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Quatre remarques sur la stratégie française contre l’État Islamique

Après les premières frappes françaises en Syrie, quatre leçons paraissent clairement devoir être entendues : elles touchent aux domaines du droit, de la méthode d’action, de la communication et enfin et surtout de la stratégie.

Conseils d'expert

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Quatre remarques sur la stratégie française contre l’État Islamique

Les premières frappes françaises en Syrie ont eu lieu.

À la suite des dernières frappes françaises en Syrie, de nombreux analystes ont soulevé la question de la légalité de ces actions. L’objectif n’est pas ici de répondre à la question au plan juridique, mais de tirer quelques enseignements de cette polémique afin qu’elle ne reste pas stérile. Quatre leçons paraissent clairement devoir être entendues. Elles touchent aux domaines du droit, de la méthode d’action, de la communication et enfin et surtout de la stratégie.

Le droit des conflits armés actuellement en vigueur a été élaboré dans sa majeure partie après la seconde guerre mondiale par les pays européens et les États-Unis avec le présupposé que les États étaient les instigateurs des guerres. Le corpus normatif vise donc à contrôler les actions des États et à défendre les libertés individuelles.

Il n’y a pas lieu de revenir sur ce corpus. Mais il faut le compléter pour couvrir les nouveaux champs de conflictualité ouverts par l’expansion des organisations non gouvernementales agressives (ONGA).

L’ère du terrorisme islamiste vindicatif saupoudrant le monde d’attentats meurtriers, mais isolés, dont le modèle abouti fut Al Qaïda (ancienne formule) est fini. Ce terrorisme pouvait et devait (y compris après le 11 septembre) recevoir une réponse policière et judiciaire qui s’inscrivait très bien dans le corpus normatif disponible. Nous avons désormais à faire face à des ONGA avec des ambitions idéologico-religieuses et des projets de domination territoriale affirmés. L’État islamique, concepteur de cette nouvelle stratégie, a un rôle central, mais les autres organisations s’inscrivent aussi dans la même démarche conquérante, exploitant toutes les occasions fournies par les États faibles, faillis mais aussi ceux ligotés par le Droit international même qu’ils ont créé. Il s’agit dans ce dernier cas de « guerres asymétriques ».

Dans ce nouveau paysage conflictuel, l’État, dont la liberté d’action a été encadrée, ne peut plus assurer la sécurité des individus. Il est donc urgent que la communauté internationale tienne compte de cette réalité qui présente une double caractéristique. D’une part, les ONGA sont aujourd’hui des acteurs perturbateurs majeurs pour la sécurité et pour la paix mondiale. Le droit des conflits armés doit donc les reconnaitre comme tels et fournir un cadre juridique approprié pour permettre aux États de se défendre, et par là de garantir la sécurité et la liberté de leurs citoyens. D’autre part, ce sont aujourd’hui, du moins dans de nombreux pays, les individus qui menacent l’État (et ses citoyens) et non l’inverse. Sur ce point aussi le droit des conflits armés et le droit des libertés individuelles doit évoluer rapidement.

Le deuxième enseignement porte sur la conduite de l’action. Certes, à la guerre, une fois les plans établis, c’est l’adaptation de ceux-ci aux circonstances qui doit prévaloir, écrivait déjà Sun Tzu il y a plus de 2500 ans. Mais encore faut-il qu’il y ait un plan initial. La décision française de se lancer dans le ciel syrien, après une retenue de quelques mois, semble plus être une réponse à l’émotion liée à la crise des réfugiés et à la volonté de montrer que la France « était dans l’action » qu’une étape d’un plan stratégique de long terme ou une réponse réfléchie à une nouvelle donne stratégique. En tous les cas, si des raisons importantes sans pour autant être stratégiques, le justifiaient, comme la recherche de renseignements et leur exploitation, la France, membre permanent du Conseil de sécurité et soucieuse de la légalité internationale aurait dû demander le vote d’une résolution du Conseil de sécurité. Certes, il aurait alors fallu une rédaction commune avec les Russes pour éviter leur veto. Mais ne serait-il pas temps de réfléchir avec eux et de se partager les tâches immédiates, même sans aller sur une coalition commune ? Ainsi bordée au plan légal, l’action politique de la France aurait gagné en crédibilité. Alors qu’elle fait aujourd’hui l’objet d’une polémique, que nous désapprouvons vivement par ailleurs, mais qui fait le bonheur de nos ennemis islamistes habiles à pointer nos incohérences (« hypocrisie » disent-ils).

Le troisième enseignement porte en effet sur la communication et l’inflation déclaratoire qui a accompagné ce changement de paradigme et nourrit la polémique, notamment après les derniers bombardements. L’intention manifeste était de montrer aux Français que l’État s’activait pour leur sécurité, sans se demander d’ailleurs qui allait croire que deux sorties de Rafale pouvaient garantir définitivement leur sécurité. Il y a donc ici une action militaire destinée à porter un discours de politique interne, alors qu’il devrait y avoir un discours solide et cohérent de politique étrangère soutenu par une action militaire. Une inversion des rôles qui tourne finalement à la confusion. Certes, en démocratie, l’information du citoyen est déterminante, mais le pouvoir devrait savoir mieux déléguer la prise de parole. Relisons de Gaulle dans le Fil de l’épée : « Et tout d’abord le prestige ne peut aller sans mystère, car on révère peu ce que l’on connait trop bien ». Il ne s’agit pas de faire mystère des résultats des frappes, mais de conserver intact le prestige de ceux qui les ordonnent en leur évitant annonces incertaines et revirements. 

À cet égard, force est de constater que le nouveau Calife Abu Bakr Al-Baghadi a su organiser habilement sa communication. Il s’est concentré, ainsi que le conseillait Sun Tzu, sur la fixation des objectifs politiques à atteindre [recréer le Califat sur le territoire historique de Cham (Irak-Syrie), reconquérir ensuite les territoires tenus par les Califats successifs au cours des siècles et enfin étendre cette domination à Rome (soit l’Occident entier)]. Ses émirs étant eux, sous son contrôle (et celui de la Choura) chargés de développer les différentes stratégies nécessaires (campagnes militaires, organisation et gestion de l’État, politique de communication, etc.).

Le Califat maîtrise donc parfaitement les concepts clés de la démarche stratégique. Un quatrième enseignement donc pour nous. En venir, enfin, aux fondamentaux de la stratégie : pour vaincre les islamistes, il faut d’abord définir les objectifs politiques recherchés, puis faire l’inventaire exhaustif des acteurs et de leurs intentions, la stratégie à suivre apparaitra ensuite plus clairement. 

Les objectifs politiques ne peuvent être secondaires, limités ou abscons (« punir Assad », « prévenir le terrorisme », « étendre les vols à la Syrie »), mais saisir la problématique dans son ensemble et dans toute sa profondeur. Le seul problème stratégique auquel est confrontée la communauté internationale est le développement exponentiel de l’idéologie politico-religieuse mortifère de l’islamisme qui veut sa perte. Dans cette guerre, « affaire de vie ou de mort » comme l’écrivait Sun Tzu, la Syrie, Assad et autres cibles énoncées au gré des cogitations, ne sont que des acteurs qui doivent certes être inclus dans le calcul stratégique, mais ne peuvent être considérés comme des objectifs centraux. 

Faute de se hisser à ce niveau de réflexion, embourbés dans des calculs secondaires, affaiblis par leur situation de politique intérieure (et économique pour la France) qui les jette dans des alliances aux intérêts multiples et divergents, avec des acteurs pompiers-pyromanes, censurés par un Droit des conflits armés incomplet, les puissances occidentales voient leur pouvoir et leur prestige s’éroder inexorablement. Depuis un an, le président américain reconnait simplement qu’il n’a pas de stratégie, la France, par un discours qui ne convainc personne, élève au rang de stratégie de simples manœuvres tactiques. Personne ne voit que, si Damas tombe, le Calife aura montré au monde entier que le rêve de reconstitution du Califat historique avec sa capitale Damas est possible. Damas est, pour l’EI ce que les stratèges appellent un « centre de gravité », c'est-à-dire l’événement dont la survenue fait basculer totalement une situation. Damas devenue capitale islamique aux mains de l’Armée de la conquête (Al Nosra et consorts) ou de l’Etat Islamique, ou des deux (car in fine, animés par la même idéologie et la même haine des mécréants, les deux ont vocation à s’entendre), l’islamisme aura prouvé sa force. Et alors, ni la censure d’Internet, ni http://www.stop-djihadisme.gouv.fr/, ni les multiples agitations ne pourront arrêter la vague d’enthousiasme populaire mondiale qui s’ensuivra et aucune armée ne sera lancée à l’assaut de cette ville de deux millions d’habitants. Le monde basculera comme il a basculé symboliquement à la chute du Mur de Berlin. 

Cependant, l’arrivée de la Russie en Syrie laisse penser qu’elle a bien compris le concept de « Centre de gravité » et, sur le terrain, sa manœuvre militaire aéroterrestre parait probante. Ironie de la situation, le « Centre de gravité » est un concept de la démarche stratégique anglo-saxonne, en vigueur dans l’Otan !

 
Commentaires

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  • Par zouk - 02/11/2015 - 10:38 - Signaler un abus Général ALLARD et Daesh

    Qui de nos si brillants stratèges gouvernementaux prendra la peine de le rencontrer pour préciser ce commentaire inspiré par un militaire qui a eu toute une vie pour réfléchir aux contraintes stratégiques?

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Jean-Claude Allard

Le Général Jean-Claude Allard est directeur de recherche à l’IRIS. Ses principaux domaines d’expertise sont la politique de défense et de sécurité, les concepts opérationnels et l’emploi des forces, la gestion de crise, l’aéronautique militaire dans ses dimensions d’organisation et d’emploi opérationnel.

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