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Quand Ben Laden regrettait la stratégie trop sanglante d’Al Qaida

Peu avant sa mort, le leader d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, a exprimé des regrets sur la stratégie sanglante et contre-productive de son organisation terroriste. A la lumière des violences de l'Etat islamique en Irak et en Syrie, que penser de ce revirement ?

Terrorisme

Publié le - Mis à jour le 5 Septembre 2014
Quand Ben Laden regrettait la stratégie trop sanglante d’Al Qaida

Le leader d'Al Qaida, Oussama Ben Laden, a exprimé des regrets sur la stratégie sanglante et contre-productive de son organisation terroriste. Crédit Reuters

Atlantico : Des documents retrouvés à l'issue du raid américain contre sa cache au Pakistan, en 2011, ont révélé que le leader d'Al Qaida, Oussama Ben Laden, a exprimé des regrets sur la stratégie sanglante et contre-productive de son organisation terroriste. Il a notamment évoqué des "erreurs", des  "mauvais calculs" et des "victimes civiles inutiles" qui ont fini par porter préjudice à la cause djihadiste. A la lumière des violences de l'Etat islamique (EI) en Irak et en Syrie, que penser de ce revirement ? 

Antoine Basbous : Ben Laden a fait ce constat à la fin de sa vie, plus de 12 ans après avoir lancé les premières attaques terroristes de son organisation, notamment en Afrique de l'ouest.
Pendant ce temps, cette communication n'a pas été divulguée, ni assumée, ni débattue, ni adoptée. Il s'agissait d'une réflexion personnelle qu'il n'a pas communiquée à ses troupes. Par ailleurs, les écrits que les Américains lui imputent sur le sujet n'ont pas encore été rendus public. Ces documents existent-ils bel et bien ? Sont-ils authentiques ? Quelle est leur ampleur ? Quelle est la part de doutes et de certitudes ? Cela mériterait de les analyser de plus près. En revanche, la dérive sanguinaire terroriste de la mouvance Al Qaida a des fondements idéologiques que l’on ne peut modifier d’un trait de plume. Elle est ancrée dans les faits, dans l'histoire, dans les engagements, dans la structure mentale. Et où qu’ils soient, les hommes d'Al Qaida ont eu recours au terrorisme contre les musulmans qui ne sont pas de leurs avis, contre d'autres rites islamiques, contre les chiites, contre les minorités, contre la terre entière. C'est donc une idéologie sectaire et violente que les réflexions privées de Ben Laden n'ont pas altérée.
 
Alain Rodier :  Il est vrai que Ben Laden, sur les conseils de son adjoint, le docteur al-Zawahiri, s'est rendu compte que les violences dirigées contre les musulmans, particulièrement les civils, étaient contreproductives. En effet, l'image d'Al-Qaida ternissait au sein des populations, particulièrement pakistanaises. Son organisation perdait donc pied n'étant plus "comme un poisson dans l'eau" au sein du peuple (vieille stratégie maoïste). En Irak, al-Zawahiri avait adressé en 2006 à Al-Zarqaoui, le chef de la branche d'Al-Qaida dans ce pays, une lettre de repproches. Cette dernière n'avait pas été suivie d'effets et, Zarqaoui a été tué de manière fort opportune par les Américains soudain renseignés sur sa position géographique. Des rumeurs disant qu'il avait été "donné" par Al-Qaida central ont alors été émises mais, bien sûr, sans aucune confirmation.
 

A la lumière de ses dernières analyses, Ben Laden avait-il raison ?

Antoine Basbous : Cela a correspondu à un débat qui fut initié dans les pays du Golfe lorsque Ben Laden, le 12 mai 2003, a lancé des attaques en Arabie saoudite, au cours desquelles beaucoup de musulmans sunnites ont péri. La question qui s'est alors posée était : peut-on tuer de "bons" musulmans pour la gloire de Dieu ? Résultat : ce débat a fait perdre au leader d'Al Qaida une certaine base sociale qui le soutenait mais s'opposait au meurtre d'autres musulmans sunnites. Et cela a donc dû le toucher. 

 

Alain Rodier : Sur le plan de la stratégie sans doute. Il faut se rappeler qu'il n'était pas d'accord avec les violences faîtes aux chiites car une partie de sa famille et de ses proches avait trouvé asile en Iran après l'invasion de l'Afghanistan par les forces américaines à la fin 2001. Téhéran avait des moyens directs de rétortions. Cela dit, le terrorisme d'origine islamique radicale a tué, très majoritairement, des musulmans, les Occidentaux étant relativement protégés par les mesures de sécurité drastiques adoptées.

 

Quelles sont les différences entre les stratégies d'Al Qaida et de l'Etat islamique ?

Antoine Basbous : La principale différence est d'ordre géographique. Oussama Ben Laden était reçu par les talibans en Afghanistan, c’est-à-dire à la périphérie de l'espace islamique, à 4 500 kilomètres de La Mecque, alors que le Califat campe aux portes du pays qui abrite le lieu le plus saint de l’islam, qui demeure dans sa ligne de mire. L'Etat islamique est donc implanté au cœur du monde arabo-musulman

Alain Rodier : La réponse est dans l'intitulé "Etat Islamique". L'EI n'est plus une "organisation" mais un "Etat" avec ses structures de gestion des populations dont la terreur est l'une des composantes. Ce n'est pas la seule, loin s'en faut. Il faut faire vivre ces population en lui apportant les biens de nécessité dont elle a besoin. L'EI s'y emploie en se livrant à une véritable économie souterraine en liaison avec le crime organisé qui, lui, reste discret de manière à profiter de la guerre sur le plan financier.

 

Pourquoi l'Etat islamique a-t-il choisi de surpasser dans la violence la stratégie de Ben Laden ?

Antoine Basbous : L'objectif est d'aller plus vite, marquer les esprits, compenser ses faiblesses, son manque de moyens, de structures, d'armements  et de combattants par une guerre psychologique, en instrumentalisant la terreur, afin de pousser l'ennemi à abandonner le combat sans l'engager. Ce faisant, l'Etat islamique se place aujourd'hui dans l'héritage d'Abou Moussab al-Zarqaoui, l'homme de Ben Laden en Irak, qui fut éliminé par un raid américain en 2006. Lorsqu'ils se montrent impitoyables, tuent, massacrent, pillent, enlèvent femmes et enfants, les djihadistes revendiquent non seulement leurs actes barbares mais ils utilisent les vecteurs d'Internet pour démultiplier l'effet psychologique de leurs crimes. De fait, quand ils sont annoncés sur un front, les populations commencent à s'enfuir avant que les combats ne débutent. Dans l'est de la Syrie, les membres de la tribu Chaitat, qui a refusé de faire allégeance au Calife, ont subi plus de 700 décapitations. La stratégie de la peur est pour eux une arme psychologique redoutable.

Alain Rodier : Parce qu'il trouve cela efficace. Il a atteint en peu de temps ce qu'Al-Qaida en plus de 25 ans n'a jamais obtenu : une terre à lui.

 
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  • Par Karg se - 03/09/2014 - 17:17 - Signaler un abus L'attaque chimique de Damas

    Est un acte de JaN, il faut être totalement vendu pour affirmer que c'est l'AAS qui l'a commit. Assad est le seul rempart contre la barbarie islamiste.

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Antoine Basbous

Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabe, de l'islam et du terrorisme islamiste. Il a fondé en 1992, à Paris, l'Observatoire des Pays Arabes (OPA) qu'il dirige depuis.Consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américain dans le cadre des différentes crises secouant le Moyen-Orient, il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Le tsunami arabe (Fayard, 2011).

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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