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Ce qui se passe dans la tête d'un meurtrier : la place du remords

Un jour, sans raison, alors qu'il est encore adolescent, Didier poignarde sauvagement sa voisine. Jugé irresponsable, imprévisible et extrêmement dangereux, il est interné. Dix ans plus tard, il demande à rencontrer un psychanalyste... Extrait de "Psychanalyse d'un meurtrier", de Gérard Bonnet, publié aux éditions Payot (2/2).

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Ce qui se passe dans la tête d'un meurtrier : la place du remords

Dans la tête d'un meurtrier

J’aurai l’occasion d’expliciter au fur et à mesure de l’analyse la signification et la teneur de cet affect, quel que soit son état. La question qui se pose pour l’instant, la plus urgente, provient de l’inquiétude profonde de Didier, et de la nôtre, concernant la façon dont s’opère le passage d’un état à l’autre. Car finalement, c’est bien ce qui préoccupe tout le monde, et moi en tout premier lieu : qu’est-ce qui fait que tantôt le remords est là sous la forme de l’étrangeté, du pulsionnel pur et simple ; tantôt sous la forme de l’effroi, de la terreur ou de la violence ; et d’où vient-il enfin qu’il se transforme à certains moments en crise, en acte, en impulsion meurtrière ?

Pour répondre à cette question, j’en viens enfin à l’élément qui domine les tout premiers propos tenus par Didier à propos de son rêve, rejoignant en cela une donnée classique de l’analyse freudienne : il s’agit de l’événement actuel, qui désigne à la fois le reste diurne ayant provoqué l’apparition du rêve et le vécu réel ayant suscité le surgissement de l’affect. On sait l’importance que Freud accorde à cet élément, au point qu’il fait aujourd’hui partie intégrante de l’interprétation du rêve. Or dans le rêve de Didier, il joue un rôle déterminant : il ne faut pas oublier en effet que tout est parti d’un refus, refus qui a été opposé à son désir de rendre visite à sa mère, qu’il a reçu comme une frustration majeure. On a vu comment il réagit d’abord par la colère, en protestant de son envie de faire plaisir à sa mère, de lui rendre les visites qu’elle lui a faites autrefois. Il voudrait être un bon fils, un fils idéal, un sauveur, renverser la situation à son profit, réussir cette appropriation en positif qui est glorifiée dans les icônes de la dormition. C’est en effet l’une des voies qu’offre généralement la vie pour gérer « l’héritage » inconscient et le traduire en termes un peu plus acceptables. Malheureusement, compte tenu des circonstances, on lui oppose un refus pur et simple, un retournement en bonne et due forme. Puisqu’il s’est mal conduit, on l’oblige à rester à distance, même en ce moment crucial. Ce qu’il a fait, on le lui fait, il a l’impression qu’on le lui fait payer.

Dans l’inconscient de Didier, ce refus a des résonances dramatiques : l’« autre » est de retour, l’« autre » se venge4. Le double mortifère demeuré en suspens depuis le meurtre et dont il essaie par tous les moyens de conjurer les effets néfastes est toujours là et il vient donner corps au remords. À travers la réponse négative qu’on lui oppose, Didier voit ainsi la réalisation et la confirmation de l’éventualité qu’il redoute au plus haut point, et on est en droit de se demander comment il est parvenu à trouver une issue dans le rêve.

En fait, s’il y réussit, c’est parce qu’il est parfaitement clair pour lui que ce refus et cette frustration sont imposés par l’autorité instituée, autrement dit par une personne « morale »5 qui incarne une autorité tierce. C’est pourquoi la réaction qu’il élabore en retour s’inscrit sur un double registre, donnant lieu à une manifestation onirique et au remords halluciné dont parle Didier. Nous avons donc affaire au remords dans son premier état dans le rêve, et dans son second état, dans le récit qu’il fait ensuite des affres éprouvées au cours de ses deux premières années de détention dans le cadre de l’institution. Il en aurait été probablement tout autrement si ce refus et cette frustration avaient été incarnés par une personne précise et bien identifiée, en faisant une affaire personnelle, ce qu’il a cru, nous le verrons, au moment où il a tué. Par-delà le regard et le remords, nous rejoignons ainsi le facteur déterminant qui fait basculer les choses dans la réalité, provoquant la transformation de la pulsion en agression, puis de l’agression en impulsion incontrôlable, et dont l’effet varie du tout au tout selon qu’il est ou non identifié, confondu avec quelqu’un. Il s’agit de l’autre vengeur lorsqu’il est incarné par une personne précise. C’est cet élément qui fait passer les choses d’une logique pulsionnelle à une logique d’agression, puis à une impulsion pure et simple dont le but est de s’en prendre à l’autre pour tenter de l’anéantir à jamais.En fait, s’il y réussit, c’est parce qu’il est parfaitement clair pour lui que ce refus et cette frustration sont imposés par l’autorité instituée, autrement dit par une personne « morale »5 qui incarne une autorité tierce. C’est pourquoi la réaction qu’il élabore en retour s’inscrit sur un double registre, donnant lieu à une manifestation onirique et au remords halluciné dont parle Didier. Nous avons donc affaire au remords dans son premier état dans le rêve, et dans son second état, dans le récit qu’il fait ensuite des affres éprouvées au cours de ses deux premières années de détention dans le cadre de l’institution. Il en aurait été probablement tout autrement si ce refus et cette frustration avaient été incarnés par une personne précise et bien identifiée, en faisant une affaire personnelle, ce qu’il a cru, nous le verrons, au moment où il a tué. Par-delà le regard et le remords, nous rejoignons ainsi le facteur déterminant qui fait basculer les choses dans la réalité, provoquant la transformation de la pulsion en agression, puis de l’agression en impulsion incontrôlable, et dont l’effet varie du tout au tout selon qu’il est ou non identifié, confondu avec quelqu’un. Il s’agit de l’autre vengeur lorsqu’il est incarné par une personne précise. C’est cet élément qui fait passer les choses d’une logique pulsionnelle à une logique d’agression, puis à une impulsion pure et simple dont le but est de s’en prendre à l’autre pour tenter de l’anéantir à jamais.En fait, s’il y réussit, c’est parce qu’il est parfaitement clair pour lui que ce refus et cette frustration sont imposés par l’autorité instituée, autrement dit par une personne « morale »5 qui incarne une autorité tierce. C’est pourquoi la réaction qu’il élabore en retour s’inscrit sur un double registre, donnant lieu à une manifestation onirique et au remords halluciné dont parle Didier. Nous avons donc affaire au remords dans son premier état dans le rêve, et dans son second état, dans le récit qu’il fait ensuite des affres éprouvées au cours de ses deux premières années de détention dans le cadre de l’institution. Il en aurait été probablement tout autrement si ce refus et cette frustration avaient été incarnés par une personne précise et bien identifiée, en faisant une affaire personnelle, ce qu’il a cru, nous le verrons, au moment où il a tué. Par-delà le regard et le remords, nous rejoignons ainsi le facteur déterminant qui fait basculer les choses dans la réalité, provoquant la transformation de la pulsion en agression, puis de l’agression en impulsion incontrôlable, et dont l’effet varie du tout au tout selon qu’il est ou non identifié, confondu avec quelqu’un. Il s’agit de l’autre vengeur lorsqu’il est incarné par une personne précise. C’est cet élément qui fait passer les choses d’une logique pulsionnelle à une logique d’agression, puis à une impulsion pure et simple dont le but est de s’en prendre à l’autre pour tenter de l’anéantir à jamais.

C’est ainsi que l’analyse du premier rêve de Didier m’a permis de repérer assez vite que l’angoisse qui le travaille le plus est alimentée par le remords ; il se précise que ce remords est actuellement entretenu par la mort de « la vieille » dont il n’a pu faire le deuil, ce qui pose de multiples questions sur lesquelles je reviendrai longuement par la suite. Ce remords refait surface à chaque fois que Didier se trouve dans une situation de frustration, avec le risque qu’il suscite une autre impulsion si quelqu’un venait à incarner de façon trop directe la logique de vengeance à laquelle il se trouve confronté. Une chose est sûre, il doit affronter dans la plus totale solitude une réalité inéluctable, éminemment dangereuse et il se trouve dans l’impossibilité d’y faire face à lui tout seul.

Où est passée la culpabilité dont il a été question lors des premiers entretiens ? Il se confirme qu’elle n’a rien à voir avec le meurtre accompli, s’exprime davantage dans le rapport au père et en lien avec la sexualité. Il est même probable qu’elle vient faire contrepoids au remords et le rend davantage supportable. Freud oppose soigneusement ces deux termes dans Malaise dans la civilisation, j’y reviendrai quand nous aurons toutes les données en main. En attendant, je suis étonné moimême que l’analyse de ce premier rêve ait porté essentiellement sur les affects et qu’il ait si peu été question des mots ou des signifiants. Il en sera question quelques mois plus tard, à propos d’une erreur de la vie quotidienne, et cette fois encore, Didier ira droit aux questions qui le tourmentent le plus.

Extrait de "Psychanalyse d'un meurtrier - Le remords", de Gérard Bonnet, publié aux éditions Payot, Coll. « Désir », © Payot & Rivages, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
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Gérard Bonnet

Gérard Bonnet est psychanalyste, membre de l’Association française de psychanalyse. Il dirige à Paris l'Ecole de propédeutique à la connaissance de l'inconscient (EPCI) qui propose depuis de nombreuses années un enseignement et une formation à destination des praticiens comme du grand public.

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