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Ra-len-tis-sez ! En tous cas, c’est ce que vous devriez faire pour avoir une chance de maîtriser le monde de demain

Aller vite. Toujours plus vite. Voilà le but de presque toutes nos innovations technologiques. Mais que fait-on de tout ce temps gagné si ce n'est chercher à en gagner encore plus.

Trop vite ?

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Ra-len-tis-sez ! En tous cas, c’est ce que vous devriez faire pour avoir une chance de maîtriser le monde de demain

Atlantico : En regardant de près nos innovations, toutes ou presque ont pour vocation de nous faire gagner du temps. Les applications de rencontre, le numérique ou encore les moyens de transports (hyperloop évoqué durant la conférence en fait partie). En quoi la vitesse peut-elle être la nouvelle drogue de notre siècle ?

Michaël Dandrieux : Vous n’avez pas tort en mettant cette accélération dans un cadre presque clinique. Comme une sorte de perversion, n’est-ce pas ? Cette acceleration est dans toutes les bouches mais on sent aussi qu’elle contient une part destructrice. On dit qu’elle réduit tous les cycles : On a accéléré les cycles de vie de nos objets, on a rétrécit le temps entre les débuts et des fins des relations amoureuses, et on veut installer l’hégémonie d’une entreprise en quelques mois, pendant que d’autres disparaissent tout aussi vite.

Rien ne semble plus important que la nouvelle du matin, mais on sait bien, pourtant, qu’elle sera remplacée par celle du jour d’après. On dit ainsi qu’il y a même une “accélération de l’histoire”.

Qu’est ce que cette fascination pour la vitesse dit de notre époque ? Tout d’abord que nous sommes tributaires du paysage technique qui nous entoure : parce que nous avons pris le rythme de nos objets, et non l’inverse. "Il faut adapter Paris à l'automobile aurait dit Pompidou". Cela veut dire qu'on faut adapter l'habitat de l'homme non pas à lui, à sa vie, mais aux besoins des engins qu'il a construit. Ensuite, cette fascination nous dit que l'esthétique de la vitesse est devenue une valeur, un moyen d’évaluer l’inscription de quelqu’un dans son temps : n’est de cette époque que ce qui est rapide. Ce qui est lent ne serait pas de mode.

Cette acceleration est donc à la fois une cause et une conséquence. D’un côté elle est l’enfant du développement de nos moyens techniques. Le train par exemple, qui a horizontalisé le paysage, réduit la distance qui sépare le “pays” en reliant les villages. L’aviation civile a annulé, presque magiquement, la séparation entre les nations, les cultures et les langues. De sorte que le projet d’aller vite, qui s’est réalisé au 20e siècle, est aussi devenu une valeur positive. Tout ce qui va vite est mieux. Cela fait, pour nos cultures, comme un terreau idéologique à partir duquel nous allons construire la société : travailler vite, se déplacer vite, manger vite...

C’est aussi la raison pour laquelle toutes les esthétiques de l’attente sont vécues comme des contraintes, voire des exercices de pouvoir. Les administrations, les aéroports, les obtentions de visas nous plongent dans une lenteur insoutenable parce qu’elles contreviennent à la promesse de vitesse partout ailleurs diffusée dans la société. 

Quel pourrait-être le risque à termes de ne se concentrer que sur ces "types" d'innovations ?

Je vous disais justement que c’était une perversion. Notre fascination pour la vitesse ne nous force pas à aller plus d’aller vite, mais elle va stigmatiser ce qui sera lent. C’est une chose tout à fait différente : nous n’accélérons plus parce que nous pensons que c’est franchement une bonne idée, nous accélérons parce que nous ne voulons pas rester sur le carreau de l’histoire.

 
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Michaël Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales. Il est directeur du Lab de l'agence digitale Hands et directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire. En 2016, il a publié Le rêve et la métaphore (CNRS éditions). 

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