques et les voies de communication vers le vieux continent, afin de faire de la vieille Europe un dominion Chinois. Leur stratégie de conquête repose sur deux piliers essentiels, l'hégémonie monétaire et la vassalisation des plus faibles: l'Afrique, la technostructure social-démagogique Européenne.... C'est une stratégie typiquement impérialiste et socialiste, celle du Lebensraum des socialistes allemands! N'oublions jamais que, malgré l'enfumage médiatique occidental, la Chine est une dictature socialiste de parti unique qui ne tolère aucun opposant et ne se satisfait pas d'un enfermement idéologique et économique à ses seules frontières. Elle a besoin d'une zone d'export stable pour ses des produits manufacturés de plus en plus technologiques...

  • Par Texas - 06/12/2014 - 14:26 - Signaler un abus Huawei

    Un Rapport de la Chambre des Representants daté de 2012 , mettait en garde l' instance de Sécurité Nationale sur les risques majeurs en matière de cybersécurité , des opérateurs chinois Huawei , ZTE et Lenovo . Maintenant si les chinois dans leur stratégie du collier de perles s' emparent de Marseille comme ils l' ont fait du Pirée , nos dockers de la CGT comprendront qui de la France ou de la Chine est le plus Socialiste ou le moins Kapitaliste .

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Christian Harbulot

Christian Harbulot est directeur de l’Ecole de Guerre Economique et directeur associé du cabinet Spin Partners. Son dernier ouvrage :Les fabricants d’intox, la guerre mondialisée des propagandes, est paru en mars 2016 chez Lemieux éditeur.

Il est l'auteur de "Sabordages : comment la puissance française se détruit" (Editions François Bourrin, 2014)

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