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Ce que signifie vraiment pour la France la pensée d’Habermas dont se réclame Emmanuel Macron

Dans un entretien avec Philippe Besson, Emmanuel Macron aurait affirmé ne pas s'intéresser aux intellectuels français comme Régis Debray, Emmanuel Todd, ou Michel Onfray et leur préférer Jürgen Habermas. "On se situe à un autre niveau". Cette référence ne semble pas anodine dans les propos d'Emmanuel Macron.

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Ce que signifie vraiment pour la France la pensée d’Habermas dont se réclame Emmanuel Macron

Atlantico : En quoi peut-on rapprocher la vision européenne d'Emmanuel Macron de celle du philosophe allemand ? Quel est le véritable projet philosophique qui justifie cette volonté française d'une plus grande intégration européenne ? Quel est son fondement ?

Christophe Bouillaud : D’abord, il faut admettre que, du point de vue de l’insertion dans le champ universitaire, Emmanuel Macron n’a pas tort : effectivement, le dit Jürgen Habermas, en tant que représentant tardif de ce qu’on a appelé « l’Ecole de Francfort », a fait une carrière universitaire hors pair, et il a reçu toutes les reconnaissances académiques possibles et imaginables. Les autres personnes citées, certes célèbres, se situent plutôt en marge des carrières académiques – cela n’enlève rien à leur originalité, mais il faut bien souligner que Jürgen Habermas possède largement le statut de « Trésor national vivant », pour utiliser une expression japonaise, dans son pays.

Ensuite, sur le fond, Jürgen Habermas est sur le plan européen un fédéraliste au nom essentiellement de l’idée d’une  poursuite, certes critique, des idéaux des Lumières en terme d’émancipation humaine et de quête de la bonne société. Il se situe donc dans la filiation de Kant et de ses projets de cosmopolitisme. En citant Habermas comme référence, E. Macron s’inscrit dans cette perspective fédéraliste. Il n’ose toutefois pas prononcer le terme : vouloir au niveau de la zone Euro un exécutif pour décider, un budget pour agir et un parlement pour contrôler, cela ressemble pourtant furieusement à un Etat fédéral. Il est intéressant de constater que même le départ des Britanniques qui honnissaient le « F-word » avec le jeu de mot impliqué en anglais empêche encore d’utiliser les termes exacts et que notre Président s’oblige encore à des circonvolutions. Il est vrai que toutes les tentatives explicitement fédérales ont échoué en Europe depuis 1945 (1948, Congrès de l’Europe, 1954, CED, et 2005, TCE).

En même temps, comme le discours d’Athènes l’a rappelé, il y a l’autre aspect du projet européen : s’unir entre Européens pour continuer, non pas tant à dominer le monde comme avant 1914, que pour continuer à y jouer un rôle comme depuis 1945. C’est le thème bien connu : un pays européen est devenu trop petit pour compter encore sur la grande scène du monde à l’époque des pays-continents (Etats-Unis, Chine, Inde, etc.). Ce second projet, qui suggère dans le fond aux anciens impérialismes européens de s’unir pour continuer à dominer l’univers, remonte au moins aux années 1920 et au célèbre projet de « Paneurope » de Coudenhove-Karlergi. Comme le montre la carte publiée dans l’ouvrage éponyme (version française de 1927), il s’agissait alors de créer un grand espace économique et politique organisant toute l’Europe continentale et la partie de l’Afrique et du Levant colonisée par ces pays d’Europe continentale (soit les colonies françaises, belges, portugaises et italiennes). Ce même projet se retrouve mutatis mutandis sous la plume de l’européiste Mark Leonard en 2005 (Pourquoi l’Europe dominera le 21ème siècle, Paris, Plon, pour la version française), avec une liste des 109 pays de « l’Eurosphère » (p. 195-196), qui comprend (presque) tous les pays européens (à l’exception des renégats suisse et norvégien), l’Afrique, le Moyen-Orient (Arabie saoudite et Iran compris, sic !),  et même tout l’espace post-soviétique européen (dont par ex. l’Azerbaïdjan). Ce projet de perpétuation de la domination des pays européens sur une partie de leurs anciennes colonies est d’ailleurs bien présent dans la célèbre Déclaration Schuman de 1950. En gros, l’Afrique est un butin riche en matières premières qu’il ne faut plus se partager comme avant 1914, mais exploiter ensemble. Des travaux universitaires ont été d’ailleurs faits sur les transferts de savoir-faire et de personnel de l’administration coloniale française à celle de la Commission européenne au moment de la décolonisation.

 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 11/09/2017 - 10:12 - Signaler un abus United States of Europa

    Même s'il y a de plus en plus d'hispaniques aux USA, ce pays fonctionne toujours sur la connaissance et la pratique généralisée de l'anglais. De même, il y a des différences entre un californien, un new-yorkais et un habitant de l'Iowa, mais ce n'est pas du tout comparable avec les différences fondamentales de culture et de personnalité qui séparent les peuples européens. En plus, les anglais s'en vont : les United States of Europa (USE), ce n'est pas pour demain !

  • Par vangog - 11/09/2017 - 10:32 - Signaler un abus Accusation de fascisme, Bouillaud?...

    ça dépend...Bouillaud est gauchiste, non? Donc forte proximité avec l'inter-national-socialisme hitlerien...d'ailleurs, les idéologues du 3eme Reich socialiste, Friedrich Grimm et Fritz Bean, avaient le projet de Grossraumwirtschaft (grand espace européen), qui est dans la continuité parfaite des délires fédéralistes de Coudenhove et Kalergi. Plutôt que tenter de louvoyer entre les accusations à l'emporte-pièce, Bouillaud devrait plutôt se demander pourquoi ce projet européiste, décliné de multiples façons depuis 1922, n'a jamais pu voir le jour? Pourtant. les fédérations américaine et Suisse etaient des exemples de réussite presque parfaites qui auraient pu servir de modèles aux idéologues europeistes? Mais il semble que les délires socialistes chez Coudenhove l'aient emporté sur le bon-sens! N'est-ce pas lui qui a imposé l'idée d'un parlement européen pour doubler le conseil de l'Europe? Quand on voit la malfaisance des directives de ce parlement, augmentant les divergences des Nations plutôt que provoquant une illusoire harmonisation, on se dit que, depuis un siècle, les pères de l'Union Européiste ont tout raté, et qu'il leur vaut mieux s'abstenir, à l'avenir...

  • Par J'accuse - 11/09/2017 - 10:53 - Signaler un abus Voici ma "vive" réaction

    Pour que les citoyens d'un pays vivent bien (unique désir des peuples), faut-il obligatoirement que ce pays soit riche en pétrole, ou un paradis fiscal, ou membre d'une puissante fédération ? Les États-Unis d'Europe n'ont aucun sens historique, et l'union des pays européens n'a pas vocation à être fédéraliste: une souveraineté européenne ne peut être qu'artificielle, sacrifiant les souverainetés nationales, c'est-à-dire la démocratie, déjà bien mal en point. Le projet fédéraliste est aristocratique (étymologie de l'élitisme technocratique), et Macron est son dernier prophète en date. L'Europe a inventé les Droits de l'homme et la démocratie: elle doit maintenant montrer au monde comment les conserver. C'est de cette façon que l'Europe sera grande et forte, et que ses peuples vivront bien, pas en se reniant en voulant singer les Américains.

  • Par lémire - 11/09/2017 - 11:41 - Signaler un abus Le fédéralisme reste une utopie parce que...

    a) Gouvernement par des juges comme aux USA, mais désignés sans transparence ni débat, et sur la base de "valeurs européennes" imposées d'en haut, dans lesquelles les peuples ne se reconnaissent pas et dont ils ne débattent pas ___ b) Refus du Parlement de débattre du rôle de la Commission, du statut de son personnel et de proposer des réformes. ___ c) Brutalité soviétique dans les comportements (100 milliards d'euros exigés avant toute discussion avec la GB, menaces creuses sur les aides aux pays de l'Est... ), très mauvais pour les relations publiques... ___ d) Profonde méfiance des peuples quant à la capacité de la Commission à dépenser leur argent sans clientélisme et gaspillage, et refus de discuter le sujet (pas de "stigmatisation"). ___ e) Refus idéologique de tout frein juridique au dumping fiscal et social et de tout principe de réciprocité pour l'ouverture des marchés, ressenti comme un refus de protéger. ___ f) Mensonge sur le rôle de l'UE par rapport à la paix en Europe (c'est l'OTAN...) ___ De ce fait, l'image de l'UE est celle d'un empire qui utilise mal le "mandat du Ciel". L'Etat fédéral US a un problème comparable, mais en beaucoup moins aigu

  • Par cloette - 11/09/2017 - 12:53 - Signaler un abus utopie

    fédéraliste avec des pays différents de cultures nordistes et sudistes et de langues avec leur littérature propre i Macron suit la directive Attali (en attendant un gouvernement mondial ?) .Comme toute les utopies, son idéologie finira dans les poubelles , les dictateurs étant ,c'est connu poursuivis jusque dans les chiottes .

  • Par perceval - 11/09/2017 - 17:53 - Signaler un abus Europe? Fédéralisme?

    Oui, ce me semble un objectif digne de considération. Le problème est que l'on confond aujourd'hui le concept d'Europe avec ce que réalisent les instances européennes. L'Europe est actuellement dirigée par des sociaux-démocrates aux idéaux communautaristes et libertaires. Ils pensent avoir la vérité vraie, la science infuse et comme tous socialistes (j'assimile sociaux démocrates et socialistes) ils ne font aucun cas de l'homme et de sa liberté au bénéfice, pensent-ils, de la "communauté". D'où les atteintes de plus en plus fréquentes aux libertés de penser et d'agir ainsi que la disparition progressive du concept de responsabilité. òtez ces personnes nocives, remplacez les par ceux qui, au contraire, feraient primer responsabilité et liberté et vous aurez une autre appréciation de l'Europe. En clair ce n'est pas le contenu qu'il faut blâmer mais les "opérateurs". Lorsque nous avons des soucis d'éclairage ce n'est pas l'électricité que l'on remet en cause mais l'installation. Pour l'Europe c'est pareil. Cela dit ces "opérateurs" ont été élus sur des listes présentées par NOS partis, ou nommés par NOS élus. Le premier nettoyage à faire est donc avant tout local.

  • Par Danper - 11/09/2017 - 18:57 - Signaler un abus Perceval, vous avez raison

    Ce sont les mêmes lâches partis nationaux qui crient haro sur Bruxelles qui manigancent tout sans avoir le courage de le dire. Ce qui ne va pas ce n'est pas l'Europe mais comment nos politiciens dans tous les pays jouent sur plusieurs tableaux pour tirer les marrons du feu. Je suis européen d'une famille "multinationale". Il y a moyen d'aimer son pays sans détester le pays voisin ou sans vouloir les dominer comme le veulent (malheureusement) chacun à leur façon les Français et les Allemands. Si certains Français sont déprimés c'est parce qu'il perçoivent que leur pays ne fait plus le poids, en particulier vis-à-vis de l'Allemagne. Cette dernière par contre retrouve son pangermanisme dominateur (camouflé) d'antan. Je ne pense pas que cela nous mène très loin, sinon à une autre catastrophe. J'espère (sans trop y croire) que les peuples européens pourront conserver leur identité et la sublimer par une identité européenne. Je sais que c'est difficile surtout pour un pays centralisateur et jacobin comme la France dont l'histoire n'est que la conquête successive de territoires qui n'étaient pas français, d'abord par le roi et ensuite par la République.

  • Par padam - 11/09/2017 - 23:32 - Signaler un abus Vous avez dit "Habermas"!

    A l'exception de monsieur Macron, la pensée d'Habermas ne signifie rien pour les Français, qui à juste titre, n'en n'ont cure.

  • Par philippe de commynes - 12/09/2017 - 11:17 - Signaler un abus Habermas ou De gaulle ?

    Regardons l'Europe telle que pouvait le concevoir notre dernier grand homme , De gaulle. En premier lieu une définition géographique : de l'atlantique jusqu'à l'Oural. Après il est vrai que De gaulle ne s'est pas beaucoup étendu sur l'affaire, c'est vrai que sa priorité c'était la France. Mais en prenant la définition identitaire que De gaulle donne de la France on peut extrapoler la définition identitaire qu'il aurait put donner de l'Europe :"C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne."rapporté par Alain Peyrefitte / Le 5 mars 1959 On aurait une définition gaulliste de l'Europe qui serait la communauté des peuples de race blanche , de religion chrétienne et de culture grecque , pour peu qu'ils n'accueillent pas plus qu'une petite minorité d'extra-européens, ce qui recoupe la 1ère définition.

  • Par philippe de commynes - 12/09/2017 - 11:22 - Signaler un abus Habermas ou De gaulle ? (suite)

    Mais la définition dans la laquelle macron semble le plus se reconnaître , c'est le projet dangereux et déconnecté des masses à l'oeuvre depuis les années 90 que dénonce Alexandre Del Valle "on a commencé à voir dans l'Europe un laboratoire du multiculturalisme qui serait l'antichambre d'une forme de conscience planétaire future"

  • Par gerint - 13/09/2017 - 21:55 - Signaler un abus Habermas a encensé Macron

    Mais les penseurs que Macron vouent aux gémonies l'ont critiqué ce qui est insupportable pour ce coq vaniteux et outrecuidant. Macron travaille à la destruction de l'entité France au nom d'une soi-disant modernité révolutionnaire qui veut faire table rase du passé pour construire un château de cartes idéologique et en réalité servir les intérêts d'une oligarchie de profiteurs

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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