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Quand une famille décide de passer 6 mois sans le moindre média électronique

La journaliste Susan Maushart a décidé d'infliger une cure de désintoxication numérique à sa famille. Et l'expérience d'avoir des conséquences aussi bien sur leurs façons de manger et d'interagir avec leurs amis que sur leurs rythmes de sommeil. Extrait de "PAUSE" (2/2).

Déconnection

Publié le
Quand une famille décide de passer 6 mois sans le moindre média électronique

Une famille hyperconnectée a réussi à survivre à six mois sans le moindre média électronique.

Élever seule trois adolescents, même dans les meilleures conditions, ce n’est déjà pas être capitaine de La Croisière s’amuse. Mais lorsque j’ai décidé que nous devions lever l’ancre, tous les quatre, pour une aventure de six mois sans le moindre écran, la famille a failli rejouer Les Révoltés du Bounty – et j’avais évidemment le rôle de William Bligh, le despote.

Nous avions des tas de raisons de débrancher nos médias électroniques. Disons plutôt j’avais des tas de raisons, car il est clair que mes enfants, eux, auraient largement préféré renoncer à manger, à boire et à se laver les cheveux.

Âgés de quatorze, quinze et dix-huit ans, mes filles et mon fils ne se contentent pas d’utiliser les médias.

Ils vivent dans les médias. Un peu comme les poissons vivent dans l’eau : avec grâce, avec innocence et sans la moindre interrogation existentielle, ou même la plus simple curiosité, quant à leur présence dans cet environnement.

Ils ne se souviennent pas de l’époque où le courrier électronique, la messagerie instantanée et Google n’existaient pas. Même les technologies de leur propre enfance – les cas- settes VHS et la connexion Internet bas débit, la Nintendo 64 et les téléphones « importables » –, ils les considèrent comme des vieilleries pittoresques. Ce qui précède la civilisation de l’écran plat haute définition, c’est, croient-ils, la télévision noir et blanc.

Mes gamins – comme les vôtres, je suppose – appartiennent à une génération qui s’est fait les dents, au sens propre comme au figuré, sur un clavier. Qui a appris à dire « o’di’ateur » en même temps que « maman », « bibi » et « je veux ».

[…]

Attendez une minute. Ai-je écrit qu’ils faisaient leurs devoirs scolaires de cette façon ? Correction. Ils font toute leur vie à l’avenant.

Quand mes enfants rient, ils ne s’exclament pas « Ha ha ha ». Ils disent « lol ». Ils conjuguent même le mot : « Tu vas trop loler devant cette photo de toi quand je t’aurai photoshopé le nez, maman ! » Ils téléchargent films et émissions de télévision avec autant de désinvolture que vous et moi pouvons allumer la radio. Quand je leur rappelle que le piratage sur Internet est un délit, ils se regardent les uns les autres, un peu éberlués, avant de s’écrier : « lol ! » (« Prends garde, gibier de potence ! » ajoute ensuite l’un d’eux – et ils lolent de plus belle.) Ce sont aussi des enfants qui haussent les épaules quand ils perdent leurs iPod et les quelque cinq mille chansons qui s’y trouvent […]. « Je retrouverai tout ça là où je l’ai téléchargé », semblent-ils penser. Et le plus exaspérant, là-dedans ? Ils ont raison. Le contenu numérique qui fait tourner leur monde, à l’instar de la matière elle-même, est à peu près indestructible. Comme Albert le gâteau magique, c’est un mets savoureux qui se régénère aussi vite qu’il peut être dévoré.

Il y a là, dans leur vision des choses, quelque chose de tout à fait merveilleux... et d’absolument écœurant.

« L’Expérience » (comme nous finîmes tous par dire) – ne se produisit pas par hasard. Depuis plusieurs années déjà, je me rendais compte que les médias électroniques agissaient sur mes enfants comme un champ de forces qui les séparait de plus en plus de ce que mon fils, à moitié ironiquement seulement, appelait la « v.v. » (la vraie vie). Et j’étais de plus en plus inquiète. Mais je dois être honnête : ces adolescents n’étaient pas les seuls à avoir des problèmes de dépendance. Bien qu’entrée assez récemment dans le village global, j’étais moi aussi connue pour consommer de l’information de façon tout à fait excessive. (Planquée aux toilettes avec mon iPhone ? Oh ! N’avais-je donc aucune dignité ?)

 
Commentaires

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  • Par unpèreencolère - 11/02/2013 - 12:00 - Signaler un abus Quelle belle image du bonheur !

    Une famille réunie, trois générations, arborant un sourire radieux. Ironique oui, car cette belle vision est peut-être réservée aux familles habitant les beaux quartiers tranquilles, ou les zones rurales, et encore j’en doute (?). Envieux oui, car la mienne est détruite depuis longtemps. La douleur, la souffrance, l’indifférence règnent maintenant dans cette belle famille que nous aimions, que nous avions plaisir à construire ma femme et moi. Désintoxication pendant six mois de bling bling médiatisés et vidéo-tisés, la belle aubaine, mais probablement en contrepartie en pouvant proposer d’autres occupations saines. Dans nos quartiers, dans les cités, allez proposer aux jeunes de ne plus s’abreuver de jeux-vidéos qui leur font croire à une autre réalité, au point qu’ils ne savent plus où est la vie vraiment. Allez leur proposer une cure de jouvence, alors que les bling bling en tous genres viennent combler leur errance, leur vide, leur désespoir et calmer leur colère. Allez leur proposer aussi une désintox de l’autre drogue, celle qui part en fumée quand ils recrachent ce poison qui les transforme en zombis et en êtres mauvais, détestant leur propre f

  • Par wandja - 11/02/2013 - 15:15 - Signaler un abus faux, le bonheur n'est pas propriété privée et réservée

    Je vous arrête de suite, cette image n’est pas réservée aux nantis. Plus difficile dans nos quartiers ou entre les barres, ok, que dans des lieux moins étouffants. Plus facile avec de la monnaie bien sûr. Je peux comprendre votre colère et votre discours. Je ne viens pas vous culpabiliser, je viens témoigner que c’est possible de vivre autrement qu’inondés par les jeux vidéos. Nous vivons en cité, nous avons 4 enfants et ils se partagent une nintendo et une wii. Ils jouent ensemble du coup, et ils partagent. Ensuite, le cadre est posé, moments où, moments sans. Ou alors on range tout dans les placards pour deux ou trois jours, voire plus. Et même si on n’est pas des nantis, si on compte à la fin du mois, parfois même au début, on part ballade, on improvise des sorties surprises qui ne demandent aucun argent. Ce sont ces moments là qui sont importants et dont les enfants se souviennent longtemps après, et pas forcément ceux passés les « manettes » à la main.

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Susan Maushart

Susan Maushart est docteure de l'université de New York en sociologie des médias. Journaliste, elle vit désormais à Long Island, dans l'État de New York, après avoir longtemps demeuré en Australie.

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