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Quand la France s’émeut des résultats électoraux en Italie et perd une belle occasion de redevenir la cheville entre Europe du Nord et du Sud

L’Italie est, plus que la France encore, victime de l’absurde politique monétaire européenne. La France a réussi, depuis 25 ans, à camoufler son malaise économique derrière l’expansion du secteur public. L’Italie, qui a rarement eu un Etat fort, ne peut pas se permettre ce genre de jeu avec le réel.

Disraeli Scanner

Publié le
Quand la France s’émeut des résultats électoraux en Italie et perd une belle occasion de redevenir la cheville entre Europe du Nord et du Sud

Londres, 

Le 11 mars 2018, 
 
Mon cher ami, 
 
Même après le Brexit, Londres reste une ville peuplée par de nombreux Français. Je vous avouerai que, la semaine dernière, j’aurais pourtant aimé que la situation créée par le Brexit correpondît à la caricature qu’on en fait; j’aurais aimé bouter hors d’Angleterre un certain nombre de vos compatriotes. le motif? Bêtise politique! Heureusement, le pasteur de ma paroisse, ce matin, m’a rappelé, en citant Isaïe (« Ils ont des yeux pour voir mais ils ne voient pas. Ils ont des oreilles pour entendre mais ils n’entendent pas!
») que l’aveuglement des élites n’est rien de nouveau sous le soleil. Voulez-vous savoir ce qui m’aurait presque fait perdre mon phlegme?  D’entendre, conversation après conversation, vos compatriotes hésiter entre l’effarement et le mépris après les élections italiennes. 
 
Eh bien oui! L’Italie a largement voté contre l’Union Européenne. Non seulement, le Mouvement Cinq Etoiles l’emporte largement au Sud et la Coalition emmenée par Silvio Berlusconi au Nord; mais dans cette dernière coalition Berlusconi a eu le dessous, car trop pro-UE, tandis que ses partenaires, à commencer par la Ligue du Nord, recueillaient les fruits de leur dénonciation de la politique décidée à Bruxelles. Je conçois que, pour les Français de Londres, qui ont voté à une majorité écrasante pour Emmanuel Macron, il soit déplaisant de voir Matteo Renzi s’effondrer moins de cinq ans après avoior donné l’impression, comme Président du Conseil, qu’il marchait sur le Tibre. Mais comment peut-on vivre en Grande-Bretagne, avoir assisté au Brexit et ne pas comprendre ce qui se passe en Italie? 
 
L’Italie est, plus que la France encore, victime de l’absurde politique monétaire européenne. La France a réussi, depuis 25 ans, à camoufler son malaise économique derrière l’expansion du secteur public. L’Italie, qui a rarement eu un Etat fort, ne peut pas se permettre ce genre de jeu avec le réel. Le pays prend de plein fouet le monétarisme dominant. A la différence de votre pays, l’Italie est un pays d’entrepreneurs. Le Nord a réussi à reconvertir son industrie grâce au dynamisme des entrepreneurs piémontais et lombardais. Regardez ce qu’est devenue Turin: la ville de Fiat a réussi à survivre à la délocalisation des usines du constructeur automobile; les sous-traitants de Fiat, en s’appuyant sur la solide tradition de recherche et développement de la ville, ont amorcé une extraordinaire reconversion. De même, le Milanais, n’en déplaise aux grincheux, a énormément profité de l’Exposition Universelle: c’est moins le nombre de visiteurs qui compte que l’exposition, au sens le plus littéral du terme, du tissu industriel lombard au regard extérieur. La Vénétie est plus fragile mais elle s’en sort, elle aussi, grâce à son entrepreneuriat. L’Italie du Centre et du Sud pourrait faire la même chose mais il lui faudrait un taux de change différent par rapport au reste du monde. Aux lendemains de l’unité italienne, dans le dernier tiers du XIXè siècle, pratiquement toutes les réserves monétaires, qui étaient abondantes dans l’ancien Royaume de Naples, sont allées se placer dans les banques et les caisses d’épargne du Nord.  Le Sud est devenu éminemment dépendant de flux financiers externes, non seulement les subventions de l’Etat mais aussi des investissements privés. Dans une union monétaire européenne doublée de la mondialisation, où le Nord de l’Italie a luttté pour sa survie, le Sud a été délaissé. Le différentiel « Mezzogiorno » avait baissé durant les Trente Glorieuses; il ne cesse de croître depuis les années 1970 - depuis que la CEE est entrée dans une politique monétaire à l’allemande. 
 
Comme si ces difficultés ne suffisaient pas, l’Italie s’est retrouvée confrontée aux désastreuses conséquences de la Guerre de Libye de 2011. Les Italiens ont suffisamment donné en termes de guerres africaines et ils ont tiré les leçons du passé. Ils ne pouvaient pas s’attendre à ce que Nicolas Sarkozy, qui avait un différend personnel à régler avec Khadafi - après l’humiliation de la tente de Bédouin installée sur les Champs-Elysées - et David Cameron, que je ne sais quelle mouche gladstonienne avait piqué, se lancent dans une guerre «  à la Mussolini », commençant par un militarisme théâtral et se terminant en un désastre humanitaire. Ce désastre, c’est l’Italie du Sud qui en supporte les conséquences, comme le reste de la façade méditerranéenne. les Italiens du Sud sont remarquables de dévouement mais ils doivent  mettre en oeuvre un énorme effort d’accueil avec peu de moyens et beaucoup de bonnes paroles, qu’elles viennent du Vatican ou des Chancelleries d’Europe du Nord. Vous remarquerez au passage que, selon un phénomène classique, c’est plus au Nord (moins exposé -à l’afflux des réfugiés) que se développe une rhétorique politique xénophobe.  
 
Voici donc l’Union Européenne confrontée au désastre électoral créé par deux piliers de sa politique: la révolte des Italiens contre leur appauvrissement entretenu et contre l’irresponsabilité d’une Union Européenne qui prêche la générosité de l’accueil des réfugiés mais refuse tout transfert financier vers les pays de la façade méditerranéenne, pour les aider à faire face à une crise humanitaire. 
 
Je ne suis pas étonné que l’Allemagne soit enfoncée dans la bonne conscience merkelienne, encore vivace mlalgré des déboires récents. Mais la France! Votre pays à qui sa géographie dicte de regarder autant vers la Méditerranée que vers l’Europe du Nord et de l’Est! Votre pays qui, dans son histoire, doit tant à l’Italie du point de vue spirituel, culturel, intellectuel, politique et économique! La question de la solidarité entre les nations « latines » est généralement posée en termes approximatifs. Mais il y a bien une réalité, celle des nations hérit!res de l’’Empire romain occidental. Regardez une carte de l’Empire romain. Et vous verrez que vous avez l’une des solutions pour l’Europe d’aujourd’hui: Italie, Espagne, Portugal, France, Angleterre, sont les héritières directes de la grande tradition politique de l’Empire romain. Elles ont, à travers les siècles, cultivé cette « voie romaine » dont parle Rémi Brague, qui consiste à admirer ce qui se fait de mieux ailleurs mais pour l’assimiler, le retravailler, le transformer au sein d’un cadre politique actif. C’est très différent des nations, à commencer par l’Allemagne, qui se trouvaient de l’autre côté du limes.  Et pour qui la politique n’est pas primordiale. 
 
Rassurez vous-, je n’ai pas fait de cours d’histoire à vos compatriotes si condescendants vis-à-vis du vote italien. Je leur ai rappelé que l’aveuglement des élites était une tradition bien enracinée en France. Les signes se multiplient d’un rejet massif, non pas de l’idée européenne, mais des modalités de la construction européenne actuelle. Votre monde dirigeant, vos expatriés londoniens ont été rassurés par la manière dont Emmanuel Macron avait arrêté la progression de Marine Le Pen. Mais ils ne voient pas que ce fut une situation exceptionnelle dans une Europe qui, massivement, rejette la technocratie bruxelloise ou francfortoise. A ne pas entendre les messages des peuples, ils rendent un très mauvais service à Emmanuel Macron. ce dernier ne pourra  être le reconstructeur de l’Europe que s’il trouve un moyen de réconcilier l’Europe et la démocratie. cela commence par le respect du vote britannique et du vote italien. 
 
Bien fidèlement à vous
 
Benjamin Dsraëli
 
Commentaires

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  • Par Ganesha - 12/03/2018 - 10:01 - Signaler un abus Beefsteak

    Article courageux ! La majorité des lecteurs d'Atlantico est en faveur du maintien de l'Euro dans son principe actuel... quels que soient les arguments que l'on s'échine à leur expliquer. Alliés objectifs des banquiers de la City, ils sont persuadés que cela conditionne le versement régulier de leurs dividendes, malgré qu'ils ne soient que de ''petits actionnaires'' ! Après tout, ils ne sont pas ici pour discuter de politique, mais pour ''défendre leur beefsteak'', pour les 5 à 10 ans qu'il leur reste encore à vivre ! Quand au programme de Marine Le Pen vis à vis de l'Europe, on peut remarquer que, dans son discours de Lille, elle a a adressé ses amitiés à la Ligue plutôt qu'au Mouvement 5 étoiles. Mais elle nous a surtout informé que son programme européen était ''en cours de rédaction'', et qu'il serait disponible pour les élections parlementaires de 2019. Il ne nous reste donc plus qu'à attendre !

  • Par vangog - 12/03/2018 - 13:47 - Signaler un abus Les seuls capables de défendre l’Europe contre ses menaces...

    la submersion migratoire (l’erreur n’est pas seulement celle de Sarko-le-tricheur, mais aussi celle de Juncker-l’alcoolo et de la bécasse Moguerrini vis-à-vis de la Turquie fasciste) et l’ultra-libéralisme ultra-socialiste de la grosse commission, sont les rassembleurs nationaux du RN et des autres partis nationaux d’europe qui grimpent, grimpent...et ça fait peur aux mondialistes immigrationnistes!

  • Par zelectron - 12/03/2018 - 15:16 - Signaler un abus le reste c'est du blablabla . . .

    "La France a réussi, depuis 25 ans, à camoufler son malaise économique derrière l’expansion du secteur public" 1979 : 2 millions de fonctionnaires, 2015 : 6,5 millions* ! *bataille de chiffres exclue.

  • Par winnie - 13/03/2018 - 19:23 - Signaler un abus Tres bon article.

    c est tout a fait ca, sur toute la ligne.

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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