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Ce que le cas Angelina Jolie nous dit de la nette évolution des objectifs de la guerre contre le cancer

Les actions de lutte contre le cancer se répartissent en deux familles : la guerre globale d'une part, indifférenciée entre les personnes, et l'approche individuelle d'autre part, fondée notamment sur l'étude des prédispositions génétiques. Cette dernière voie est médiatisée par l'actrice Angelina Jolie, qui a récemment subi une ablation des ovaires et des trompes de Fallope.

Lutte pour la vie

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Ce que le cas Angelina Jolie nous dit de la nette évolution des objectifs de la guerre contre le cancer

Une approche globale

Atlantico : Sur quels principes cette lutte à destination de l'ensemble de la population se fonde-t-elle ? Est-elle principalement concentrée sur l'étude et le contrôle des effets de nos modes de vie sur la santé ? 

Philippe Bataille: Cette lutte se fonde sur l'image historique du cancer, vu comme un fléau à dimension presque épidémique. Or par certains aspects, cette image est réelle, notamment dans le cas des cancers liés au tabac qui ont une forme épidémique liée à des facteurs de risques identifiés.

Cette lutte globale dénonce des expositions, des risques, des modes de vie, des facteurs environnementaux, et elle s'est forgée une base moralisatrice qu'on ne peut pas aujourd'hui condamner. Puis, petit à petit, la lutte contre le cancer a commencé à cibler certains publics, comme étant susceptibles de contracter des cancers : les jeunes et le tabac, les ouvriers et les produits chimiques. On a commencé dans les années 70-80 a cibler les malades potentiels. Aujourd'hui on individualise de plus en plus la lutte, en associant aux facteurs environnementaux le parcours historique et biologique des patients.

Nicole Delépine : Primum non nocere, d’abord ne pas nuire et "il est urgent d’attendre" devrait être inscrit non seulement dans les bureaux des médecins mais dans notre tête à tous… ne serait-ce que pour ne pas se laisser aller à  la médicalisation à outrance de notre société qui transforme tous les bien-portants en malades ! 0n a tous quelque chose qui va de travers et au nom "d’il vaut mieux prévenir que guérir" on entre dans le cercle infernal de la prévention savamment utilisée par la propagande marchande qui depuis déjà longtemps et de plus en plus fait de vous un malade chronique jusqu’à votre mort…  Bingo ! Super le marché de la santé... Mille milliards de dollars cette année dans le monde.

La lutte contre le cancer à destination de la  population de façon globale est plus souvent un effet d’annonce qu’une réalité objective et ne repose pas  toujours sur des études épidémiologiques convaincantes. Le rôle des "cinq fruits et légumes" quotidiens est contesté par des spécialistes de nutrition et cancer qui préfèreraient un régime dit "cétogène" apportant l’essentiel des calories par les lipides tout en réduisant drastiquement les glucides (qu’adorent les cellules cancéreuses) .[1]Plus séduite par cette approche, les études longitudinales sur de nombreuses années manquent pour convaincre les adeptes de la mode 5 fruits et légumes/jour.

Nous avons beaucoup de mal  à convaincre les pouvoirs publics de lancer de grandes études épidémiologiques sur les malades et par exemple sur les enfants cancéreux non suspects d’alcoolisme ou de tabagisme (sauf parfois passif ). Mais encore en mai 2014, la ministre a fait la sourde oreille à la demande des associations se battant pour une meilleure recherche en cancérologie pédiatrique et en particulier en étude des facteurs de risque (Eva pour la vie). On peut supposer que ces travaux n’étant pas rentables à court terme mais sur des décennies, cela n’intéresse pas les politiques qui cherchent des voix.

[1] Le régime cétogène contre le cancer, édtions Thierry Souccar – par U. Kammerer, C. Schlatterer, G Knoll.

Que sait-on justement des effets des modes de vie sur le développement de certains cancers ? Quelles sont les données scientifiques disponibles sur le sujet ? Comment expliquer notamment que tous les fumeurs ne développent par de cancer ?

Philippe Bataille: quand la recherche a mis en avant les facteurs environnementaux dans la formation des cancers, elle a alors mis de côté la recherche sur les données individuelles. D'une certaine façon, on est allé trop vite, sans privilégier l'approche multifactorielle. La recherche actuelle montre que le développement du cancer dépend de chaque patient, et c'est dans cette voie que la recherche se concentre aujourd'hui. Si tous les fumeurs ne développent pas de cancer du poumon, c'est qu'ils n'ont pas forcément de prédisposition pour ce type de cancer, mais cela ne veut pas dire qu'ils ne développeront pas une autre forme de la maladie. 

Donc on commence aujourd'hui à rassembler les données biologiques pour analyser l'évolution du cancer et pouvoir apporter des soins appropriés. La collecte de toutes les données, ce qu'on appelle le Big Data, devrait permettre dans un avenir proche de prédire l'évolution des cancers par des modèles établis et donc de pouvoir apporter la réponse thérapeutique efficace, qui s'est révélée gagnante. Le Big Data permet de faire passer la bataille du préventif au prédicitif.

Nicole Delépine : Il faut distinguer ce que l’on sait et ce que l’on admet de diffuser largement chez la population. Le rôle toxique du tabac n’est quasiment plus contesté, mais l’industrie du tabac a dépensé des sommes fabuleuses pour utiliser des chercheurs bien titrés et renommés censés trouver d’autres causes à l’association cancer-tabac [1] : "Pour les cigarettiers, le risque se concrétise vite. Dès le milieu des années 1980, une trentaine d'Etats américains considèrent que les preuves scientifiques apportées suffisent à bannir la cigarette des lieux publics. D'où une baisse de la consommation. La réaction ne se fait pas attendre. Pour éviter la contagion, les industriels mettent sur pied un réseau mondial de ceux qu'ils nomment dans leurs documents internes les "blouses blanches" : des scientifiques secrètement rémunérés par eux comme consultants. "Le but de ce programme était d'identifier, de former et de promouvoir des scientifiques, médecins ou ingénieurs qui ne seraient pas assimilés à l'industrie par le public", expliquent Joaquin Barnoya et Stanton Glantz (université de Californie à San Francisco), deux des meilleurs connaisseurs des stratégies de l'industrie cigarettière, dans une analyse publiée en 2005 dans le European Journal of Public Health.

En d’autres termes un risque connu est combattu des décennies durant par les lobbies concernés. L’amiante a été détectée comme cancérigène par H Pezerat il y a une cinquantaine d’années mais il a fallu au moins trente ans pour qu’on envisage de désamianter… et encore !

L’exemple actuel est celui des pesticides dont aucune personne sérieuse ne peut nier l’effet cancérigène rapide sur les exposés à grosse dose et certains sur l’ensemble de la population exposée au long cours, c’est-à-dire nous tous . Eh bien que se passe-t-il ? La puissance de Monsanto fait que c’est le vigneron bio qui refuse d’arroser ses vignes quand il n’y en a pas besoin en fonction des parasites, qui est poursuivi en justice ! Et il y a de nombreux exemples de cancérigènes probables ou connus qui sont laissés tranquilles pour ne pas indisposer les lobbies. Il faudrait plutôt un livre que quelques lignes d’un article. Mais pensez aux portables et aux antennes au-dessus des écoles, etc. Alors croyez-vous que l’on mène vraiment une guerre contre le cancer de façon globale ?

Quant au fait qu’on développe ou non un cancer quand on est soumis aux facteurs de risque, cela confirme deux évidences, nous sommes tous différents et nos défenses personnelles aussi, et d’autre part un cancer n’est pas lié à une cause mais bien à un ensemble de facteurs favorables qui à un moment se conjuguent et permettent à la tumeur de se développer .

[1]  La guerre secrète du tabac, la French connection, Le Monde, mai 2012

Quel bilan peut-on faire de cette approche globale, indifférenciée ? S'est-elle montrée efficace ?

Nicole Delépine :  Le bilan est que globalement elle est peu menée par les pouvoirs publics qui sont  sous la pression des lobbies marchands que la prévention  réelle globale ne concerne pas. Supprimer les pesticides, limiter les expositions aux ondes, etc. serait sûrement efficace mais à long terme. Or les cancers ne se développant que lentement.

Philippe Bataille : Cette approche globale a été nécessaire mais a manqué son but : elle s'est révélé nécessaire en informant les population sur les facteurs de risque et en expliquant que nos modes de vie n'étaient pas sans conséquences. On a vu se généraliser l'utilisation de la crème solaire sur les plages, et cela a certainement évité de multiplier les risques. Mais en même temps, elle n'a pas empêché les cancers de se développer : ce n'est pas parce que vous mettez de la crème solaire que vous n'allez pas développer un cancer du sein, et peut-être qu'en essayant de vous protéger de certains cancers, vous allez vous exposer à d'autres formes. L'augmentation continue du nombre de cancers montre dans tous les cas que cette lutte n'a pas été assez efficace, parce qu'elle ne prenait pas en compte l'unicité des individus.

 
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  • Par Clerloge - 28/03/2015 - 20:12 - Signaler un abus Fille de...

    Je vois que Me Nicole Delépine est la fille de... mais que par contre M Philippe Bataille est apparemment issu de la génération spontanée. Demande ou non de Nicole Delepine, il est fréquent qu'il faille replacer les femmes comme filles de et non les hommes. Voir Dominique Méda ou Marisol Touraine, par exemple. Sur le fond, effectivement, les crèmes solaires sont un exemple intéressant des effets du lobbying. A Sydney, dès le début des années 90, personne sur la plage sans T-shirt, bob (casquette insuffisant) et lunettes de soleil. Et pour les enfants, idem pendant la baignade.

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Philippe Bataille

Philippe Bataille est directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et directeur du Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS, EHESS-CNRS). Il est également membre du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin. Ses recherches ont entre autres porté sur le racisme et la discrimination, le sexisme et le féminisme, et plus récemment sur l’expérience médicale et sociale de la maladie grave. Ses travaux actuels suivent ce qu’il advient de la catégorie de sujet dans la relation médicale et de soin. Les recherches en cours suivent des situations cliniques empiriques qui suscitent de si fortes tensions éthiques qu’elles bloquent le système de la décision médicale (éthique clinique), et parfois la conduite de soin (médecine de la reproduction et en soins palliatifs). Son dernier ouvrage est "Vivre et vaincre le cancer" (2016, Editions Autrement).

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Nicole Delépine

Nicole Delépine ancienne  responsable de l'unité de cancérologie pédiatrique de l'hôpital universitaire Raymond Poincaré à Garches( APHP ). Fille de l'un des fondateurs de la Sécurité Sociale, elle a récemment publié La face cachée des médicaments, Le cancer, un fléau qui rapporte et Neuf petits lits sur le trottoir, qui relate la fermeture musclée du dernier service indépendant de cancérologie pédiatrique. Retraitée, elle poursuit son combat pour la liberté de soigner et d’être soigné, le respect du serment d’Hippocrate et du code de Nuremberg en défendant le caractère absolu du consentement éclairé du patient.

Elle publiera le 4 mai 2016  un ouvrage coécrit avec le DR G Delepine chirurgien oncologue et statisticien « Cancer, les bonnes questions à poser à mon médecin » chez Michalon Ed.

 

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