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Quand l'Etat islamique fait le choix de l'aliénation des populations déjà martyrisées pour rétablir un Califat islamiste sunnite

En une quinzaine de récits, ce livre raconte comment on prend le pouvoir, et comment on le défend, les meilleures techniques comme les erreurs courantes. À ce jeu, tous les moyens sont bons : terrorisme, guérilla, guerre conventionnelle, attentats politiques ou suicides et, moins communément, la voie des urnes. Extrait de "De Gandhi à Daech" d'Antoine Böhm aux éditions Don Quichotte 2/2

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Quand l'Etat islamique fait le choix de l'aliénation des populations déjà martyrisées pour rétablir un Califat islamiste sunnite

En reconnaissant Abou Bakr al-Baghdadi, djihadiste irakien, les sunnites de Daech rejettent l’idée d’une filiation du Prophète et valident un système tribal millénaire. Crédit Reuters

La difficulté de comprendre des mouvements comme Daech vient précisément de leur volonté de ne pas intégrer la population durant la période de construction de l’État par la guerre, mais de la soumettre immédiatement à une loi supérieure, d’ordre moral et religieux, dont ils sont les seuls garants. Daech est un mouvement sunnite, c’est-à-dire que ses combattants et ses soutiens – non forcément ses administrateurs ou ses stratèges – viennent d’une branche de l’islam majoritaire aujourd’hui, qui pense qu’Abou Bakr, un homme ordinaire qui avait toujours été l’ami du Prophète, en est le successeur légitime.

Cette question n’est pas tant religieuse que politique, puisqu’en reconnaissant Abou Bakr les sunnites rejettent l’idée d’une filiation du Prophète et valident un système tribal millénaire, où celui qui a démontré sa loyauté et sa foi dans le temps est à même de gouverner légitimement sur un territoire. Ce mode de fonctionnement impose dans le même temps à Daech de désigner des chefs spirituels sunnites pour chaque territoire conquis, et de leur céder sur les populations un pouvoir qu’ils avaient perdu, selon une rhétorique du rétablissement de la tradition. Des milices locales, tant religieuses que policières, sont alors mises en place à la disposition des chefs locaux. Elles peuvent être réquisitionnées et dévolues à la défense d’un autre territoire lorsqu’il y a besoin d’affermir des positions ou de les sécuriser. Le pouvoir politique et religieux, malgré la grande latitude laissée aux localités, est centralisé. Les ordres viennent d’en haut et sont répartis vers la base. Nous sommes déjà bien loin des idéaux de la guérilla.

Leur projet sur le long terme est clair et assumé : rétablir un Califat islamiste sunnite sur un territoire historiquement musulman, du moins de civilisation arabo-musulmane. La contradiction est alors simple : comment construire un État sur l’appui de populations hétérogènes, réparties sur, possiblement, une vingtaine de pays différents ? La solution prônée par Daech est l’aliénation d’une partie de la population (les minorités chiites, les dissidents au pouvoir religieux et au code moral) au profit des sunnites, de tradition sunnite et de morale orthodoxe : une épuration ethnique et religieuse visant à former une nouvelle coalition, un ferment d’identité sur des bases morales et religieuses. Contrairement à n’importe quel mouvement de guérilla – et on aurait tort d’analyser la guerre menée par Daech en des termes maoïstes, à moins de la contredire sur tous les points – le soutien des populations est repoussé à l’après, il intervient comme une conséquence nécessaire de l’établissement du Califat. L’État islamique est un État avant d’être une nation homogène, et le déplacement de ses actions sur le terrain de la guerre conventionnelle plutôt que sur celui de la guérilla indique à quel point leur volonté de fédérer la population autour d’une cause commune a longtemps été secondaire, voire contraire à leur idéologie.

Leur force de conquête provient pourtant majoritairement de l’oppression que subissent les populations locales sous les gouvernements précédents. Nicolas Hénin, journaliste spécialisé sur les questions du jihad et l’information au Moyen-Orient, avançait que « Daech ne peut conquérir des villes que lorsque leurs populations sont martyrisées par leur gouvernement et prêtes à se jeter dans ses bras », laissant entendre que le régime syrien de Bachar al-Assad, par exemple, rejeté par une majorité de la population, était un terrain propice. Le piège tendu par Daech est alors d’une simplicité confondante : plus les frappes touchent des civils, plus ils se lient à l’organisation, selon une logique de massification et de mutualisation des intérêts particuliers autour d’un intérêt suprême, la sécurité, ne pouvant être garanti que par un État supérieur. Et quel État serait supérieur au Califat, qui a subi et vaincu, par la grâce d’Allah ? À l’inverse, et c’est là leur idéologie et la stratégie qu’ils suivent, sans toutefois que cela présage de sa réussite, moins il y a de frappes, plus il y a de laisser-aller, et plus Daech perd ses soutiens locaux, lesquels supportent mal une nouvelle pression, un nouveau rationnement, et un ordre qui leur sont dictés d’en haut, sans relation avec leurs propres intérêts.

L’autre face de la communication de Daech est par nature contradictoire avec sa volonté de se fondre dans la population, et certainement est-ce la raison principale de son inclination à une guerre conventionnelle. Sa politique est sa guerre, et sa guerre est celle d’une terreur organisée, une administration de la sauvagerie selon le manuel diffusé en français sur Internet, une organisation aveugle, nocturne et sans visage. La plupart des dirigeants de l’organisation viennent de deux entités fondamentalement opposées, d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein et d’anciens cadres d’Al-Qaïda, mais qui se rejoignent sur un point : une obsession paranoïaque pour le renseignement et la protection. Nous ne les connaissons que par des noms, des faits d’arme et des photos vieilles de vingt ans. Le choix d’Abou Bakr al-Baghdadi de ne jamais se montrer en dehors des heures de prière à la grande mosquée de Mossoul lui a valu le surnom de calife silencieux. La raison de ce silence est quadruple, et n’est pas une création de Daech : protéger tant que possible les cadres, remplacer les dirigeants morts au combat, pérenniser une idéologie et non un homme, organiser un sentiment de psychose à l’intérieur et à l’extérieur des frontières du Califat.

Extrait de "De Gandhi à Daech" d'Antoine Böhm, publié aux éditions Don Quichotte, 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
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Antoine Böhm

Durant ses études de philosophie politique et de littérature, Antoine Böhm a fait des recherches sur les naissances des révolutions et des insurrections. Il collabore aujourd'hui comme critique et historien des littératures politiques à différentes revues.

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