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Ce que (certains) aveugles voient

Contrairement aux idées reçues, être aveugle ne signifie pas toujours être plongé dans le noir total. Couleurs et formes géographiques continuent à être "imaginées" par le cerveau".

Et pourtant, ils voient

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Ce que (certains) aveugles voient

Certains aveugles continuent à percevoir des couleurs.

À votre avis, que voient les aveugles ? Rien du tout ? Un noir de jais ?

La réponse est plus compliquée que cela.

Il y a 50 ans, Jacques Lusseyran, devenu aveugle à la suite d’un accident dans la cour de récréation de l’école, constatait dans un opuscule (Le monde commence aujourd’hui, éd. de la Table Ronde, 1959) que les non-voyants ne parlent jamais avec ceux qui voient de ce qu’ils perçoivent. Entre eux, ils échangent à ce sujet, mais s’alignent sur les conventions de la société qui veut qu’ils ne voient pas.

Il est vrai que la description est difficile, en particulier pour les aveugles de naissance qui n’ont pas les mots pour expliquer ce qu’ils voient.

Tommy Edison, un "youtubeur" aveugle de naissance qui fait des vidéos sur son handicap, a d’ailleurs tenté d’expliquer cette difficulté : "Je crois que le sujet qui vous intrigue le plus, c’est les couleurs. Comment ça marche pour moi ? Que sont-elles ? Eh bien… je ne sais pas !", expliquait-il en 2012 dans une vidéo.

"Puisque je suis aveugle de naissance, je n’ai jamais vu de couleurs, je n’ai aucune idée de ce que c’est", poursuit-il. Alors, voit-il tout noir ? "Le noir ! C’est quoi le noir ? Le noir est censé être toutes les couleurs mélangées ensemble. Et puis le blanc est l’absence de couleur ? Alors, le noir et le blanc…"

 

Le journaliste de la BBC Damon Rose est lui plus à l’aise pour exprimer ce qu’il voit. Et pour cause, il est devenu aveugle étant enfant, suite à une opération chirurgicale ratée.

"Je sais que ça va sembler bizarre venant d’un aveugle, mais quand on me demande ce qui me manque le plus dans le fait de ne pas voir, ma réponse est toujours "l’obscurité" ", assure-t-il.

L’homme est officiellement un aveugle "total" depuis 31 ans. Sa carte d’handicapé porte les trois lettres NLP ("No light perception", Pas de perception lumineuse). Et pourtant, il voit. De la lumière. "Beaucoup. Forte, colorée, changeante, et qui souvent m’empêche terriblement de me concentrer".

Au moment où il écrivait son ressenti sur le site de la BBC, il expliquait donc voir "un arrière-plan marron foncé, avec une lumière turquoise au centre. Enfin, verte, maintenant… Et maintenant bleue avec des points jaunes".

L’homme décrit aussi des "structures géométriques" et des sortes de nuages changeant continuellement de forme.

Ce "tintamarre visuel" lui a d’abord donné de l’espoir : enfant, "je pensais que mes yeux essayaient de fonctionner à nouveau", raconte-t-il. Aujourd’hui, il les perçoit plutôt comme une tentative de son cerveau de compenser la perte de sa vision.

"On voit ce que vous voyez quand vous appuyez fortement sur les yeux, des étoiles, des points lumineux", résumait en 2008 Francis Raynard, à l’époque président de l'Union nationale des aveugles et déficients visuel (Unadev).

Ces explosions de couleur, l’artiste Sophie Calle en a fait un livre (Aveugles, Éditions Actes Sud, 2011). Après avoir discuté avec des non-voyants, elle a tenté de représenter leur monde. "Je lui ai décrit ce que je 'voyais'. Ce n’est pas monochrome. Mon oeil gauche 'voit' du marron, un peu de gris. C’est scintillant, lumineux, avec un fond rose. L’oeil droit 'voit' toujours du noir, du gris. Cela change tout le temps… comme une couleur vivante", témoignait Bachir Kerroumi à la sortie du livre.

Par ses entretiens, l’artiste a aussi découvert que certains non-voyants gardent des bribes de mémoire visuelle. Parfois, seulement une image. La dernière.

 
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